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La création d'emplois verts : quelle réalité ?

Août
2010

Une tribune libre de Patrick Reymond

Analysons un peu, aujourd’hui, la création nette d’emplois verts promis. 600.000, nous dit-on : faisons le tour.

Sur les 280 millions de TEP (tonnes équivalents pétrole) annuelles, 140 millions environ (c’est un ordre de grandeur) sont consommées par le logement.

Qu’est ce qu’un logement « vert » ? C’est un logement consommant peu d’énergie et en produisant plus qu’il n’en consomme.

Fort bien. Quels seront ces emplois ?

La réponse est simple :

– On va isoler les murs : à l’intérieur, plâtriers, à l’extérieur, façadiers, et pour les ouvertures, menuisiers. En effet, mettre une fenêtre à triple vitrage, ce n’est pas franchement différent que d’en mettre une à simple vitrage.

– On va changer de génération de chauffage et de matériel. Trop souvent fonctionnent des nanards, avec un rendement déplorable. On prendra peut-être une pompe à chaleur, pour remplacer les convecteurs ou la chaudière. Mais rien de fondamentalement différent. Ce seront toujours les plombiers et les électriciens qui travailleront.

– Les combles seront encore plus isolés. On y mettra des VMC double flux. Là aussi, rien de bien nouveau, les puits canadiens commencent à se répandre ; en général, ce sont des plombiers qui s’en chargent.

– Le solaire thermique et photovoltaïque est, dans un cas, exclusivement du domaine du plombier chauffagiste, et dans l’autre cas, souvent de son domaine, sinon de celui de l’électricien.

– Les récupérations d’eau pluviales aussi, sont du domaine du plombier.

Pour résumer, ça commence mal, car la moitié des économies d’énergie sera assurée par des professions déjà existantes et qui se contenteront de faire évoluer leur gamme.

Bien entendu, on peut y ajouter quelques bureaux d’études, quelques architectes, etc.

Deuxième temps, les transports. Ils consomment le quart de l’énergie. Là, on peut dire que la production changera de gamme aussi, fini le temps où, selon les constructeurs en général et GM en particulier, les gens se foutaient de ce qu’ils mettaient dans leur voiture.

Toute la gamme de moyens de transports sera donc plus sobre. Mais cela ne créera pas un pet d’emploi.

En attendant, on retaillera peut être un réseau fluvial et un réseau ferroviaire. Mais, cela, c’est du BTP. Si les péniches circulent mieux, ce sera aussi une destruction nette d’emploi, une seule vaut bien des wagons et bien des camions. Il faudra simplement recreuser quelques canaux et rouvrir les ports fermés au XIXème siècle.

Là, non plus, ce n’est pas gagné ; donc, au plus, verra-t-on la reconversion des grandes entreprises de BTP et de matériels de transports.

L’industrie, dernier quart de la consommation, est, elle, dans une optique d’économies d’énergie depuis deux siècles. On y cherche l’efficacité énergétique, et on l’obtient, surtout quand on n’est pas em… bêtés, par le système politique, soit qu’il ne bouge pas (soviétique), soit qu’il pollue comme un cochon au nom de l’efficacité économique (USA), soit qu’il mise tout sur les baisses de salaires (délocalisations) et pas du tout sur le reste, et pollue, lui aussi, comme un cochon.

Là encore, donc, rien de nouveau.

Passons maintenant à la question des productions d’énergies renouvelables :

– EDF produit déjà du renouvelable, avec les barrages, et dispose déjà de cadres techniques pour le faire, techniciens, ingénieurs, etc.

– Pour les éoliennes, les hydroliennes, c’est une partie en usine, l’autre partie sur site. La partie usine sera faite avec la technologie actuelle, c’est à dire très peu de personnel. Le reste, c’est du BTP.

– Les agro-carburants ne « profitent » qu’aux gros agriculteurs (quand ils en profitent, car le marché s’avére cyclique) et la question de leur perdurabilité est de mise.

– L’énergie bois crée très peu d’emplois. Très capitalistique, il y a longtemps qu’elle a fait le choix de se passer de main-d’oeuvre, au profit de machines. Au mieux, permet-elle de recycler des déchets, au pire, empiète-t-elle sur des produits déjà existants (la sciure permettait de fabriquer de l’aggloméré).

Car il faut bien voir le « double-effet » kiss cool de la mutation énergétique. D’un côté, la consommation va décroître, volontairement ou involontairement ; de l’autre, mécaniquement, le renouvelable, même en restant à son niveau, va augmenter (il double, si l’on diminue la consommation de moitié).

Pour ce qui est des emplois « verts », ce seront des emplois liés à des investissements de longue durée, mais qui ont pour effet immédiat, aussi, de détruire d’autres emplois.

Prenez, par exemple, le solaire thermique. C’est, pour une maison, un chantier court, quinze jours à un mois, pour un zingueur (trois jours), un plombier et son aide (une semaine à eux deux) ; en tout, à eux trois, cent heures de travail.

Un chauffe-eau, crée donc, la première année, 0,06 emploi. Mais l’économie (la réduction de consommation) de l’un (vous, le consommateur), c’est la perte du chiffre d’affaires de l’autre (le fournisseur de l’énergie que vous ne consommez plus), que l’on peut estimer à 0,03 emploi.

On le voit : le gain est insignifiant la première année, et négatif la troisième. Encore faut-il que, la première année, ce soit un travail SUPPLEMENTAIRE qui soit crée. Ce qui n’est pas évident. En effet, le changement de système intervient surtout quand l’ancien est à bout de souffle…

En outre, le gain n’a lieu que la première année, la perte se répercute sur la totalité de la durée de vie du matériel…

Toute réduction de consommation va entrainer des destructions d’emplois.

On peut donc parier, sans risque d’erreur, que la création d’emplois « verts » ne se verra même pas contrariée par la baisse symétrique d’anciens emplois qui, eux, se verront détruits sans rémission.

Depuis 1950, la durée de travail baisse constamment. Le chômage est une conséquence d’une plus grande efficacité productive, reportée sur les salariés.

C’est donc l’organisation totale de la société qu’il faut revoir.

Les Occidentaux et les Français du Moyen-Age ne vivaient pas que dans le travail ; la vie était rythmée par un chômage organisé, autour de fêtes, nombreuses et récurrentes (dimanches et fêtes de saints, soit environ 130 jours chômés par an), contrastant avec les quelques périodes de travail intense (les labours et les récoltes), ou les jours où l’énergie était disponible (aux moulins à vent et moulins à eau) et les périodes où l’on faisait semblant de travailler (les corvées, 40 jours).

Dans le livre « Montaillou, village occitan » (1294-1324), on peut constater que les villageois ont beaucoup d’activités (épouillages, bavardages, controverses, scènes de ménages), mais travaillent à un rythme qui ferait passer les Corses pour des hyperactifs caractériels et compulsifs.

Quant aux liens de dépendances organisant la société, ils interdisaient aussi de se débarrasser de qui que ce soit, d’où le scandale des nobles, quand, après la crise de dépopulation de 1347-1351, leurs gens se mirent à aller voir ailleurs, si l’herbe était plus verte.

Au niveau de la charge de travail, nous pouvons donc envier nos lointains ancêtres qui, eux, vivaient dans une société 100 % « renouvelable ».

(N.B. : cet article est libre de droits de citation et de reproduction ; nous demandons cependant à tout utilisateur de bien vouloir citer Fortune comme source).

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