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Crime organisé : géopolitique d’un phénomène criminel

Juin
2013

Du 4 au 7 avril se tient à Grenoble le 5e Festival de géopolitique et de géoéconomie consacré à « la face obscure de la mondialisation ». L’occasion pour CLES d’interroger l’un des meilleurs spécialistes français des mafias et du crime organisé, le commissaire divisionnaire Jean-François Gayraud, qui voit dans la géopolitique la meilleure grille d’analyse pour appréhender correctement les phénomènes criminels. Plongée dans un monde cynique, impitoyable, qui s’étend à travers toute la planète et monte en puissance.

Par Jean-François FIORINA, Jean-François GAYRAUD

Jean-François Gayraud est commissaire divisionnaire de la police nationale, actuellement auditeur du Centre des hautes études du ministère de l’Intérieur (CHEMI). Jean-François Fiorina est Directeur de l’ESC Grenoble.

Que représentent les mafias au sein du crime organisé ?

 

(…) Le crime organisé dans sa globalité a dans notre monde moderne une importance nouvelle. En effet, la fin de la guerre froide lui a donné une dimension gigantesque, avec un authentique saut qualitatif. Longtemps, ces organisations criminelles ont joué un rôle marginal dans la vie des sociétés.

Aujourd’hui, elles s’invitent au cœur du fonctionnement de la plupart des pays. Elles influencent et transforment mezzo voce, de manière invisible mais puissamment, la vie politique, économique et sociale des pays.

 

Nombre de ces organisations criminelles présentent des particularités qui les rendent redoutables. D’abord, elles sont toutes polycriminelles. Contrairement à une idée véhiculée par la médiasphère, les organisations criminelles s’investissent dans des activités en fonction non pas de leurs préférences, mais d’opportunités et d’incitations, au sens économique du terme, selon un ratio coût/bénéfice.

C’est pourquoi, en fonction de la conjoncture, on va les voir se livrer au trafic de drogues, d’armes, d’êtres humains, investir dans la contrefaçon ou les paris sportifs, etc. En ce sens, il existe une certaine similitude avec l’esprit d’entreprise, à la différence près qu’il s’agit là d’entreprises criminelles !

Deuxième particularité pour bien comprendre leur logique et leur puissance : toutes ont une dimension territoriale très forte.

Territoire étant ici entendu comme réalité physique (rue, quartier, région, pays…), mais aussi espaces immatériels (marchés financiers, cyberespace, etc.), fluides, opaques, transnationaux, qui se prêtent parfaitement aux activités criminelles. Tous ces territoires ne doivent pas être appréhendés comme limite ou enfermement, mais plutôt comme étant une base forte de déploiement à partir de laquelle, depuis la fin de la guerre froide, ces entités arrivent à s’étendre, créer de nouvelles colonies, de nouveaux espaces d’activités à travers la planète entière.

Le racket constitue un marqueur très net de ce lien entre organisation criminelle et territoire. Cet impôt illégal signe le pouvoir territorial.

Invoquer à son sujet une « protection«  est faux à 99 %, ce n’est là qu’un habillage sémantique et idéologique.

 

Polycriminelles, solidement territorialisées, ces grandes organisations, en particulier les mafias, sont aussi insubmersibles. Leur capacité à survivre et à s’adapter est impressionnante. Elles peuvent ainsi passer d’un monde rural à un monde urbain, d’une économie agraire à une économie industrialisée, d’un régime autoritaire à un régime démocratique, le tout sans aucun problème majeur. Elles résistent parfaitement à la répression, voire l’utilisent pour se renforcer.

 

 

En outre, les mafias sont pérennes. Elles disposent d’une capacité quasiment biologique de régénérescence. Ces systèmes ne sont pas mécaniques, ils ne se brisent pas en tombant, mais survivent au-delà du destin particulier de chacun de leur membre. Ni la mort, ni l’emprisonnement d’un « soldat » d’une mafia ne mettent fin à son existence.

Leur pouvoir d’attraction est très fort. Il ne s’explique pas uniquement par des raisons économiques, mais aussi par un système de valeurs, de codes, par les mythologies qu’elles diffusent, éléments d’autant plus forts qu’ils s’enracinent dans le substrat local.

Enfin, autre trait qui rend les organisations criminelles particulièrement puissantes aujourd’hui : leur capacité à générer des flux financiers d’ampleur macro-économique. Elles ont parfois un chiffre d’affaires supérieur au PIB de certains petits États. Quand on agrège tous ces éléments, on s’aperçoit que ces organisations arrivent à acquérir une véritable souveraineté sur certains territoires.

 

Il existe donc bel et bien un lien entre géopolitique et lutte contre les mafias ?

 

La bonne grille d’analyse aujourd’hui pour appréhender correctement les phénomènes criminels, ce n’est plus la sociologie, voire la seule criminologie, c’est la géopolitique.

Seules la géopolitique et la géoéconomie permettent de saisir les organisations criminelles dans leur logique et leur complexité car elles fournissent trois concepts essentiels : le territoire, la puissance et les flux.

Cette géopolitique criminelle est dérangeante pour nos esprits, car elle n’est plus étatique. Les phénomènes criminels ont, malheureusement, un très bel avenir devant eux. Car le contexte post-guerre froide est criminogène, créant des incitations systémiques au crime.

La globalisation, en permettant et multipliant les flux humains, matériels et immatériels, bafoue les frontières nationales.

Ensuite, la dérégulation dogmatique a fait que les mauvais acteurs ont chassé les bons et les mauvaises pratiques ont évincé les bonnes. De même, l’avènement de la société du spectacle, dans sa double dimension de consumérisme et de divertissement, abaisse les barrières éthiques et banalise les phénomènes criminels.

Nous sommes aussi confrontés à un déni permanent du réel couplé à un aveuglement, conscient ou inconscient, qui permet aux phénomènes criminels de s’implanter en profondeur dans leurs territoires.

En effet, en les niant ou les occultant, on ne les combat pas. Quand John Edgar Hoover nie pendant un demi-siècle l’existence de la mafia sur le sol américain, celle-ci peut tranquillement s’installer dans le tissu social et économique…

 

Dans ce processus d’aveuglement, il y a toujours trois temps. Tout d’abord, par ignorance, bêtise, cynisme, naïveté, intérêt matériel… c’est le règne du déni absolu.

On vous dit : « La chose concernée n’existe pas, c’est un fantasme. » Les psychanalystes connaissent cela. Plus un phénomène est insupportable et irrémédiable, plus on a l’illusion de vouloir s’en débarrasser en le niant. Et bien sûr, à terme, le réel reprend toujours ses droits et le réveil est douloureux !

Deuxième temps, quand on ne peut plus nier parce que la vérité surgit quand même, on a tendance à relativiser pour se rassurer.

« On a déjà vu ça », « Vous exagérez », « On sait faire », etc.

Puis, dans un troisième temps, l’aveuglement se fait plus subtil.

C’est la spectacularisation. Par la magie de la médiasphère, du consumérisme, du divertissement, tout se transforme en film, en jeu vidéo, en produit virtuel de grande consommation.

Le système, pour des raisons économiques et culturelles, intègre le crime dans le paysage. Ce qui revient symboliquement à le banaliser. Hollywood vend du divertissement, il faut attirer le spectateur. Or la vison de la mafia délivrée en fait un mythe qui vient rétroagir sur le réel. La fiction ne se nourrit pas du réel, c’est le réel qui se nourrit de la fiction. Le paradoxe est que les récits mythifiés délivrés par le cinéma ou la littérature concernant la mafia finissent par nourrir la mythologie des criminels eux-mêmes. (…)

 

 

Ces organisations criminelles ne prospèrent-elles pas sur le terreau de la misère ?

 

Dans les sociétés développées, il n’a jamais été démontré que la pauvreté générait le crime. C’est même exactement l’inverse. C’est le crime qui paupérise les territoires.

Prenez l’exemple du Mezzogiorno italien. Personne ne veut investir ou produire parce que toute activité fait l’objet de prédations et d’un parasitisme de grande ampleur. En revanche, il est évident que les crises financières sont toujours une aubaine pour la grande criminalité. Exemple, la crise des subprimes. Car une crise financière fait que les banques restreignent les conditions d’accès au crédit. Face à cet assèchement, les entreprises – surtout les PME-PMI – n’accèdent plus au crédit légal et se retrouvent en difficulté. D’où la tentation de solliciter le shadow banking, qui a des liquidités et veut investir, avec la volonté de blanchir l’argent ou de prendre le pouvoir dans telle ou telle structure ou secteur d’activité.

 

Là encore, la géopolitique a tous ses droits…

 

Oui, bien sûr, d’autant qu’un des phénomènes majeurs depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale réside en

la balkanisation du monde et la prolifération des États. C’est là un facteur criminogène de la modernité.

On comptait environ 45 États à la fin de la Seconde Guerre mondiale, on en recense à peu près 200 aujourd’hui, dont certains sont dépourvus de puissance juridique, policière, militaire… Ces États faibles sont des États-Potemkine, ils n’ont qu’une façade d’État. Ils deviennent des vides et en géopolitique, on sait que tout vide appelle une puissance pour le combler. Regardez ce qui est en train de se passer dans certaines zones d’Afrique de l’ouest, investies par les cartels sud-américains ou mexicains qui s’en servent pour leurs routes d’acheminement de la cocaïne vers l’Europe.

En règle générale, les organisations criminelles progressent là où l’État est faible. Les mafias avancent comme des contre-États.

Elles se substituent à des États défaillants. Au Japon ou en Italie, on observe de curieuses situations. D’abord parce que dans la lutte engagée, l’État trop souvent est velléitaire, son action est inégale, irrégulière. Soit par aveuglement, soit parce que certaines franges des élites politiques du pays ont décidé à un moment donné d’entrer dans des systèmes de pactes, de non-agression voire de coopération. La progression du crime organisé renvoie toujours à un vide d’État.

De fait, le tableau est relativement sombre. Trois voies s’offrent pour inverser la tendance.

Tout d’abord, il faut nous extraire de l’aveuglement et du déni, ce qui exige un travail intellectuel, qu’il soit universitaire ou parlementaire par exemple, avec la capacité à nommer les choses avec lucidité et courage, ce qui sous-entend qu’on les connaisse dans leur essence même.

Ensuite, il faut sortir des logiques réactives et répressives a posteriori, et leur substituer des logiques d’anticipation, proactives et d’ordre stratégique. C’est-à-dire comprendre la logique des phénomènes quand ils naissent, et non trente ou quarante ans après. Ce qui implique que les appareils policiers s’engagent dans un travail de renseignement criminel situé très en amont. L’outil du renseignement a prouvé sa force pour prévenir les attentats terroristes. Pourquoi ne pas l’appliquer contre des bandes criminelles dans les zones difficiles comme la Seine Saint-Denis ? Ou contre des bandes corso-marseillaises qui sont en train d’asphyxier une région entière comme la PACA ? Quid de la réaction des pouvoirs publics me direz-vous ? Il semblerait qu’il y ait un début de prise de conscience, tant la réalité surgit désormais avec force et s’impose d’elle-même. Enfin, la troisième voie qui s’offre à nous est de

disposer de systèmes judiciaires crédibles. La certitude de la peine, de la sanction, devient de plus en plus évanescente. Il faut d’urgence inverser la tendance.

 

(…) Et puis, il existe une autre forme d’hybridation, entre le crime organisé et la criminalité en col blanc. Cette dernière a constitué un adjuvant puissant dans les crises de ces trente dernières années – principalement dans la crise des subprimes.

Ces cols blancs ne se perçoivent pas toujours – et ne sont pas toujours perçus – comme des criminels. Mais ils adoptent aujourd’hui des stratégies et des méthodologies qui s’apparentent au crime organisé.

Le FBI, depuis deux ou trois ans, pour lutter contre les grands délits d’initiés en matière financière, utilise les mêmes méthodes et outils juridiques que ceux utilisés contre le crime organisé et en particulier la mafia. Car le FBI a relevé le caractère clandestin et associatif de certains comportements à Wall Street. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, on a rarement affaire à des individus isolés. Quand on voit que certaines grandes banques, en particulier anglo-saxonnes (HSBC par exemple), sont prises régulièrement en infraction,

on est en droit de se poser des questions sur certaines collusions qui sont plus que des liaisons dangereuses…

 

Pour finir, quels conseils donneriez-vous à des étudiants face à ces nouvelles menaces ?

 

Tout d’abord, je leur dirai

qu’avoir une bonne connaissance de ces phénomènes criminels fait partie de la culture générale de toute personne qui travaillera sur les marchés économiques et financiers. Il est impératif de s’extraire de l’irénisme et de la naïveté.

Ensuite, il y a un champ d’investigation énorme à explorer et un vrai travail intellectuel à mener. À cet égard, il est urgent qu’en France, la criminologie devienne enfin une matière universitaire comme dans la plupart des grands pays.

 

Et surtout, à mon sens, dans toutes les écoles de commerce, devrait exister un enseignement de criminologie. Il faut éveiller les étudiants à ces dures réalités, avant qu’ils ne soient confrontés à ce monde cruel, impitoyable et cynique. Faire œuvre de prévention en sensibilisant les jeunes générations de décideurs aux logiques et méthodes du crime organisé et de la criminalité en col blanc me paraît être une exigence de premier plan.

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