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13 juillet 1931, la crise bancaire panique l'Allemagne

Sep
2013
Avant les élections allemandes du 22 septembre prochain, La Tribune vous propose de revenir sur l’histoire de l’économie allemande en 7 dates choisies subjectivement. Aujourd’hui : le 13 juillet 1931, la faillite de la deuxième banque d’Allemagne provoque un « bank run » dans tout le pays.

Par Romaric Godin

Au petit matin de ce lundi 13 juillet 1931, les clients trouvent porte close devant les agences de la deuxième banque d’Allemagne, la Darmstädter und Nationalbank (Danatbank). Pour toute explication, une affiche : « La Danatbank communique qu’elle est contrainte de fermer ses guichets. Le gouvernement du Reich assurera la pleine garantie de l’ensemble des dépôts et du démantèlement des activités de la Danatbank. » Autrement dit, l’établissement est en cessation de paiement. En faillite.

Panique aux guichets

L’information se répand comme une traînée de poudre dans toute l’Allemagne. Les déposants qui ont la chance – relative – de ne pas être clients de la Danatbank se ruent vers les guichets pour éviter le sort de ces derniers. Vers midi, la plupart des banques doivent fermer leurs guichets, faute de liquidités. L’ensemble du système financier allemand est au bord de l’effondrement.

Le gouvernement d’Heinrich Brüning doit décider deux jours de fermetures des banques, les 14 et 15 juillet, afin de trouver une solution. Parallèlement, des files se forment devant les magasins : on commence à faire des réserves de nourriture et de produits de première nécessité.


L’ombre de l’hyperinflation

Ce lundi noir pour l’Allemagne, dont les conséquences seront dramatiques pour toute l’Europe, a plusieurs origines. La première, c’est la grande inflation de 1922-1923. Après la défaite allemande de 1918, le gouvernement allemand finance ses besoins par l’usage massif de la planche à billet. L’effondrement du mark, les menaces politiques, le poids des réparations et l’occupation par les troupes franco-belges de la Ruhr en janvier 1923 conduisent à une hyperinflation qui plonge le pays dans le chaos. L’ordre financier ne revient qu’en 1924 avec le retour à une politique indépendante de la banque centrale, la Reichsbank, qui assure une politique monétaire favorable à la stabilité de la nouvelle monnaie, le Reichsmark.


La dépendance des crédits étrangers

Mais cette politique de taux élevés et de restriction de la masse monétaire a des conséquences sur le secteur financier, ruiné par l’hyperinflation. Alors que la croissance revient en Allemagne, les banques ont besoin de fonds pour investir et prêter. Elles vont donc les trouver à l’étranger et particulièrement aux Etats-Unis sous la forme de financement souvent ç court terme.

La part des créances étrangères dans le bilan des banques allemandes passent ainsi, en 1925 et 1928, de 19,7 % à 43,7 %. Avec ces munitions, les quatre grandes banques allemandes, la Danatbank, la Deutsche Bank (appelée alors DeDiBank), la Commerzbank et la Dresdner Bank, se livrent une concurrence acharnée. Les crédits sont accordés sans précautions, le niveau de risque s’élève dangereusement.


La crise de 1929 arrive en Allemagne

Jusqu’en 1929, la croissance compense les risques et attire les investissements. Mais le « krach » de Wall Street du 24 octobre 1929 conduit les investisseurs américains à rapatrier une partie de leurs avoirs déposés en Allemagne.

D’autant que, assez rapidement, la récession américaine se transmet en Europe, particulièrement en Allemagne, très dépendante du marché et du financement américains. Le chômage progresse rapidement, le PIB recule de 5 % en 1929 et de 4,2 % en 1930. Or, la politique menée par le gouvernement allemand ne contribue pas à rétablir la situation, bien au contraire.


La politique déflationniste d’Heinrich Brüning

En mars 1930, Heinrich Brüning devient chancelier. Dans une ambiance de quasi-consensus des partis politiques, il se fixe pour objectif de rétablir l’équilibre des finances publiques. Sa politique, menée par décrets-lois, est très déflationniste : les salaires et les prestations sociales sont comprimés, les dépenses publiques réduites.

Conjuguée à une politique monétaire très restrictive, cette stratégie conduit rapidement à une aggravation de la situation économique et sociale. En 1931, le PIB reculera de 12,1 % et le chômage va atteindre 30 %. Le personnel politique de la République de Weimar est encore traumatisé par l’inflation. Il n’a pas vu le danger déflationniste.


Le chaos politique

Devant une telle situation, les retraits des avoirs étrangers s’accélèrent. D’autant que la confiance est encore minée par la situation politique. En septembre 1930, les élections au Reichstag ont signé la victoire des deux partis hostiles au système de Weimar. Les effets politiques de la crise sont effrayants vus de l’extérieur : le parti nazi devient le deuxième parti du pays derrière les Sociaux-démocrates avec 18,3 % des voix, soit une progression de 15,7 points.

En troisième position, le très stalinien Parti communiste atteint 13,1 % des voix. Le journal français Le Temps estime que « les pires attentes ont été dépassées. » Comment les investisseurs étrangers pourraient-ils avoir confiance en un pays minés par les partis extrémistes ?


L’effondrement du Credit-Anstalt

Le secteur financier allemand est donc fortement fragilisé par la qualité de ses créances, comme par le retrait des avoirs étrangers. Le 11 mai 1931, l’engrenage qui mènera à la crise bancaire s’amorce. La première banque autrichienne, le Credit-Anstalt, annonce sa faillite. L’Autriche est dans la même situation que l’Allemagne, mais son système financier hérité de l’empire austro-hongrois est encore plus démesurée au regard de ce qu’est devenue la petite économie de la nouvelle république.

En pratique, l’exposition allemande au risque autrichien est assez faible. Mais cette faillite autrichienne conduit à un mouvement de panique sur les marchés internationaux qui ne peuvent s’empêcher de confondre les deux pays. Le financement des banques allemandes – qui en mai et juin ont vu leurs dépôts baisser d’un quart – devient presque impossible. On se tourne vers une Reichsbank qui rechigne à prêter aux banques, car elle doit puiser dans ses réserves en or et en devises, pour empêcher l’effondrement du reichsmark.


Cessation de paiement des réparations

Le 5 juin, le chancelier Brüning annonce que le paiement des réparations prévues par le traité de Versailles, révisé en 1929 par le plan Young, est devenu impossible. Le président américain Herbert Hoover convainc le président du conseil français Pierre Laval qu’un moratoire sur les réparations est nécessaire. Il est signé le 20 juin 1931.

Mais l’annonce de Brüning a davantage inquiété les marchés, car l’Allemagne a émis de la dette en 1929 pour payer ces annuités. On craint désormais un défaut imminent. Et l’on retire encore son argent d’Allemagne pour sauver ce qui peut l’être.


L’étincelle Nordwolle

C’est alors que l’on entre dans ce mois de juillet fatal. Il ne manque alors qu’une étincelle pour provoquer l’effondrement du système financier. Cette étincelle viendra d´une entreprise textile de Brême, Nordwolle. Le groupe est un géant du secteur créé au milieu du 19ème siècle par la famille Lahusen. L’actuel patron, Carl Lahusen, a accéléré le développement du groupe.

Mais c’est en réalité un escroc qui dissimule ses pertes gigantesques et pratique sans vergogne la cavalerie financière. La faillite du Credit-Anstalt lui coupe tout moyen de se financer, ses malversations deviennent criantes. Début juillet, Nordwolle ne peut plus être sauvée, même s’il faut attendre le 21 juillet pour qu’elle soit officiellement en faillite.


Réunion de crise

Or, beaucoup de banques, dans leurs années fastes, s’étaient exposées à Nordwolle et avait, ensuite, continué de soutenir l’entreprise. La plus exposée est la Danatbank qui lui a accordé pour 48 millions de reichsmarks. C’est son plus gros client. La banque est incapable d’éponger de telles pertes dans la situation actuelle. Le 11 juillet, le patron de la Danatbank, Jakob Goldschmidt, informe le gouvernement que sa banque n’a plus un sou vaillant. Un comité de crise siège tout le week-end. On décide de tenter de circonscrire la crise à la Danatbank en garantissant les dépôts et en ouvrant les autres banques.

Ces dernières – qui refusent d’aider la Danatbank – ont insisté pour qu’on recoure à cette solution afin de ne pas être confondues avec la Danatbank. Vaines précautions compte tenu à la fois de l’atmosphère électrique qui règne autour du secteur financier et des engagements des autres banques vis-à-vis de Nordwolle. Le gouvernement espère cependant gagner du temps en attendant d’obtenir une aide financière de l’étranger que l’on sollicite immédiatement. Mais France, Royaume-Uni et Etats-Unis refusent d’aider une Allemagne qui montre si peu de bonne volonté à respecter le plan Young et que l’on considère déjà comme insolvable.


Décisions énergiques, enfin !

Au lendemain du « Bank Run » du 13 juillet, et alors que la Dresdner Bank s’est aussi déclarée en cessation de paiement, Heinrich Brüning décide de prendre – enfin – des décisions énergiques. Un strict contrôle des capitaux est établi, les activités des banques sont limitées aux paiements indispensables à la vie quotidienne, la Bourse est fermée pour une durée indéterminée et une structure de défaisance pour le secteur bancaire, l’Akzeptbank, est mise en place. De son côté, la Reichsbank élève son taux directeur à 15 % pour reconstituer ses réserves en or et en devises. La fuite des capitaux est stoppée net. La Reichsbank peut aider le système bancaire sans risquer un effondrement de la monnaie.


Remise à plat du système financier

La Danatbank va être nationalisée pour être ensuite fusionnée avec la Dresdner Bank. La Deutsche Bank et la Commerzbank seront directement sauvées par l’Etat. Ironie de l’histoire, c’est grâce à une autre nationalisation partielle au milieu d’une autre crise mondiale que, en janvier 2009, la Commerzbank pourra avaler la Dresdner Bank. En attendant, le gouvernement Brüning va mettre en place le 19 septembre une loi de supervision bancaire qui restera en vigueur – un peu modifiée – jusqu’à la crise de 2008.


Conséquences dramatiques

Reste que les conséquences directes de cette crise bancaire seront dramatiques. Le secteur bancaire est à l’agonie malgré l’aide de l’Etat et de la Reichsbank. La distribution de crédit est quasiment au point mort et les taux très élevés n’arrangent rien. L’investissement devient quasi inexistant, ce qui alimente encore le chômage. Parallèlement, pour maintenir l’équilibre des finances publiques et rétablir la confiance, Heinrich Brüning renforce encore sa politique de déflation. Il devient dans l’imaginaire populaire le « chancelier de la faim. » En mai 1932, le président Hindenburg, fraîchement réélu, le remercie en raison de son impopularité.

Mais les élections de juillet et de novembre 1932 confirment l’effondrement du système politique de la république de Weimar. Les Nazis deviennent le premier parti d’Allemagne. Les chanceliers von Papen et von Schleicher tentent une politique de relance teintés d’autoritarisme, mais la violence politique grandissante et la crainte des Communistes amènent Hindenburg à nommer Hitler chancelier le 30 janvier 1933. Les banques seront – comme le reste de la société – mises au pas par le régime nazi et participeront au financement de la politique de réarmement.


Leçons tirées ? Oui, mais…

Les errances des Landesbanken, la faillite de Hypo Real Estate en 2008, la mauvaise santé de la Commerzbank et l’obscurité du secteur des caisses d’épargne montrent qu’encore aujourd’hui, le secteur bancaire est un talon d’Achille de l’Allemagne. Berlin n’a d’ailleurs pas pu faire l’économie d’une intervention directe de l’Etat en 2008 et 2009 pour sauver ses banques.

De ce point de vue, la leçon de 1931 n’a pas été entièrement tirée, car s’il n’y a pas eu de « Bank Run » en 2008, ce n’est qu’après bien des tergiversations et des répugnances idéologiques que l’Etat allemand est intervenu directement dans le secteur bancaire. Dans ce domaine, comme dans celui de la politique économique, les erreurs d’Heinrich Brüning sont souvent oubliées outre-Rhin aujourd’hui.

Bonne Dégaine

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