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Marx et les crises

Oct
2012

Marx considérait que les crises sont l’expression des contradictions 
internes au capitalisme, et qu’elles doivent conduire à son effondrement. Mais il a laissé sa théorie des crises inachevée. 
Dans quelle mesure peut-il donc éclairer la crise d’aujourd’hui ?

« Un spectre hante l’Europe – le spectre du communisme. » Ainsi commence le Manifeste du parti communiste. Curieuse formule ! Ne faut-il pas être mort pour revenir à l’état spectral, fantomatique ? À la manière de Jean Baudrillard, faut-il penser un retour spectral du communisme ? Ou ce revenant est-il enterré, un pieu enfoncé dans le cœur ? Dans Spectres de Marx, Jacques Derrida fait de Karl Marx lui-même un perpétuel revenant. Après sa mort, sa pensée est revenue hanter l’Europe et l’Amérique à la fin du XIXe siècle, lors de la grande dépression, et encore dans les premières années après la Première Guerre mondiale ; elle est revenue en force au cours des années 1930, pendant la grande crise. Il y aurait donc un lien entre les grandes crises qui, elles aussi, sont des « revenants », et les retours de Marx. Ce n’est pas si simple.

À la fin des années 1960, le spectre de Marx revient nous visiter, pas seulement dans les rues de Paris et dans les campus du monde entier. Or le monde est en expansion, dans la phase active des trente glorieuses. Marx hante les esprits et pourtant « même les tables ne tournent pas », comme il l’analysait. Le capitalisme triomphe un siècle après ses prédictions apocalyptiques : mieux, il produit un énorme accroissement de richesses dont jouissent aussi les masses populaires, la société de consommation explose, les inégalités ont régressé, « l’armée de réserve industrielle » (Marx nomme ainsi les chômeurs) a disparu ainsi que les crises périodiques avec leur cortège de misère, de chômage. À l’époque, de doctes et pourtant jeunes experts en marxisme se posaient sérieusement la question de la paupérisation en Europe, aux États-Unis, l’une des grandes prédictions de Marx. Était-elle absolue, alors que les PIB croissaient à des taux records, ou seulement relative, alors que la hausse des revenus des salariés n’avait jamais été aussi forte, que les inégalités régressaient ?

Chômage, paupérisation 
et inégalités

Notre époque offre un exemple similaire. Marx est mort, enterré sous une lourde pierre tombale. Reprendre telle formule marxienne fait sourire ; elles sont usées d’avoir tant servi. Au mieux, on jette quelques roses (pas nécessairement rouges) sur sa tombe. Et pourtant, rarement dans l’histoire ses enseignements ont eu une telle pertinence. Nous vivons une crise massive, mondiale, une crise capitaliste qui est aussi une crise du capitalisme.

Marx a observé des crises financières qui ressemblent comme des sœurs à celles que nous connaissons, a précisé le rôle du « capital financier ». Il a analysé les conséquences de la suraccumulation du capital, expliqué les difficultés de la « réalisation », c’est-à-dire de la vente des valeurs produites.

L’exploitation des travailleurs se durcit, « l’armée de réserve industrielle » a retrouvé ses effectifs, la paupérisation relative est devenue un phénomène massif avec la remontée des inégalités au niveau de 1929, la paupérisation absolue sévit en Grèce, dans toute l’Europe du Sud, en Irlande, elle est à l’ordre du jour en France, en Grande-Bretagne, des populations entières se prolétarisent. « Le grand capital » (l’une de ces expressions rebattues, ridicules aujourd’hui) se renforce au détriment de ce que l’on n’appelait pas encore les PME.

Marx n’avait pas bâti une théorie unifiée des crises, même s’il en est l’un des principaux théoriciens, même s’il fut l’un des premiers penseurs du cycle. Il avait même projeté de terminer son grand œuvre, Le Capital, par un livre dont le titre est d’une grande actualité : Le Marché mondial et les Crises. Pour lui, les crises sont endogènes, inhérentes au fonctionnement du capitalisme, nullement des chocs exogènes dus à des phénomènes contingents. C’est là son enseignement principal, en opposition aux théories libérales contemporaines qui présupposent un fonctionnement harmonieux de l’économie de marché seulement perturbé par des chocs stochastiques.

Pour appréhender la pensée marxienne des crises, on peut distinguer trois niveaux : les agitations conjoncturelles de surface, les lourds mouvements en profondeur, les phénomènes économiques intermédiaires. Cette présentation au parfum braudelien me semble fidèle à la pensée de Marx (Fernand Braudel était d’ailleurs influencé par Marx, mais sa conception du capitalisme, un capitalisme à domination financière, n’était pas celle plus industrialiste de Marx). Ces trois niveaux ne sont pas clairement présentés, encore moins articulés. Marx ne livre que des éléments dispersés, disjoints, manquant de cohérence, parfois contradictoires. Il serait naïf d’en faire l’alpha et l’oméga de l’explication de la crise actuelle : le monde a changé, ce n’est plus le capitalisme de Marx, et les théories ont progressé depuis les années 1848 ou 1860.

Une révolte des forces productives

En surface, mais non pas superficiellement, nous trouvons les manifestations des crises de surproduction et les crises financières. Friedrich Engels et Marx sont de bons observateurs des crises économiques de leur temps (en particulier dans Neue Rheinische Zeitung), en Angleterre, en France et plus généralement en Europe, aux États-Unis. Souvent, dans ces descriptions presque au jour le jour, se trouvent le mieux exposés la dimension financière et spéculative, les excès de confiance et les paniques.

Marx fait de la monnaie une condition des crises et la spéculation financière, inhérente aux périodes de surproduction, fournit « un palliatif momentané » et « hâte l’irruption de la crise, en augmente la violence ». Après les périodes de surcrédit, d’overtrading et de spéculation vient forcément le retournement brutal, avec ses conséquences déflationnistes, la « course au cash » : «  C’est là la phase particulière des crises du marché mondial que l’on appelle crise monétaire. Le bien suprême que l’on réclame à cor et à cri dans ces moments comme l’unique richesse, c’est l’argent, l’argent comptant » (Critique de l’économie politique).

Au niveau le plus profond, celui de l’histoire longue, Marx fait des crises « une révolte des forces productives ». Les crises, comme les révolutions sociales sont les douleurs de l’enfantement d’un mode de production nouveau. Les forces productives sont entravées par les rapports capitalistes, par la contradiction majeure entre une production qui devient chaque jour plus collective et des rapports de propriété qui sont restés privés. Ces rapports de propriété, comme les rapports sociaux qui les fondent, sont devenus des entraves, ils seront éliminés.

Jusqu’ici le capitalisme a permis un développement des forces productives plus puissant qu’aucun autre mode de production (il faut lire l’hymne aux succès du capitalisme dans le Manifeste). Mais, souligne Marx, les crises économiques, de plus en plus fortes, mettent en lumière ce fait majeur : le salariat et les « rapports de propriété bourgeois » sont devenus des entraves. Être communiste, pour Marx, ce n’est pas chercher à obtenir la justice sociale (il y a autant de conceptions de la justice que de modes de production), mais connaître l’imminente advenue d’un nouveau mode de production et participer aux luttes collectives pour l’accoucher.

Reste l’essentiel pour l’économiste, l’analyse des mécanismes qui, dans ce mode de production capitaliste, produisent les crises. Marx, même s’il nuance, reste déterministe et sa théorie des crises endogènes s’en ressent. Pour simplifier, on trouve deux grands pans explicatifs, l’un du côté de l’offre – il s’agit des crises de suraccumulation –, l’autre du côté de la demande – il s’agit des crises de réalisation. Ces deux pans se croisent pour former les crises de surproduction.

La baisse tendancielle 
du taux de profit

La théorie des crises de suraccumulation du capital est livrée dans le livre iii du Capital, dans les chapitres consacrés à « la baisse tendancielle du taux de profit ». Elle pourrait être présentée dans la syntaxe de la théorie classique ou néoclassique. Marx, d’ailleurs, n’innove pas complètement puisque beaucoup d’éléments sont chez son maître, David Ricardo, et chez John Stuart Mill.

Poussés par la concurrence qu’ils se font les uns les autres, les capitalistes sont obligés, sans cesse, de réduire les coûts de production pour que leurs entreprises survivent ou pour empiéter sur le voisin. À cette fin, ils doivent continuellement investir en machines, accroître ce que Marx nomme le capital constant. Sous la plume d’un économiste néoclassique, on pourrait écrire que plus le volume du capital augmente, plus le rendement d’un nouvel investissement se réduit. C’est la loi générale de la productivité marginale décroissante.

Dès lors, la rétribution du capital, le taux de profit, se réduit puisqu’elle dépend, avec plus ou moins de précision, de cette productivité. Marx raisonne avec une théorie de la valeur radicalement différente. Il explique la baisse du taux de profit comme le résultat d’un accroissement relatif de la fraction du capital qui ne produit pas de plus-value (le capital constant) par rapport au capital qui achète la force de travail (le capital variable) et produit seul de la plus-value par l’exploitation des travailleurs, une plus-value qui est la source unique du profit et de l’accumulation du capital.

À l’arrière-plan de la théorie de Marx, comme d’ailleurs dans la théorie contemporaine, on trouve le circuit qui va du capital à davantage de capital en passant par l’accumulation du profit (ou de la plus-value) : le capital produit du capital, mais à chaque tour de roue, le rendement est plus faible. « Accumulez, accumulez, c’est la loi et les prophètes », écrit ironiquement Marx, mais en accumulant, les capitalistes scient la branche sur laquelle ils sont perchés puisqu’ils réduisent le taux de profit et la source de l’accumulation. La loi de l’accumulation capitaliste sape ses propres bases, une dialectique qui aboutira finalement à l’effondrement du capitalisme.

La baisse du taux de profit n’est que tendancielle. Les capitalistes réagissent à cette baisse de plusieurs manières. Ils peuvent allonger la durée du travail ou accroître sa productivité (plus d’intensité du travail et le recours à davantage de machines, mais cela renforce encore le processus) afin d’élever le taux d’exploitation, ils peuvent faire baisser le prix des biens de consommation consommés par les travailleurs (importations bon marché, productivité) ou abaisser les coûts de production du capital constant (à nouveau en élevant la productivité du travail et en recourant à des importations de matières premières moins chères). Le recours au marché mondial est l’un des moyens essentiels de contrecarrer l’effectivité de la loi. Mais le fait d’y recourir fait remonter le taux de profit, donc l’accumulation rebondit, ce qui relance la tendance à la baisse du taux de profit.

Nous avons là l’amorce d’une théorie du cycle économique. Dans la phase d’expansion, l’accumulation du capital est vive, la tendance à la suraccumulation s’affirme, le taux de profit baisse (la part du capital constant s’accroît au détriment du capital variable) et donc le taux d’accumulation et le taux de croissance, l’expansion s’amortit, l’économie entre en récession.

Dans la récession, les contre-tendan­ces sont mises en œuvre, le taux d’exploitation augmente, le recours au marché mondial se renforce. Surtout dans la crise elle-même, la valeur du capital se réduit fortement et donc le taux de profit augmente.

Dans la crise… Le passage d’une phase à l’autre, en effet, ne se fait pas par une baisse continue, régulière du taux de profit. Les capitalistes, cherchant à éviter les conséquences d’une baisse du taux de profit, se lancent dans un recours aux crédits de plus en plus risqués, dans la spéculation, l’overtrading, « l’aventurisme », concentrent le capital (au détriment des fractions les plus faibles). Ainsi, artificiellement, le capital réussit à maintenir ses profits, mais à la façon où, dans les cartoons, le héros dans sa course folle continue d’avancer au-delà de la falaise pour dégringoler brutalement quand il constate qu’il n’a plus d’assise réelle ! Alors « le retournement subi du système de crédit en système au comptant ajoute à la panique pratique l’effroi théorique » (Critique de l’économie politique). La crise est donc expliquée à la fois par la loi tendancielle et par la phase finale spéculative de l’expansion, le temps des excès du capital financier.

La monnaie rend possibles 
les crises

La crise du début du XXIe siècle peut s’inscrire dans cette analyse. Dans les années 2000, la suraccumulation du capital est mondiale, elle affecte surtout un secteur, l’immobilier, et une nation, la Chine. La suraccumulation du capital en Chine a été exportée vers l’Europe et les États-Unis essentiellement sous forme d’exportations de marchandises, d’où une crise de surproduction dans ces régions (en Occident), les délocalisations, la désindustrialisation. Longtemps la baisse du taux de profit a été compensée par le recours exagéré au crédit, à la spéculation et à l’aventurisme, par les fusions-acquisitions d’entreprises, jusqu’à l’éclatement des bulles financière et immobilière et l’effondrement du taux de profit dès lors qu’il n’était plus soutenu par l’aventurisme financier.

La crise de réalisation est l’autre dimension de la théorie marxienne des crises, du côté de la demande. Marx est un critique virulent de la loi des débouchés de Jean-Baptiste Say, qui nie la possibilité d’une crise générale en posant que « les marchandises s’échangent contre des marchandises » ou que la monnaie n’est qu’un voile. Marx comprend que c’est faux, que la monnaie joue un rôle essentiel, qu’elle rend possibles les crises.

Pourtant Marx va montrer qu’il existe une solution de croissance équilibrée dans une économie plurisectorielle et sa démonstration sera admirée par les plus grands économistes du xxe siècle. Dans une économie avec un secteur produisant des biens de production (section 1) et un secteur produisant des biens de consommation (section 2), la croissance équilibrée est possible, l’une achetant à l’autre, pourvu qu’une certaine proportion soit respectée.

Il montre également qu’une disproportion entre ces sections conduit à la crise de surproduction sectorielle, et comment cette crise se généralise. On pourrait penser que le théoricien de l’exploitation des travailleurs invoquerait une théorie de la crise du fait de la sous-consommation ouvrière (du type de celle que Jean de Sismondi avant lui, et John A. Hobson après lui, ont développée). Ce n’est pas le cas. Marx, en effet, comprend que la demande d’investissement (l’achat de machines) peut être un substitut à la demande de biens de consommation. La tendance à l’accumulation soutient la demande effective.

Mais il comprend aussi que ce soutien n’est pas sans limite, que la demande d’investissement finira forcément par chuter si la base de consommation est bloquée. Les débouchés sont donc limités non seulement par un problème de proportionnalité (ce que nous venons de voir), mais aussi par le pouvoir de consommation de la société, celui-ci restant entravé, du fait des rapports antagoniques de répartition : 1) par des salaires fixés à un minimum socialement nécessaire et 2) par la tendance des capitalistes à épargner pour accumuler.

La faiblesse de la consommation imposée par les rapports sociaux capitalistes ne peut expliquer directement les crises, mais elle reste leur fondement et en définitive, « plus les forces productives se développent, plus elles entrent en conflit avec les fondements étroits sur lesquels reposent les rapports de consommation ». Marx retrouve la révolte des forces productives.

Trop d’inégalités

On retrouve avec la crise contemporaine cette dimension de crise de réalisation. La vive montée des inégalités a eu comme résultat, et particulièrement aux États-Unis, ou au Royaume-Uni, de réduire fortement le pouvoir d’achat des travailleurs.

Certes, dans la demande effective, il y eut aussi accroissement des dépenses de luxe des plus riches, mais ceci ne peut compenser cela, la tendance à la croissance de l’épargne l’emportant dans ces catégories sur la dépense de consommation. La demande globale a longtemps été soutenue par le recours aux emprunts. Ce que les revenus réels ne permettaient pas d’acheter, l’ouverture de crédit le rendait possible.

La crise financière, l’insolvabilité de nombre de ménages surendettés, les restrictions de crédit, la course à la liquidité font qu’aujourd’hui, la mer de l’endettement s’étant retirée, la crise de réalisation due aux inégalités se révèle. Le diagnostic de Marx reste d’actualité : à l’échelle mondiale, les salaires sont trop faibles et l’épargne trop élevée.

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