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Le mirage du flair électronique

Sep
2013

C’est un peu la version post-moderne des « avions renifleurs », une belle arnaque qui a ridiculisé Elf dans les années 70. Cachées derrière le vocale « intelligent — smart —, les vulgaires caméras qui scannent l’espace public deviennent des machines à flairer les intentions coupables, douées d’une capacité infaillible pour détecter des situations dangereuses ou autres « comportements suspects ».

La stratégie on la connait, héritée de l’antiterrorisme, se placer dans une posture « proactive », voire « prédictive ». Mais derrière la posture, c’est l’ère du vide.

Le maire de Nice, Super Estrosi, en a fait des tonnes, comme l’a rappelé Le Canard cet été (13/08), en présentant à la presse ébahi son nouveau central de surveillance vidéo en 2010. La propagande municipale niçoise vante les capacités d’un mystérieux logiciel la capacité de « détecter automatiquement et en temps réel, à partir des flux vidéo issus des caméras de vidéoprotection, tout comportement “anormal” qui aura été défini et programmé au préalable ». Impossible ensuite de vérifier la pertinence des alertes — « environ une vingtaine d’alertes par jour pour des intrusions, maraudages ou attroupements » —, face à la réalité du terrain. La mairie ne fournit que le nombre d’interpellations qu’auraient permises les caméras (soit un peu plus de 1 300 depuis ses débuts en 2010, dont 610 en 2012). Sans préciser en quoi un « attroupement » peut être désigné comme « suspect » a priori.

Dans le même papier, on apprend au passage qu’un produit dérivé est utilisé à Paris, mais pas dans les rues criminogènes de la capitale. Dans les piscines! Ben oui, c’est bien connu, les bassins de baignade sont un repaire de malfaisants. Des caméras au plafond, mais aussi sous l’eau, scannent les formes humaines pour tenter de repérer des noyades… Ce merveilleux engin, le système Poséidon, — « le 3ème œil du maitre-nageur » (sic) — a déjà coûté plus d’un million d’euros aux finances parisiennes.

Les appels d’offres se sont noyées dans la paperasse quotidienne, si bien que les élus n’ont jamais réellement pu débattre de l’opportunité de décharger les maitres-nageurs de la « prévention des noyades » grâce à une machine bien improbable. Le premier marché remporté par la cette société de savants fous, à l’époque Vision-IQ, date de la frénésie sécuritaire de 2001 (en décembre). En 2013, après zéro preuves, il parait que la mairie veut arrêter les frais. 9 piscines sont équipées.

Le point commun de ces jus de cerveau d’ingénieurs se trouve à l’Inria, le CNRS de l’informatique et des « mondes numériques ». Poséidon est issu du programme ODYSSEE, terminé en 2009 et dédié à la conception d’algorithmes de vision artificielle. Le super logiciel qui fait illusion à Nice a le même lien de parenté: l’Inria. Ce logiciel, c’est Safe Zone, présenté ici par son fabricant britannique Digital Barriers. Il a été conçu chez Keeneo, une petite start-up issue de l’Inria de Sofia-Antipolis, sur la French Riviera.

Parmi les fondateurs de Keeneo en 2005, une certaine Monique Thonnat, directrice de recherche sur le même campus, citée par le Canard en ces termes: « Qui dit sécurité ne dit pas forcément policier »! Pour être un peu plus complet, disons que Thonnat travaille sur la VSI — la vidéosurveillance intelligente — depuis le milieu des années 90. Elle dirigeait alors le programme ORION— dont les successeurs sont les charmants PULSAR et STARS (pour « Spatio-Temporal Activity Recognition Systems »). Orion était dédié aux « recherches sur les systèmes intelligents réutilisables et sur la vision cognitive ». Les autres sont dans la même veine: inventer des détecteurs de formes et de mouvements qui pourraient prévenir le pire. Le premier « produit » de l’équipe Orion dirigée par Monique Thonnat, c’était le système VSIS, au début des années 2000. Ce sera le cœur du logiciel de la société Keeneo.

Ce bijou a bénéficié d’une pub à double tranchant, un Big Brother Award, lors de sa première édition en 2000. Une distinction qui a créé un sacré trouble au sein de l’équipe d’Orion. Désormais Monique Thonna met sa science au service de la prévention des risques chez les personnes dépendantes ou à mobilité réduite. Filmer les personnes âgées dans les maisons de retraite, par exemple, pour anticiper des « situations dangereuses »… Moins sexy que de traquer la méchante petite délinquance dans l’espace public… Parait que les « gérontechnologies » ont la côte en ce moment.

Deux autre boites ont essayé de faire leur beurre dans la VSI. A Grenoble, la société Blue Eye Video (elle aussi issue, en partie, de travaux de l’Inria) a été contactée par la mairie en 2003 afin de prévenir des feux de poubelle en plaçant des caméras de VSI dans le quartier de la Villeneuve, réputé le plus chaud des quartiers sud. J’ai eu l’occasion de parler avec son boss, Pierre-Jean Rivière, qui se souvient avoir été contacté pour « intervenir avant que le feu ne se déclare… En fait on nous demandait de prédire l’avenir. Mais on n’est pas des magiciens ». Alors au bout de quelques mois, la société a jeté l’éponge. Il s’est depuis « recyclé » dans un créneau plus porteur : le comptage « intelligent » des files d’attente. Moins sexy là-aussi, mais moins exposé. Le patron se souvient de l’incendie criminel qui a frappé un de ses bureaux, des années après, parce que des militants locaux étaient persuadé qu’elle « collaborait » toujours avec les flics de la mairie pour surveiller le quartier…

Même désillusion chez Foxstream (dont est issu l’image ci-contre), société lyonnaise qui a cru, en 2005, pouvoir prévenir l’insécurité avec ses caméras « intelligentes » sur le campus de Lyon-II, prenant les étudiants comme cobayes. « En sécurité urbaine, ça ne marche pas », tranche son fondateur, Jean-Baptiste Ducatez.

Lui aussi rompt la glace: son système, vendu en boucle à la télé et sur internet à l’époque de sa sortie, n’a jamais fait ses preuves. En réalité, la « caméra intelligente » n’est donc qu’un banal détecteur de mouvements, assez smart pour repérer des intrusions nocturnes dans des zones bien définies, et pour désigner comme « colis suspect » toute forme immobile dans un espace limité. Dans l’espace public, la marge d’erreur est cruelle : appliquée à un flux de dizaines de milliers de personnes, les fausses alertes se comptent par centaines… Bref, dixit le patron de Foxstream, « notre concurrent direct, c’est le fabriquant de grillage ! »

Le géant Thales a signé un important contrat en 2009 avec la capitale du Mexique (« 8 080 caméras et senseurs déployés dans la ville » douées de « détection de comportements anormaux »). Une expérience citée en exemple lors du dernier grand raout européen sur la sécurité urbaine organisé à de Saint-Denis (EFUS 2012). Mais si le curieux cherche ensuite à se renseigner sur la réelle « performance » de l’arsenal, Thales devient muet.

Les projets de recherches qui surfent sur ces mirages techniques se multiplient, bénéficiant de fort opportunes subventions publiques, notamment de l’Union européenne — le projet INDECT cache une énorme forêt. En France, c’est d’abord l’ANR, chargée de distiller l’esprit des partenariats public-privé dans la recherche, qui pilote la chose dans son programme « Concepts systèmes et outils pour la sécurité globale ». Nous en avons repéré trois aux finalités différences mais à l’idéologie fort identique.

  • CAnADA (Comportement anormaux, analyse, détection, alerte). Sponsors: Thales Security Systems, Préfecture de police de Paris. Cinq labos impliqués (dont à Lille et à l’INSA de Lyon). Il prétendait pouvoir croiser des images vidéo et des bases de données pour répertorier les comportements humains et les classer en fonction de différents types de « menaces » et de « situations suspectes ». Le tout au moyen de logiciels de capture et d’analyse biométrique des visages, des corps ou des foules. Aucun résultat à ce jour. A peu près un millions d’euros dépensés en trois ans.
  • SAIMSI (Suivi adaptatif interlingue et multi-sources des informations). Sponsors: EADS Defense & Security, ministère de l’Intérieur, Gendarmerie nationale et la DGA (ministère de la Défense).  Ce truc est censé favoriser la « convergence » des outils de surveillance, en excluant toutefois les images vidéo: discerner des « situations à risques » à partir de « propos personnels », tenus en plusieurs langues, quels que soient les sources et le système d’écriture. En analysant en masse des contenus provenant de sites Internet, forums ou discussions publiques (ou privées, tirées de retranscriptions de correspondances interceptées ou de textes numérisés), il serait possible d’attribuer « une parole ou un texte non signé à un auteur ».
  • SCARface (Semantic Characterization and Retrieval of Faces). Sponsor: EADS. Deux labos, dont un du CNRS et un autre de l’Inria, classique. Ce projet agit un peu différemment, car il se propose d’intervenir a posteriori, en analysant les images vidéo pour identifier celles qui méritent une attention particulière. Un autre bidule dans son genre avait été utilisé dans la traque de présumés criminels d’origine basque. A un succès très mitigé.

La police prédictive fait recette. Surtout si la presse bien pensante tombe dans le panneau. M, le magazine du Monde, s’est vautré dans la luxure policière en janvier 2012. Le titre parle tout seul. : « Le logiciel qui predit les délits ». C’est le géant IBM, architecte d’une « planète intelligente » comme chacun sait, qui a vendu sa came: « PredPol » (pour predicting policing) peut donc prédire « où et quand un crime va se produire ».

En vérité, ce programme, utilisé dans plusieurs polices municipales des États-Unis et dans la bonne ville de Kent en Angleterre, n’est qu’une savante moulinette à statistiques, déterminant des « points chauds » à surveiller en fonction de faits déjà commis. Dans ces zones criminogènes, la présence policière devient donc dissuasive, ce qui ne manquera pas de faire baisser les délits constatés dans la zone. Mais pas la délinquance, qui ne fait que se déplacer. En revanche cela risque de faire chuter… les effectifs policiers. Car ce gadget, en redéployant plus « scientifiquement » les forces de police, permet de justifier des suppressions de postes. Malin !

Et pour boucler la boucle, signalons aussi la mode des « renifleurs » d’intentions. Quand on a pas de pétrole, faut avoir des idées. Renifler les esprits, quelle riche idée. Car les ondes cérébrales ont une signature, et les Docteur Folamour rêvent de les scanner au hasard au milieu d’une foule, par exemple dans un aéroport, pour y dénicher d’ignobles « pensées coupables ». Pour stimuler les idées malsaines chez le pseudo terroriste, il suffirait de diffuser des images subliminales incitant à la guerre sainte pour faire crépiter certaines zones de sa cervelle. Cette discipline, appelée le « neurodroit », fait fantasmer à bloc. Y compris dans des revues scientifiques aussi sérieuses que Science ou Nature. Ces études suggérent que telle partie du cortex serait le siège d’intentions criminelles visibles par la magie de l’imagerie cérébrale. En 2008, un chercheur perplexe, Edward Vuln du  Massachusetts Institute of Technology, dissèque une cinquantaine d’études comportementales tirées de cerveaux scannés par résonnance magnétique (IRMf). Il en conclut que tout cela ressemble au « culte vaudou ».

Dernière étude en date: « Neuroprediction of future rearrest », publiée dans le très sérieux PNAS de l’Académie des sciences US. Les savants ont scanné le cerveau d’une centaine de détenus volontaires, et, à partir de leurs comportements criminels une fois sortis de prison, disent avoir identifié chez ces récidivistes des zones cérébrales plus ou moins actives… Les prisonniers ont déjà du mal à voir un médecin. Ils seront peut-être contraint de passer un scanner en entrant en taule.

reflets.info

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