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"La crise économique accélère le déclassement social"

Fév
2010

Dans le contexte de flambée du chômage, jeunes et moins jeunes sont souvent obligés d’accepter des postes sous valorisés par rapport à leurs diplômes, leur formations ou leurs fonctions précédentes. Le problème c’est qu’une fois ce phénomène enclenché, il est très difficile d’y remédier, souligne le sociologue Louis Chauvel. Professeur à Sciences Po, il explique comment la spirale du déclassement se met en place, quelles sont les populations les plus menacées, le rôle joué par les entreprises. Il prévient enfin que le déclassement n’alimente pas seulement un pessimisme ambiant, il engendre une défiance vis-à-vis des élites et provoque des difficultés sociales majeures.

Capital.fr : La notion de classe moyenne veut-elle encore dire quelque chose?

Louis Chauvel : Classe moyenne n’est pas une appellation d’origine contrôlée, en France elle s’orthographie au pluriel. Dans les années 70 et 80 appartenaient aux classes moyennes, les personnes dont le diplôme permettait d’avoir un emploi stable, de décoder le discours de la classe dirigeante et qui, grâce à leur statut et à leur salaire, envisageaient l’avenir positivement. C’est ce confort d’existence, qui différencie classes moyennes et populaires. Mais cette définition est aujourd’hui complètement déstabilisée par la réalité sociale.

Au sein des nouvelles générations, la montée du chômage, la précarisation croissante, la faiblesse des salaires, entraîne une lente paupérisation des classes moyennes, tangible à l’aune des trente dernières années. Les diplômes d’aujourd’hui ne donnent pas les mêmes salaires qu’hier et la multiplication par 2 ou 3 des prix de l’immobilier a remis en cause toute hausse possible du pouvoir d’achat pour ceux qui n’ont pas acheté à temps lorsque le mètre carré était bon marché.

  • Capital.fr : Que représentent aujourd’hui les classes moyennes en France ?

Louis Chauvel : Schématiquement, cette catégorie est représentée par tous les Français qui gagnent entre le salaire médian (1600 euros mensuels en net pour un plein temps) et 3400 euros par mois. Soit environ 40 % de la population française. On peut la diviser entre les classes moyennes intermédiaires et les supérieures et à l’intérieur de celles-ci réaliser encore de nombreuses sous-catégories tant cette masse est hétérogène.

  • Capital.fr : Comment la crise pénalise-t-elle les classes moyennes ?

Louis Chauvel : La crise économique accélère le déclassement social, qui s’amplifie génération après génération. Aujourd’hui, les jeunes qui entrent sur le marché du travail se retrouvent face à des taux de chômage inédits – lorsqu’ils sont rapportés à leur niveau de diplôme – ou sont obligés d’accepter des postes sous valorisés d’un point de vue salarial, sous qualifiés et souvent sans grande perspective.

Or une fois ce phénomène enclenché, il est très difficile d’y remédier : les individus qui acceptent de tels postes risquent d’y rester, et les générations qui subissent ce ralentissement ne rattrapent guère leurs difficultés. Dans la crise actuelle, les jeunes de 25 ans sont très exposés, mais les 30-40 ans ne sont pas à l’abri non plus : peu d’augmentations sont à espérer. Les plans de licenciements qui ne manqueront pas d’advenir dans le contexte actuel ne pourront les épargner, et entre la charge de leur famille, les remboursements immobiliers, ils seront tenus d’accepter des places moins favorables à partir desquelles ils ne pourront plus revenir à leur statut antérieur. Le monde du travail français n’admet pas, en effet, les parcours de carrière, qui ne soient pas rectilignes : les anomalies sur les CV sont beaucoup plus mal vécues que dans les pays anglo-saxons ou nordiques où la richesse des expériences passées est une chance supplémentaire plus qu’un handicap.

Il faut une prise de conscience collective, un changement de mentalité, pour mettre fin au déclassement, car elle mène sur une spirale du déclin collectif. En période de récession, les entreprises doivent arrêter de spéculer à la baisse sur la valeur du travail, notamment lors de l’embauche des jeunes. Ces nouveaux salariés seront durablement dans l’impossibilité d’exprimer leur potentiel du simple fait qu’ils entrent sur le marché du travail dans une période économiquement déprimée. Il s’agit donc d’en finir avec les politiques de « stop and go » où l’on rate à chaque coup la cible de long terme. Il faut aussi agir dans l’enseignement supérieur en adaptant les diplômes aux débouchés.

  • Capital.fr : Quel est l’impact du phénomène du déclassement sur la société ?

Louis Chauvel : Le déclassement n’alimente pas seulement un pessimisme ambiant, il engendre une défiance vis-à-vis de notre classe dirigeante et plus généralement de nos élites, du fait notamment de son manque de clairvoyance de long terme. Souvenez-vous, il y a seulement 4 ans, combien évoquaient le plein emploi, mettant en garde contre la pénurie généralisée de main d’œuvre … Le constat tangible de la réalité du déclassement crée un sentiment croissant de frustration au sein des classes moyennes. L’écart entre les aspirations des Français (croissance du pouvoir d’achat, ne pas choisir entre se loger et partir en vacances, faire des économies, etc.) et la réalité que beaucoup subissent ne cesse de se creuser, ce qui provoque des difficultés sociales majeures : démotivation, dépressions, augmentation du taux de suicide… Et il ne faudrait pas oublier que la frustration de la population est à chaque fois à l’origine des grandes révoltes sociales.

Propos recueillis par Frédéric Cazenave

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