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USA : les inégalités sont-elles responsables de la crise ?

Déc
2010

La montée des inégalités aux Etats-Unis expliquerait aussi bien la crise de 2007 que celle de 1929, selon une étude publiée par le FMI. Pourtant, rien n’est fait pour inverser la tendance. Explications.

Caricature américaine, 2009. Sur l'affiche : "Les saisies immobilières se poursuivent". Les clochards chantent : "Je serai SDF pour Noël" (jeu de mots sur "Je serai à la maison pour Noël" - "I'll be home for Christmas", chanson traditionnelle de Noël).

Les Etats-Unis sont-ils condamnés à plonger dans une nouvelle crise ? Le compromis fiscal conclu entre Obama et ses adversaires républicains a été approuvé jeudi par le Congrès américain. Il s’agit du dernier avatar de l’échec du gouvernement à résorber des inégalités sociales qui ne cessent de se creuser depuis des décennies. Inégalités qui seraient pourtant à l’origine aussi bien de la crise de 1929 que de celle de 2007.

Les inégalités sont-elles à l’origine des crises ?

C’est la thèse des économistes Michael Kumhof et Romain Rancière. Dans un article publié fin novembre pour le FMI, ils rapprochent la montée des inégalités de celle de l’endettement des ménages. Pour eux, c’est le point commun entre les décennies précédant la crise économique actuelle et celles d’avant la Grande dépression de 1929. Entre 1910 et 1929 comme entre 1989 et 2008, la part des revenus de la fraction de 1% des ménages les plus riches est en effet passée de 15% à 25%.

« On a étudié comment les agents réagissaient à cette tendance », explique Romain Rancière, professeur associé à la Paris School of Economics.

« On a constaté que malgré l’érosion de leurs salaires, les Américains ‘d’en bas’ cherchaient à maintenir un certain standard de vie, comparable à celui des Américains ‘d’en haut’. L’expression anglaise ‘keeping up with the Joneses’ [rester au niveau de ses voisins] est symptomatique de cette culture où les gens se comparent constamment les uns aux autres et veulent avoir la même maison ou la même voiture que le voisin ». Les ménages pauvres ont donc abondamment emprunté pour compenser la stagnation de leurs revenus.

Mais pour emprunter, il faut qu’il y ait des prêteurs. Et justement, les ménages aisés étaient à la recherche de rendements élevés pour placer leur surplus d’épargne. La soif d’endettement des ménages pauvres leur a permis d’investir dans des produits financiers adossés sur ces crédits.

A noter que cette volonté d’emprunter des uns et d’épargner des autres a augmenté les besoins en services financiers et donc gonflé le secteur, dont la taille a doublé entre 1981 et 2007 pour atteindre 9% du PIB.

Le gouvernement a, quant à lui, encouragé ce processus dans les années 90, en dérégulant le marché bancaire et en poussant Fannie Mae et Freddie Mac à accorder des prêts immobiliers aux ménages les plus modestes. De fait, il est plus facile de masquer les inégalités en encourageant le crédit facile plutôt que de s’y attaquer à travers des politiques de redistribution.

« Le problème, c’est que cet endettement excessif des classes pauvres et moyennes a fragilisé le système financier : quand les prix de l’immobilier ont arrêté de progresser, des emprunteurs ont fait défaut en masse, et cela a déclencé la crise en 2007 », poursuit l’économiste. « La réduction des inégalités n’est donc pas seulement une question de justice sociale. C’est aussi une nécessité pour empêcher l’éclatement de nouvelles crises financières ».

La politique fiscale explique-t-elle le creusement des inégalités ?

La croissance des inégalités s’explique surtout par la montée spectaculaire des très hauts revenus. En ce qui concerne la période récente, les raisons pour cette tendance sont multiples : baisse du pouvoir des syndicats susceptibles de négocier des augmentations collectives, augmentation de la part de la rémunération variable…

Mais la politique fiscale mise en place depuis la présidence de Reagan, et accentuée par celle de Bush, a amplifié cet accroissement des inégalités.

D’une part, la baisse des taux marginaux supérieurs d’imposition sur le revenu favorise l’accumulation patrimoniale dans le haut de la distribution.

D’autre part, « le capital est bien moins taxé que le travail : l’impôt sur les investissements est de seulement 15%, ce qui profite surtout aux riches car ce sont principalement eux qui ont des investissements », explique Lee Farris, spécialiste de politique fiscale chez United for a Fair Economy, un groupe de pression qui lutte contre les inégalités. « C’est pourquoi le taux d’imposition effectif des riches est bien plus bas que celui des classes moyennes ».

Pour Paul Volcker, ancien président de la banque centrale et conseiller économique d’Obama, les avantages fiscaux concédés par Bush en 2001 et 2003 ont en effet donné lieu à la plus grande redistribution de revenus de l’histoire américaine « depuis la famille américaine moyenne vers un petit groupe de riches ».

Le compromis fiscal d’Obama aggrave-t-il ces inégalités ?

Pour le moment, oui. Pour commencer, Obama n’a pas réussi, comme il le souhaitait initialement, à augmenter à 20% l’impôt sur les investissements pour les 2% des contribuables les plus aisés. Il a également échoué à supprimer les allègements consentis aux ménages gagnant plus de 250.000 dollars par an.

Mais ce qui choque le plus les démocrates, c’est qu’il accepté d’accorder des exonérations sur l’impôt sur la succession pour tout patrimoine inférieur à 5 millions de dollars. Soit un paquet fiscal encore plus généreux que celui de Bush ! « L’impôt sur les successions aurait pourtant été l’un des plus juste et facile à augmenter, puisque par définition il est acquitté par un mort qui n’a plus besoin de son argent ! » s’indigne Lee Farris. « C’est même le républicain Teddy Roosevelt qui l’avait instauré ».

« D’autres facteurs non fiscaux devraient malgré tout contrebalancer légèrement cette tendance», relativise Romain Rancière. « La réforme du système de santé d’Obama par exemple représente un certain transfert de richesse qui doit permettre aux ménages plus pauvres de moins s’endetter ».

L’Expansion

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