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La restructuration de la dette européenne n'est plus un tabou. Les ennuis commencent…

Juil
2013

Par Romaric Godin

Jadis considérée comme « populiste », l’option de la restructuration de la dette des pays européens dits périphériques devient « acceptable. » Mais passer à l’acte s’annonce délicat.

Les temps changent, et avec eux les convictions. Souvenez-vous, c’était il n’y a pas si longtemps, à peine quatre mois… C’était le temps où l’austérité, la réduction rapide des dépenses publiques et la dévaluation interne étaient les « seules alternatives » à la crise que traversaient les pays d’Europe du sud. Tous ceux qui osaient sortir de ce discours étaient considérés comme « populistes » et, en tant que tels bannis de la communauté des gens sérieux.

Au temps où toute alternative était du populisme

Proposer une annulation de la dette souveraine, par exemple, ne pouvait que flatter les bas instincts des peuples en faisant payer aux malheureux créanciers les erreurs des populations. Populisme, donc. Qui se hasardait à proposer la réduction de l’austérité, ne tendait-il pas à faire croire que les États pouvaient encore vivre à crédit et donc à flatter les envies de dépenses publiques des électeurs ? Populisme, encore ! Tout ce que l’Europe comptait de « gens honnêtes » ne pouvait donc que rejeter ces options « faciles. » C’était le temps où le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, pouvait avec mépris dénoncer la « sottise » du débat entre austérité et croissance, puisque des finances publiques assainies sont les conditions sine qua non de la croissance.

L’échec patent de la stratégie européenne

Ce temps est désormais révolu. La stratégie européenne a montré plus que ses limites : elle a créé les conditions de la récession, elle a inquiété les marchés au lieu de les apaiser (et c’est pourquoi la BCE a dû intervenir par l’OMT puis par la fixation d’une politique de taux « durablement bas. »), elle a enfin crée un environnement politique européen très préoccupant.

Du coup, les mea culpa et les changements de pied se multiplient. Le FMI a reconnu en partie ses erreurs dans la crise grecque. La Commission européenne entend désormais promouvoir la croissance et a accordé des délais à plusieurs pays pour réduire leurs déficits. Même les éditorialistes français jadis les plus favorables à l’austérité demandent aujourd’hui que l’on réfléchisse aux deux options « populistes » ci-devant décrites.

L’austérité continue

Ces pirouettes intellectuelles peuvent être moquées, mais elles sont en réalité les bienvenues. Elles sont une condition nécessaire au changement de politique dont a besoin l’Europe. Nécessaire, mais pas suffisante. Il faudra finir par passer aux actes. Car si les discours changent, l’austérité se poursuit dans les faits au quotidien. En Grèce, sous la pression des créanciers, on a encore entamé une politique de réduction des dépenses. Au Portugal, le nouveau gouvernement s’est encore dit déterminé ce mercredi à tenir la feuille de route de la Troïka. Et la doctrine officielle concernant la dette en Europe demeure que la Grèce est un « cas particulier. »

Trancher la dette dans le vif

On peut certes espérer qu’après les élections allemandes, ce changement de doctrine deviendra un changement de stratégie. Rien n’est moins sûr, mais Angela Merkel a montré sa capacité à changer de pied si nécessaire. Or, le poids des dettes souveraines des pays dont les programmes d’aide viennent à échéance en 2014 (Irlande, Grèce, Portugal) est insoutenable, car il réduit à néant les efforts réalisés jusqu’ici.

Accorder un nouveau programme d’aide serait illusoire puisque cela ne fera qu’alourdir encore la dette. Il faudra donc trancher dans le vif et annuler une partie de cette dette. Mais attention : faire payer les seuls créanciers privés ne sera pas suffisant.

On l’a bien vu dans le cas grec où l’on a fait payer – en vain – les créanciers privés par deux fois. Pour être efficace, la restructuration de la dette devra inclure les créanciers « publics » : le MES, les États de la zone euro, la BCE, l’UE.

Réaliser une restructuration ambitieuse

Cette option induit plusieurs conséquences : certains pays, comme l’Espagne, la Slovénie, l’Italie, la France, vont subir des pertes lourdes pour leurs propres comptes publics. Si l’on veut rendre cette restructuration efficace, il faudra qu’elle soit élargie au MES. Évidemment, la crédibilité de la dette européenne sera lourdement entachée. Mais ce sera le prix à payer pour réellement couper le nœud gordien de l’endettement public. Une plus forte intégration des politiques européennes devra alors tenter de rassurer les marchés.

Trouver le courage pour réaliser le tournant

Si les dirigeants européens, plaçant comme cela a été le cas jusqu’ici leurs intérêts nationaux et de politique intérieure avant ceux de la zone euro, refusent de bâtir une solution ambitieuse de ce type, s’ils se contentent de gérer l’urgence et de mêler une nouvelle aide du MES et une restructuration de la seule dette privée,

s’ils veulent à tout prix sauver la face et « ajuster » leur stratégie au lieu de la changer, alors à terme, les pays en difficulté ne pourront à terme avoir d’autre recours que le défaut national, accompagné de l’abandon de l’euro.

Le coût n’en sera pas moindre que dans la première option pour les autres pays de la zone euro. Autrement dit, pour être efficace, ce changement de doctrine ne pourra être efficace pour l’Europe que s’il est accompagné de courage politique. Un courage dont les dirigeants européens ont singulièrement manqué jusqu’ici, au point de laisser l’essentiel du travail à la BCE. Mais cette fois, Francfort ne pourra pas les aider…

Latribune.fr

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