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Comment franchir le cap de l'effondrement, aux USA… voire en Europe ? (redif.)

Fév
2010

Dmitry Orlov est né à Leningrad (Saint Pétersbourg) et a immigré aux États-Unis à l’âge de douze ans. Il a été témoin de l’effondrement soviétique lors de plusieurs visites prolongées sur sa terre natale russe entre la fin des années 1980 et le milieu des années 1990.

Il est ingénieur et a contribué à des champs aussi variés que la physique des hautes énergies et la sécurité informatique. Il est aussi un théoricien majeur du pic pétrolier, dont les travaux ont été publiés sur des sites tels que Life After the Oil Crash et Power Switch.

Il est l’auteur iconoclaste de « Reinventing Collapse — Soviet Example and American Prospects » (Réinventer l’effondrement – Exemple soviétique et perspectives américaines).

Nous vous proposons ici de larges extraits de trois de ses conférences ( 123 ), récemment données aux USA, où il compare l’effondrement qu’il prévoit pour ce pays, à celui qui a frappé l’URSS, et conseille à ses auditeurs différentes méthodes pour en franchir le cap.

Nul doute que la situation qu’il anticipe, comme ses solutions, soient assez largement transposables à l’Europe, dans l’hypothèse où la débâcle des Etats-Unis s’y propagerait.

Avertissement : cet article, d’un intérêt exceptionnel, est d’une longueur inhabituelle, malgré les coupes pratiquées dans les trois textes présentés. Si vous êtes pressé, sachez qu’ils se complètent, mais peuvent être lus séparément.

  • I – L’Union soviétique était mieux préparée à l’effondrement que les États-Unis (4 décembre 2006)

Mes prémisses

* L’Union soviétique (URSS) s’est effondrée il y a environ dix-sept ans. Les États-Unis (ÉU) s’effondreront (économiquement ou politiquement) à un certain point.
* Les dates exactes des effondrements sont impossibles à prédire. Mais l’un des faits les mieux connus sur les empires est qu’ils s’effondrent. Sans exception.
* L’effondrement soviétique était plus difficile à prédire à cause du secret. De nombreux signes de difficultés pour les ÉU indiquent qu’ils pourraient s’effondrer n’importe quand.
* L’effondrement soviétique a beaucoup à apprendre aux ÉU. Les différences sont tout aussi intéressantes que les similarités.

Symétries entre l’URSS et les ÉU

* Deux empires militaro-industriels post-Seconde Guerre mondiale.
* Fondés sur le progrès technologique et la croissance économique.
* Ont essayé de répandre leur idéologie sur toute la planète.
* Ont exercé un contrôle économique et politique sur de nombreux pays.
* Sont restés à égalité pendant plusieurs décennies.
* Ont fini par faire faillite.

Les ÉU font face à de nombreuses difficultés identiques à celles qui ont contribué à l’effondrement soviétique

* Des guerres ingagnables (Afghanistan, Irak… Iran ?).
* Une production de pétrole déclinante (la production de pétrole soviétique a passé son pic une paire d’années avant l’effondrement).
* Des budgets militaires hors de contrôle.
* Des déficits et une dette extérieure insoutenables.
* Un système politique récalcitrant, apathique et corrompu, incapable de réformes.
* Des illusions de grandeur empêchant une discussion honnête des difficultés.

Beaucoup de difficultés qui ont coulé l’Union soviétique mettent à présent en danger les États-Unis aussi. Telles qu’une armée immense, bien équipée et très coûteuse, sans mission claire, embourbée dans un combat contre des insurgés musulmans. Telles que des pénuries énergétiques liées à la culmination de la production pétrolière. Telles qu’une balance commerciale défavorable persistante, résultant en une dette extérieure débridée. Ajoutez à cela une image de soi illusoire, une idéologie inflexible et un système politique apathique.

Les économies sont susceptibles de défaillances en cascade

* Les problèmes insolubles s’accumulent avec le temps.
* Les mécanismes de compensation ne sont utiles que jusqu’à un certain point.
* Un certain nombre d’événements peuvent mettre l’économie en état de choc.
* De multiples effets de contrecoup empêchent de revenir à la normale.
* Le glissement vers le bas acquiert un élan propre.
* Le système politique demeure intact mais souffre de paralysie.

Un arrangement économique peut continuer un bon bout de temps après qu’il est devenu intenable, par pure inertie. Mais à un certain point une vague de promesses non tenues et de suppositions invalidées balaye tout cela. L’un de ces arrangements intenables repose sur la notion qu’il est possible de perpétuellement emprunter de plus en plus d’argent à l’étranger, pour payer de plus en plus d’importations d’énergie, tandis que le prix de ces importations continue de doubler toutes les quelques années. L’argent gratuit avec lequel on achète de l’énergie équivaut à de l’énergie gratuite, et l’énergie gratuite n’existe pas dans la nature. Ce doit donc être une condition transitoire. Quand le flux d’énergie retombera vers l’équilibre, une grande part de l’économie américaine sera forcée de s’arrêter.

L’environnement post-effondrement — les conséquences immédiates

* Dislocation sociale, chômage, perte de domicile, désespoir.
* Les autorités n’imposent plus le respect. Les forces de l’ordre sont débordées, remplacées par l’auto-défense locale et la sécurité privée. De nombreuses lois sont universellement ignorées.
* Des pénuries généralisées de nombreuses marchandises de base, particulièrement la nourriture, le carburant et la médecine.
* L’entretien de base est abandonné ou rationné. L’infrastructure se délabre et tombe en panne. Beaucoup de désastres, grands et petits.
* Pas de planification à long terme possible. Les nouveaux grands projets ne sont même pas envisagés. Toutes les adaptations réussies reposent sur l’infrastructure et l’inventaire existants.

J’ai décrit ce qui est arrivé à la Russie en détail dans l’un de mes articles. Je ne vois pas pourquoi ce qui arrive aux États-Unis serait entièrement dissemblable, au moins en termes généraux. Les particularités seront différentes. Nous devons certainement nous attendre à des pénuries de carburant, d’alimentation, de médecine, et d’innombrables autres articles de consommation, à des coupures d’électricité, de gaz et d’eau, des pannes dans les systèmes de transport et d’autres infrastructures, à l’hyper-inflation, des fermetures généralisées et des licenciements massifs, accompagnés de beaucoup de désespoir, de confusion, de violence et de désordre. Nous ne devons absolument pas espérer des grands plans de sauvetage, des programmes technologiques innovants, ou des miracles de cohésion sociale.

L’environnement post-effondrement — que se passe-t-il ensuite ?

* Une nouvelle économie de subsistance et de troc émerge presque immédiatement.
* Le vieux capital — actions, obligations, capital d’équipement, argent liquide — n’a aucune valeur. Les relations, les services rendus, l’accès aux ressources prouvent la durabilité de leur valeur.
* Dépouillement des actifs : les actifs sont démantelés et réutilisés, entreposés, ou vendus pour la ferraille. De nombreux articles de valeur sont exportés (particulièrement les objets d’art, les antiquités, l’équipement scientifique et industriel).
* Des éléments du crime organisé, les anciens militaires et les anciennes forces de l’ordre se combinent en nouvelles structures de pouvoir (très embrouillées).

Face à de tels développements, certaines personnes sont promptes à réaliser ce qu’elles doivent faire pour survivre, et commencent à le faire, généralement sans la permission de quiconque. Une sorte d’économie émerge, complètement informelle, et souvent semi-criminelle. Elle tourne autour de la liquidation et du recyclage des restes de l’ancienne économie. Elle est basée sur un accès direct aux ressources, et sur la menace de la force, plutôt que sur la propriété ou l’autorité légale. Les gens qui ont des difficultés avec cette façon de faire se retrouvent rapidement hors du jeu.

Ce sont les généralités. Maintenant regardons les particularités.

Un élément important de la préparation à l’effondrement est de s’assurer que l’on n’a pas besoin d’une économie en fonctionnement pour garder un toit au dessus de sa tête. En Union soviétique, tous les logements appartenaient au gouvernement, qui les mettait directement à disposition des gens. Comme tous les logements étaient aussi construits par le gouvernement, ils n’étaient construits que dans des lieux que le gouvernement pouvait desservir en utilisant les transports publics. Après l’effondrement, presque tout le monde a réussi à garder son logement.

Aux États-Unis, très peu de gens possèdent leur lieu de résidence pour de bon, et même alors ils ont besoin d’un revenu pour payer les taxes foncières. Les gens sans revenu se retrouvent à la rue. Quand l’économie s’effondrera, très peu de gens continueront d’avoir un revenu, alors la clochardisation va devenir endémique. Ajoutez à cela la nature dépendante de l’automobile de la plupart des banlieues pavillonnaires, peuplées par la classe moyenne et très éloignées des centres urbains, et ce que vous obtiendrez est une migration en masse des sans-logis vers les centres urbains.

Les transports publics soviétiques étaient plus ou moins tout ce qu’il y avait, mais il y en avait beaucoup. Il y avait aussi quelques automobiles particulières, mais si peu que le rationnement de l’essence et les pénuries étaient quasiment sans conséquence. Toutes ces infrastructures publiques étaient conçues pour être presque indéfiniment réparables, et elles ont continué de marcher alors même que le reste de l’économie s’effondrait.

La population des États-Unis est presque entièrement dépendante de l’automobile, et se fie aux marchés qui contrôlent l’importation de pétrole, le raffinement et la distribution. Elle compte aussi sur des investissements publics continus dans la construction de routes et leur réparation. Les automobiles elles-mêmes requièrent un flux continu de pièces importées, et elles ne sont pas conçues pour durer très longtemps. Quand ces systèmes tortueusement interconnectés cesseront de fonctionner, une grande partie de la population se trouvera isolée.

Le « just-in-time » est une stratégie d’organisation industrielle visant à réduire l’inventaire au minimum nécessaire à la satisfaction de la demande immédiate. Le résultat est une rentabilité accrue (peu d’entrepôts, peu d’invendus, peu d’engagement de trésorerie) et un risque de paralysie totale en cas de rupture d’un flux.

L’effondrement économique affecte l’emploi dans le secteur public presque autant que l’emploi dans le secteur privé, finalement. Comme les bureaucraties gouvernementales tendent à être lentes à réagir, elles s’effondrent plus lentement. Aussi, comme les entreprises d’État tendent à être inefficaces et entreposent de l’inventaire, il en reste beaucoup, que les employés emportent chez eux et utilisent dans le troc. La plupart des emplois soviétiques étaient dans le secteur public, et cela a donné du temps aux gens pour réfléchir à ce qu’ils devaient faire ensuite.

Les entreprises privées tendent à être beaucoup plus efficientes en beaucoup de choses. Telles que licencier leur personnel, fermer leurs portes et liquider leurs actifs. Puisque la plupart des emplois aux États-Unis sont dans le secteur privé, nous devrions nous attendre à ce que la transition vers le chômage permanent soit très abrupte pour la plupart des gens.

Quand les gens sont confrontés à une épreuve, ils se tournent habituellement vers leur famille pour être soutenus. L’Union soviétique a connu des pénuries de logement chroniques, ce qui avait souvent pour résultat de faire vivre ensemble trois générations sous un toit. Cela ne les rendait pas heureux, mais au moins ils étaient habitués les uns aux autres. La perspective habituelle était qu’ils resteraient ensemble, quoi qu’il advienne.

Aux États-Unis, les familles tendent à être atomisées, dispersées à travers plusieurs États. Elles ont parfois du mal à se tolérer quand elles se rassemblent pour Thanksgiving ou Noël, même durant les meilleurs moments. Elles pourraient trouver difficile de s’entendre dans les mauvais moments. Il y a déjà trop de solitude dans ce pays, et je doute que l’effondrement économique y remédie.

Pour tenir le diable à distance, les Américains ont besoin d’argent. Dans un effondrement économique, il y a habituellement une hyper-inflation, ce qui efface les économies. Il y a aussi un chômage endémique, ce qui efface les revenus. Le résultat est une population qui est largement sans le sou.

En Union soviétique, très peu de choses pouvaient être obtenues par l’argent. On le traitait comme un symbole plutôt que comme une richesse, et on le partageait entre amis. Beaucoup de choses — dont le logement et le transport — étaient soit gratuites soit presque gratuites.

Les biens de consommation soviétiques ont toujours été un objet de dérision — les réfrigérateurs qui chauffent la maison et la nourriture, et ainsi de suite. Vous aviez de la chance si vous en aviez seulement un, et c’était à vous de le faire fonctionner une fois que vous l’aviez chez vous. Mais une fois que vous l’aviez fait marcher, il devenait un inestimable héritage familial, passé de génération en génération, robuste et presque indéfiniment réparable.

Aux États-Unis, on entend souvent que quelque chose ne vaut pas d’être réparé. C’est assez pour faire voir rouge à un Russe. J’ai entendu dire une fois par un vieux Russe qui était furieux qu’une quincaillerie de Boston n’ait pu lui vendre des ressorts de literie de rechange : Les gens jettent d’excellents matelas, comment suis-je censé les réparer ?

L’effondrement économique tend à arrêter à la fois la production locale et les importations, et il est donc vitalement important que tout ce que vous possédez s’use lentement, et que vous puissiez le réparer vous-même s’il casse. Les trucs fabriqués par les Soviétiques étaient généralement incroyablement durs à l’usure. Les trucs fabriqués par les Chinois que l’on peut obtenir par ici, beaucoup moins.

Le secteur agricole soviétique était notoirement inefficace. Beaucoup de gens cultivaient et récoltaient leur propre nourriture même pendant les périodes relativement prospères. Il y avait des entrepôts de nourriture dans chaque ville, approvisionnés selon un plan d’allocation gouvernemental. Il y avait très peu de restaurants, et la plupart des familles cuisinaient et mangeaient à la maison. Faire des courses était plutôt laborieux, et impliquait de porter de lourdes charges. Quelques fois, cela ressemblait à la chasse — traquer cet insaisissable morceau de viande tapi derrière quelque comptoir de boutique. Aussi les gens étaient bien préparés à ce qui allait suivre.

Aux États-Unis, la plupart des gens tirent leur nourriture d’un supermarché, qui est approvisionné de très loin en utilisant des camions réfrigérants. Beaucoup de gens ne s’ennuient même pas à faire des courses et mangent seulement de la restauration rapide. Quand les gens cuisinent, ils cuisinent rarement à partir de zéro. Tout cela est très malsain, et l’effet sur le tour de taille de la nation est visible. Un grand nombre de gens, qui se dandinent seulement depuis et jusqu’à leur voiture, ne semblent pas préparés à ce qui va suivre. S’ils devaient soudainement commencer à vivre comme les Russes, ils s’éclateraient les genoux.

Le gouvernement soviétique a balancé des ressources dans des programmes d’immunisation, le contrôle des maladies infectieuses et les soins de base. Il exploitait directement un système de cliniques d’État, d’hôpitaux et de sanatoriums. Les gens avec une affection fatale ou une condition chronique avaient souvent des raisons de se plaindre, et devaient payer pour des soins privés — s’ils avaient de l’argent.

Aux États-Unis, la médecine est lucrative. Les gens semblent ne rien penser de ce fait. Il y a vraiment très peu de champs d’action auxquels les Américains refuseraient la motivation lucrative. La difficulté est qu’une fois l’économie partie, le profit l’est aussi, ainsi que les services qu’il aidait autrefois à motiver.

Le système d’éducation soviétique était généralement excellent. Il produisait une population prodigieusement lettrée et beaucoup de grands spécialistes. L’éducation était gratuite à tous les niveaux, mais l’enseignement supérieur payait parfois une bourse, et fournissait souvent le logement et la nourriture. Le système éducatif s’est très bien maintenu après l’effondrement de l’économie. La difficulté était que les étudiants n’avaient pas de travail à espérer après la remise du diplôme. Beaucoup d’entre eux se sont égarés.

Le système d’enseignement supérieur aux États-Unis est bon à plusieurs choses — la recherche gouvernementale et industrielle, les sports d’équipe, la formation professionnelle… L’enseignement primaire et secondaire échoue à accomplir en douze ans ce que les écoles soviétiques accomplissaient généralement en huit. L’échelle et le coût massif du maintien de ces institutions s’avérera probablement excessif pour l’environnement post-effondrement. L’illettrisme est déjà un problème aux États-Unis, et nous devrions nous attendre à ce qu’il devienne bien pire.

L’Union soviétique n’avait pas besoin d’importer de l’énergie. Le système de production et de distribution a chancelé mais ne s’est jamais effondré. Le contrôle des prix a maintenu les lumières allumées même quand l’hyper-inflation faisait rage.

Le terme déficience du marché semble adéquat à la situation de l’énergie aux États-Unis. Les marchés non-régulés développent des caractéristiques pernicieuses lorsqu’il y a des pénuries de marchandises clefs. Durant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement des États-Unis comprenait cela et rationnait beaucoup de choses avec succès, depuis l’essence jusqu’aux pièces de bicyclette. Mais c’était il y a longtemps. Depuis lors, l’inviolabilité des marchés non-régulés est devenue un article de foi.

Ma conclusion est que l’Union soviétique était bien mieux préparée à l’effondrement économique que ne le sont les États-Unis.

J’ai laissé de côté deux importantes asymétries entre superpuissances, parce qu’elles n’ont rien à voir avec l’état de préparation à l’effondrement. Certains pays ont simplement plus de chance que d’autres. Mais je vais les mentionner, par souci d’exhaustivité.

En termes de composition raciale et ethnique, les États-Unis ressemblent davantage à la Yougoslavie qu’à la Russie, aussi nous ne devrions pas nous attendre à ce qu’ils soient aussi paisibles que l’était la Russie, après l’effondrement. Les sociétés ethniquement mélangées sont fragiles et ont tendance à exploser.

En termes de religion, l’Union soviétique était relativement dépourvue de cultes apocalyptiques du jugement dernier. Très peu de gens souhaitaient qu’une boule de feu atomique de la taille de la planète annonce le retour de leur sauveur. Ce fut en effet une bénédiction.

Un domaine dans lequel je ne peux discerner aucun retard d’effondrement est la politique nationale. Les idéologies sont peut-être différentes, mais l’adhésion aveugle à celles-ci ne pourrait être plus similaire.

Il est certainement plus amusant de regarder deux partis capitalistes se jeter l’un sur l’autre plutôt que de n’avoir qu’un parti communiste pour lequel voter. Les choses pour lesquelles ils se battent en public sont généralement des petits gages symboliques de politique sociale, choisis pour faciliter leur posture publique. Le Parti communiste n’offrait qu’une seule pilule amère. Les deux partis capitalistes offrent le choix de deux placebos. La dernière innovation est l’élection par photo d’arrivée, où chaque parti achète cinquante pour cent des votes, et le résultat est tiré du bruit statistique, comme un lapin d’un chapeau.

La manière américaine de traiter la dissidence et la contestation est certainement la plus avancée : pourquoi emprisonner des dissidents quand on peut les laisser crier dans le vent tout leur content ?

Combler le retard d’effondrement — quelles sont les options ?

Il n’y a rien dans les livres d’histoire sur un gouvernement se préparant à l’effondrement. La perestroïka de Gorbatchev est l’exemple d’un gouvernement essayant d’éviter ou de retarder l’effondrement. Elle a probablement contribué à l’accélérer.

Il y a certaines choses dont j’aimerais que le gouvernement s’occupe en préparation de l’effondrement. Je suis particulièrement préoccupé par toutes les installations, réserves et décharges toxiques ou radioactives. Les générations futures ne seront probablement pas capables de les contrôler. Il y a assez de ces saletés entreposées partout pour tuer la plupart d’entre nous.

Je suis aussi inquiet pour les soldats se retrouvant isolés outremer — abandonner ses soldats est l’une des choses les plus honteuses qu’un pays puisse faire. Les bases militaires d’outremer devraient être démantelées et les troupes rapatriées.

J’aimerais voir l’immense population des prisons rétrécie d’une manière contrôlée, en avance, au lieu d’une amnistie générale chaotique.

Enfin, je pense que cette comédie avec des dettes qui ne seront jamais remboursées a duré assez longtemps. Effacer l’ardoise donnera à la société le temps de se réajuster. Alors, vous voyez, je ne demande aucun miracle. Cependant, si n’importe laquelle de ces choses était effectivement accomplie, je considérerais cela comme un miracle.

Une solution du secteur privé n’est pas impossible, seulement très, très improbable. Certaines entreprises soviétiques étaient essentiellement des États dans les États. Elles contrôlaient ce qui équivalait à un système économique entier, et pouvaient continuer sans l’économie autour. Elles ont gardé cette organisation même après avoir été privatisées. Elles ont rendu fous les consultants en gestion occidentaux, avec leurs crèches interminables, leurs maisons de retraite, leurs blanchisseries et leurs cliniques gratuites. Cela ne faisait pas partie de leur cœur de compétence, vous voyez. Elles avaient besoin de dégraisser et de rationaliser leurs activités. Les gourous occidentaux de la gestion ont négligé la chose la plus importante : le cœur de compétence de ces entreprises résidait dans leur capacité à survivre à l’effondrement économique. Peut-être que les jeunes génies chez Google peuvent piger cela, mais je doute que leurs actionnaires le puissent.

L’Union soviétique a atteint un haut niveau de préparation à l’effondrement par pure négligence et grâce à de médiocres performances économiques. Nous le pouvons aussi, si nous essayons (de ne pas essayer) :

* Pénurie de logement
* Pénurie de nourriture
* Lourdeur bureaucratique
* Gaspillage massif et inefficacité
* Corruption endémique
* Abus des biens de l’État

Tous cela a aidé les gens à se préparer à l’effondrement mentalement et physiquement, et leur a donné quelque chose avec quoi travailler lorsqu’il s’est produit.

Il est important de comprendre que l’Union soviétique a atteint la préparation à l’effondrement par inadvertance, et non grâce au succès d’un programme d’écrasement. L’effondrement économique a une façon de changer les handicaps économiques en atouts. La dernière chose que nous voudrions est une économie en fonctionnement, en croissance et prospère, qui s’effondre soudainement un jour et nous laisse tous tomber. Il n’est pas nécessaire pour nous d’embrasser la doctrine de l’économie dirigée et de la planification centralisée pour égaler les ternes performances soviétiques dans ce domaine. Nous avons nos propres méthodes, qui marchent presque aussi bien. Je les appelle des scoubidous. Ce sont des solutions à des problèmes qui engendrent plus de problèmes qu’elles n’en résolvent.

Regardez seulement autour de vous, et vous verrez les scoubidous germer partout, dans chaque champ d’action : nous avons les scoubidous militaires comme l’Irak, les scoubidous financiers comme le système de retraite moribond, les scoubidous médicaux comme l’assurance santé privée, les scoubidous légaux comme le système de propriété intellectuelle. Le poids combiné de tous ces scoubidous nous pousse lentement mais sûrement vers le bas. S’il nous pousse assez bas, alors l’effondrement économique, quand il arrivera, sera comme de tomber de la fenêtre du rez-de-chaussée. Nous n’avons qu’à accompagner ce processus, ou au moins à ne pas interférer avec. Alors, si quelqu’un vient vous dire : je veux faire un scoubidou qui marche à l’hydrogène — encouragez-le par tous les moyens ! Ce n’est pas un aussi bon scoubidou que de brûler l’argent directement, mais c’est un pas dans la bonne direction.

Faites-le vous-même — ce qu’il ne faut pas faire

* N’alimentez pas les feux du progrès et de la prospérité économique. Retirez votre argent des marchés financiers. Placez vos économies dans des objets durables de valeur pérenne. Retirez l’argent de la circulation. Éliminez l’endettement et réduisez votre dépendance d’un salaire constant.
* Ne vous évertuez pas à réussir économiquement. Optimisez pour un maximum de temps libre, d’indépendance et des responsabilités limitées. Ne travaillez pas trop dur ni trop longtemps.
* Ne participez pas à l’économie sans nécessité. Achetez aussi peu que possible. Réutilisez autant que vous le pouvez. Réduisez vos besoins physiques. Établissez des plans pour les réduire davantage.

Certains types de comportements économiques dominants ne sont pas prudents à un niveau personnel, et sont aussi contre-productifs pour combler le retard d’effondrement. N’importe quel comportement qui pourrait résulter en une croissance économique continue et de la prospérité est contre-productif : plus on saute haut, plus l’atterrissage est dur. Il est traumatisant de passer d’un gros fond de pension à pas de fond de pension à cause d’un écrasement du marché. Il est aussi traumatisant de passer d’un revenu élevé à pas de revenu. Si, par dessus cela, vous avez toujours été très occupé, et que soudainement vous n’avez plus rien à faire, alors vous serez vraiment en mauvaise forme.

L’effondrement économique est à peu près le pire moment possible pour souffrir d’une dépression nerveuse, pourtant c’est souvent ce qui arrive. Les gens qui courent le plus de risque psychologiquement sont les hommes d’âge mûr couronnés de succès. Quand leur carrière est soudainement finie, leurs économies disparues et leurs biens sans valeur, une grande part de leur estime personnelle s’en va aussi. Ils ont tendance à se saouler à mort et à se suicider en nombre disproportionné. Comme ils ont tendance à être les gens les plus expérimentés et capables, c’est une perte vertigineuse pour la société.

D’un autre côté, étant aussi les gens qui ont le plus contribué à amener la société au bord du gouffre, leur déchéance est peut-être une formidable opportunité.

Si l’économie, et votre place en son sein, est vraiment importante pour vous, vous souffrirez vraiment quand elle fichera le camp. Vous pouvez cultiver une attitude d’indifférence étudiée, mais il faut que ce soit plus que de la prétention. Il faut développer le style de vie, les habitudes et l’endurance physique pour la soutenir. Il faut beaucoup de créativité et d’effort pour construire une existence épanouissante aux marges de la société. Après l’effondrement, ces marges pourraient s’avérer être certains des meilleurs endroits pour vivre.

Combler le retard — ça dépend de vous !

* L’effondrement soviétique fut absolument horrible pour la plupart des gens. Beaucoup d’entre eux sont morts. Quand l’économie américaine s’effondrera, ce sera bien pire.
* Il a fallu dix ans à la Russie pour se remettre. Les États-Unis n’auront pas les ressources qui ont permis à la Russie de se remettre (de l’énergie à exporter, des voisins économiquement intacts).
* Davantage de croissance économique n’est ni possible, ni désirable. L’économie industrielle moderne n’est pas nécessaire pour une croissance culturelle ou spirituelle, et menace la survie humaine.
* Compter sur des institutions condamnées est nuisible. Le gouvernement est déjà inutile. Le secteur commercial deviendra très vite inutile. Puisqu’ils vous seront inutiles, vous pouvez commencer en avance à être inutile pour eux.

J’espère ne pas avoir donné l’impression que l’effondrement soviétique était une partie de plaisir, parce que cela a vraiment été affreux de bien des façons. Le point que je veux souligner est que lorsque cette économie s’effondrera, il est inévitable que ce soit bien pire. Un autre point que je souhaiterais souligner est que l’effondrement ici sera vraisemblablement permanent. Les facteurs qui ont permis à la Russie et aux autres républiques soviétiques de se remettre ne sont pas présents ici.

Malgré tout cela, je crois qu’à chaque époque et dans chaque circonstance, les gens peuvent parfois trouver non seulement les moyens et une raison de survivre, mais aussi l’éveil, l’épanouissement et la liberté. Si nous pouvons les trouver même après que l’économie se soit effondrée, pourquoi alors ne pas commencer à les chercher maintenant ?

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  • II – Les cinq stades de l’effondrement (11 novembre 2008)

On me pose la même question, très souvent : Quand ? Quand l’effondrement va-t-il se produire ? Etant un petit peu intelligent, je refuse toujours de donner une réponse spécifique, parce que, voyez-vous, dès que l’une de vos prédictions spécifiques s’avère fausse, c’en est fait de votre réputation entière.

Mais quelquefois la vision est plus claire que nous le souhaiterions. En janvier 2008, j’ai publié un article sur les cinq stades de l’effondrement, dans lequel je définissais les cinq stades, et puis j’affirmais que nous étions au beau milieu d’un effondrement financier. Et dix mois plus tard il semble que je ne me sois pas trop avancé cette fois. Si le gouvernement américain doit prêter aux banques plus de deux cent milliards de dollars par jour juste pour empêcher l’ensemble du système d’imploser, alors le terme crise ne rend probablement pas justice à la situation. Pour continuer ce jeu, le gouvernement américain doit être capable de vendre la dette qu’il engage, et quelles chances y a-t-il, pensez-vous, pour que l’ensemble du monde s’arrache des milliers de milliards de dollars de dette nouvelle, sachant qu’ils sont utilisés pour consolider une économie en train de se contracter ? Et si la dette ne peut être vendue, alors elle doit être monétisée, en imprimant de l’argent. Et cela déclenchera l’hyperinflation. Alors, n’ergotons pas, et appelons ce qui est en train de se produire comme ce à quoi cela ressemble : un effondrement financier.

Les cinq stades de l’effondrement

Du moment où quelque chose sera arrivé, il sera trop tard pour que nous commencions à planifier son arrivée. Il ne semble pas trop valable pour nous de rester assis à attendre l’heureux événement, quand tous les autres se sentent idiots en même temps. Aussi arrogant que cela paraisse, nous ferions peut-être mieux d’accepter leur idiotie avant eux, et de nous tenir à une distance sûre en avance de l’opinion prévalante.

Parce que si nous faisons cela, nous pourrions bien réussir à trouver des façons de nous débrouiller. Nous pourrions apprendre à esquiver l’effondrement financier en apprenant à vivre sans avoir besoin de beaucoup d’argent. Nous pourrions créer des modes de vie alternatifs et des réseaux de production et de distribution informels pour tous les besoins avant que l’effondrement commercial ne se produise. Nous pourrions nous organiser en communautés auto-gouvernées qui pourraient fournir leur propre sécurité durant l’effondrement politique. Et toutes ces étapes mises ensemble pourraient nous mettre en position de sauvegarder la société et la culture.

Stade 1 : L’effondrement financier

La foi dans « les affaires continuent » est perdue. On ne peut plus présumer que l’avenir ressemblera au passé. Le risque ne peut plus être évalué et les avoir financiers ne peuvent plus être garantis. Les institutions financières deviennent insolvables. L’épargne est annihilée et l’accès au capital est perdu.

La dynamique importante, quand il s’agit d’effondrement financier, est à présent évidente. C’est l’effondrement des pyramides de crédit, tout le château de carte comme dit le président Bush. Le terme technique est « deleveraging », effet de levier inversé, et la réponse est le renflouement financier. Le gouvernement fédéral va renflouer les banques et les compagnies d’assurance, les compagnies d’automobiles, et les gouvernement des États. Appelons cela le tapis roulant du renflouement : nous empruntons de plus en plus vite juste pour ne pas chuter. Le tapis roulant est en fait une bonne métaphore. Imaginez ce qui arriverait si vous alliez dans un gymnase, montiez sur un tapis roulant, et poussiez continuellement la vitesse, aussi haut que possible. Ce qui arriverait est que vous trébucheriez, et vous vous trouveriez éjecté en arrière.

Il est instructif de poser la question : à qui empruntons nous l’argent du renflouement ? Les gens vous diront que nous l’empruntons au contribuable. Mais ce n’est pas comme si les avis d’imposition fédéraux s’étaient automatiquement envolés de quelques milliers de milliards durant les deux derniers mois, et donc cela pose la question : à qui le contribuable va-t-il emprunter cet argent entre-temps ? À d’autres Américains ? Non, parce que notre taux d’épargne est abyssalement bas depuis un bon bout de temps maintenant, et le peu que nous avons économisé est dans la valeur immobilière, qui s’amenuise, et dans les actions et les obligations, à travers des fonds mutualisés, des fonds de pension et autres, qui ont baissé d’un tiers environ. La valeur de ces investissements s’effondre, et si nous nous débarrassions de ces investissements pour lever les fonds pour payer cette nouvelle dette, cela la ferait s’effondrer encore plus vite. En effet, nous ne ferions que déplacer l’argent d’une poche à l’autre. Ainsi, réellement, les renflouements doivent être financés par les étrangers. Et si ces étrangers décident de ne plus nous confier davantage de leurs économies ? Alors notre seul recours est de monétiser la dette : imprimer de la monnaie.

Et donc la prochaine question est : combien d’argent devrons nous imprimer ? Le but des renflouements est de fournir des liquidités aux compagnies insolvables, pour éviter l’effet de levier inversé. Pour comprendre ce que cela signifie, on doit comprendre que pour chaque dollar réel dans l’économie, au sens de pas emprunté, il y a plus de 13 dollars d’argent emprunté, qui existent seulement tant que la dette peut être reconduite. Si votre crédit est au plafond tandis que l’économie est en croissance, c’est déjà assez mauvais, mais l’économie américaine se contracte à cause d’un récent choc pétrolier. Une économie plus petite ne peut supporter autant de dette, et c’est en partie la raison pour laquelle nous avons un effet de levier inversé. Une fois que le processus d’aigrissement de la dette a commencé, il est difficile à arrêter, et si l’effet de levier inversé devait continuer sa course, nous chuterions de plus de 1 300 %. Monétiser autant de dette nécessiterait plus de 1 300 % d’inflation. Et une fois que ça commence, ça devient très difficile à arrêter.

Et cela, croyez-le ou non, c’est en fait les bonnes nouvelles. Comme la plus grande part de notre dette est libellée dans notre propre monnaie — le dollar américain — les États-Unis n’auront pas à se déclarer en défaut de paiement souverain, comme la Russie a été forcée de le faire dans les années 1990. Au lieu de cela nous pouvons nous tirer de la banqueroute nationale en imprimant beaucoup de dollars. Nous rembourserons notre dette nationale, mais nous le ferons en papier monnaie sans valeur, poussant à la banqueroute nos créanciers internationaux dans le processus. Il est sûr que ce sera douloureux pour tout le monde, particulièrement pour quelqu’un qui avait l’habitude d’avoir beaucoup d’argent, parce que l’argent ne fera plus tourner le monde. Une fois que les États-Unis devront commencer à gagner de la monnaie étrangère pour payer les importations, on peut être sûr que les importations deviendront tout à fait rares.

Voici des instantanés des caractéristiques les plus saillantes de l’effondrement financier, telles qu’elles affecteront la vaste majorité de la population. Ici, je fais l’hypothèse que les effondrements commercial et politique sont plus lents à arriver, et que le gouvernement est encore là pour intervenir avec des aides d’urgence de diverses sortes, et qu’une sorte d’économie de marché continue de fonctionner. Cela pourrait en arriver au point où chacun se promène avec ses cartes de débit de petits bons d’alimentation, et le seul endroit où l’on peut les utiliser à portée de marche est le McDonald, mais je fais l’hypothèse d’une période semi-stable durant laquelle d’autres ajustements peuvent se produire avant que les autres stades suivent leur cours.

Stade 2 : L’effondrement commercial

La foi dans « le marché y pourvoira » est perdue. Les marchandises sont amassées. Les chaînes d’importation et de commerce de détail sont rompues. Les pénuries généralisées de biens nécessaires deviennent la norme.

L’effondrement commercial, lorsqu’il arrivera, causera à nouveau bien plus de dégâts psychologiques qu’on l’attendrait d’un problème purement organisationnel. Les quantités de biens et de services immédiatement disponibles juste avant et juste après l’effondrement resteront à peu près les mêmes, mais parce que la psychologie du marché est si enracinée dans la population, aucune autre façon de se débrouiller ne sera envisagée. L’accumulation sera généralisée, avec le pillage comme antidote évident. Il y aura instantanément un immense marché noir pour toutes sortes de biens de nécessité, du shampooing aux fioles d’insuline.

Le mécanisme de marché fonctionne bien dans certains cas, mais il ne fonctionne pas du tout quand les marchandises clefs deviennent rares. Cela mène à la spéculation, à l’accumulation, au pillage, et à d’autres effets pernicieux. Il y a habituellement un réflexe de régulation des marchés, en imposant le contrôle des prix, ou en introduisant le rationnement. Je trouve tout à fait amusant que la récente clameur en faveur de la re-régulation des marchés financiers ait été accueillie aux cris de « Socialistes ! » Échouer dans le capitalisme ne fait pas de vous un socialiste, pas plus que divorcer ne vous rend automatiquement homosexuel.

Si, au moment où l’effondrement commercial est sur nous, il reste encore assez de système politique intact pour mettre en place le rationnement, le contrôle des prix et des plans de distribution d’urgence, alors nous devrons compter cela parmi nos bénédictions. Une gouvernance à la main aussi lourde n’est certainement pas pour plaire aux foules durant les temps d’abondance, quand elle est aussi superflue, mais elle peut tout à fait être une bouée de sauvetage durant les temps de pénurie. Le système de distribution de l’alimentation soviétique, qui était handicapé par une sous-performance chronique en temps normal, a prouvé sa résilience paradoxale durant l’effondrement, permettant aux gens de survivre à la transition.

Si avant l’effondrement commercial le défi est de trouver assez d’argent pour payer le nécessaire, après l’effondrement le défi est de faire accepter aux gens l’argent en paiement de ce nécessaire. Nombre des vendeurs potentiels préfèrent être payés avec quelque chose de plus de valeur que de simples espèces. Le service client en vient à signifier que les clients doivent fournir un service. Étant donné que la plupart des gens n’ont pas beaucoup à offrir, autre que leur argent à présent sans valeur, s’ils en ont encore, la plupart des fournisseurs de biens et de services décident de prendre des vacances.

Avec la disparition du marché libre et ouvert, même les articles qui sont toujours disponibles à la vente en viennent à être proposés d’une manière qui n’est ni libre ni ouverte, mais seulement à certains moments et à certaines personnes. La richesse qui existe encore, quelle qu’elle soit, est cachée, parce que l’étaler ou l’exposer ne fait qu’accroître le risque d’insécurité, et la quantité d’effort requise pour la protéger.

Dans une économie où la vaste majorité des articles manufacturés sont importés, et conçus avec leur obsolescence planifiée à l’esprit, il sera difficile de continuer à faire fonctionner les choses à mesure que les importations s’assécheront, particulièrement les importations de pièces de rechange pour la machinerie fabriquée à l’étranger. Le parc d’équipement disponible rétrécira avec le temps, tandis que de plus en plus de pièces d’équipement seront utilisées comme donneurs d’organes. Dans un effort pour continuer à faire fonctionner les choses, des industries artisanales entières dédiées à la remise en état des vieux trucs pourraient soudainement se constituer.

Stade 3 : L’effondrement politique

La foi dans « votre gouvernement s’occupera de vous » est perdue. Les interventions du gouvernement échouent à faire une différence. La classe politique perd sa légitimité et sa pertinence.

Il est parfois difficile de discerner l’effondrement politique, parce que les politiciens tendent à être tout à fait bons pour maintenir l’apparence du pouvoir et de l’autorité alors même qu’ils s’amenuisent. Mais il y a des signes révélateurs de l’effondrement politique. L’un de ceux-ci est quand les politiciens commencent à travailler au noir parce que leur boulot principal n’est plus suffisamment lucratif. Un autre est quand les politiciens régionaux commencent à défier ouvertement les ordres du centre politique. La Russie a connu une grande quantité de chacun de ces symptômes.

Une chose qui rend l’effondrement politique particulièrement difficile à repérer est que plus les choses empirent, plus les politiciens émettent de bruit. Le rapport substance-bruit dans le discours politique est très bas même dans les bonnes périodes, ce qui rend difficile le repérage de la transition quand il tombe effectivement à zéro. La variable plus facile à surveiller est le niveau de confusion.

Un autre signe révélateur de l’effondrement politique est la désintégration effective, quand des régions déclarent leur indépendance. En Russie, ce fut le cas de la Tchétchénie, et cela a mené à un conflit sanglant prolongé. Ici, nous pourrions avoir une Reconquista, là où les anciens territoires mexicains deviennent toujours plus mexicains, le Sud pourrait se lever à nouveau. La Nouvelle-Angleterre, la Californie et le Nord-Ouest Pacifique pourraient décider de suivre leur chemin séparément. Une fois que le système d’autoroutes inter-États ne sera plus viable et que les lignes aériennes domestiques restantes auront disparu, il n’y aura plus grand chose pour maintenir les deux côtes ensembles. Ce qui a uni le pays autrefois fut la construction du chemin de fer continental, mais les chemins de fer ont été trop négligés pour le maintenir uni à présent. Un pays consistant en deux moitiés reliées par le canal du Panama est, de fait, au moins deux pays.

Une autre chose encore à surveiller est l’intrusion étrangère dans la politique intérieure. Quand les consultants politiques étrangers commencent à diriger les élections, comme il est arrivé avec la campagne de réélection d’Eltsine, on peut être sûr que le pays n’est plus aux commandes de son propre système politique. Aux États-Unis, il y a un abandon graduel de la souveraineté, à mesure que les fonds souverains achètent davantage d’actifs américains. Ce genre de choses était autrefois considéré comme proche d’un acte de guerre, mais c’est une période désespérée, et on leur permet de le faire sans même un commentaire méchant. Finalement, ils pourraient commencer à faire des demandes politiques, pour extraire le plus de valeur de leurs investissements. Par exemple, ils pourraient commencer à contrôler les candidats aux fonctions publiques, pour s’assurer que ceux-ci demeurent amicaux envers leurs intérêts.

Enfin, le vide de pouvoir créé par l’effondrement de l’autorité légitime tend à être rempli plus ou moins automatiquement par les organisations criminelles. Elles essayent souvent de se saisir de la classe politique en faisant élire ou désigner leurs hommes aux fonctions politiques. Les exemples inclus les oligarques russes, tels que Boris Berezovsky, qui s’est fait élire à la Douma, le parlement russe, et Mikhaïl Khodorkovsky, qui pensait pouvoir utiliser sa richesse pétrolière pour acheter son parcours dans la classe politique. Heureusement pour la Russie, Berezovsky est en exil en Angleterre, et Khodorkovsky est en prison.

Un grand nombre de gens aux États-Unis affirment qu’ils n’ont pas besoin de l’aide du gouvernement, et qu’ils iraient tout à fait bien si seulement le gouvernement les laissait seuls. Mais ce n’est vraiment qu’une pose ; il y a beaucoup de choses que ce gouvernement fait pour rendre leur vie possible. Aux États-Unis, le gouvernement fédéral maintient en vie de nombreuses personnes à travers des programmes tels que Medicaid, la Sécurité Sociale et les bons alimentaires. Les gouvernements locaux fournissent l’enlèvement des ordures et l’entretien des conduites d’eaux et des égouts, la réparation des routes et des ponts, et ainsi de suite. Les services de police essayent de défendre les gens les uns des autres.

Quand tout cela commencera à se détricoter, il est probable que cela se fasse par le bas, pas par le haut. Les fonctionnaires locaux sont plus accessibles que les lointains bureaucrates de Washington, et donc ils seront les premiers submergés par la colère et la confusion de leurs administrés, tandis que Washington demeurera sourd. Une exception probable peut concerner l’utilisation des troupes fédérales. Il semble presque donné que les troupes rapatriées des plus de mille bases militaires à l’étranger seront mises en action ici, chez elles. Elles seront réassignées aux taches de maintien de la paix intérieure.

Stade 4 : L’effondrement social

La foi dans « les vôtres s’occuperont de vous » est perdue. Les institutions sociales locales, que ce soit les organisations caritatives ou d’autres groupes qui se précipitent pour combler le vide du pouvoir, tombent à cours de ressources ou échouent par des conflits internes.

En dehors des grands programmes gouvernementaux, peu de choses sont disponibles aux États-Unis pour aider ceux dans le besoin. Encore une fois, les Américains font un grand spectacle de leur philanthropie, mais comparée à d’autres pays développés, ils sont en fait très radins quand il s’agit d’aider ceux dans le besoin.

En dehors du gouvernement, il y a les organisations caritatives, dont nombre d’entre elles sont religieuses, et donc elles ont la motivation ultérieure de recruter des gens pour leur cause. Mais même quand une organisation caritative ne fait pas de demandes spécifiques, son but réel est de renforcer la supériorité de ceux qui sont charitables, aux dépends de ceux qui reçoivent. Il y a un flux de gratitude forcée du bénéficiaire au bienfaiteur. Plus grand est le besoin, plus la transaction est humiliante pour le bénéficiaire, et plus le bienfaiteur est satisfait. Il n’y a pas de motivation pour le bienfaiteur de fournir davantage de charité en réaction à un plus grand besoin, excepté dans des circonstances spéciales, telles qu’à la suite immédiate d’un désastre naturel. Là où le besoin est grand, constant, et croissant, nous devrions nous attendre à ce que les organisations caritatives comptent très peu quand il s’agit de le satisfaire.

Puisque ni les largesses du gouvernement ni la charité ne subviendront vraisemblablement à ceux qui ne peuvent se subvenir eux-mêmes, nous devrions chercher d’autres options. Une direction prometteuse est le renouveau des sociétés d’entraide mutuelle, qui reçoivent des cotisations puis les utilisent pour aider ceux dans le besoin. Au moins en théorie, de telles organisations sont largement meilleures que l’aide gouvernementale ou les organisations caritatives. Ceux qui sont aidés n’ont pas besoin d’abandonner leur dignité, et peuvent survivre aux périodes difficiles sans être stigmatisés.

Pour se sortir intact des périodes de grand besoin, la seul approche raisonnable, il me semble, est de former des communautés qui soient assez fortes et cohésives pour procurer le bien-être à tous ses membres, assez grandes pour être pleines de ressources, et cependant assez petites pour que les gens puissent avoir des relations directes, et pour prendre une responsabilité directe dans le bien-être de chacun.

Si cet effort échoue, alors la perspective devient en effet désespérée. J’aimerais souligner, une fois de plus, que nous devons faire tout ce que nous pouvons pour éviter ce stade d’effondrement. Nous pouvons laisser le système financier, le secteur commercial et la plupart des institutions gouvernementales s’effondrer, mais pas cela.

Ce qui rend cela particulièrement délicat est que l’existence de la finance et du crédit, de la société de consommation, et de la loi et de l’ordre imposés par le gouvernement ont permis à la société — dans le sens d’une aide mutuelle directe et d’une responsabilité librement acceptée pour le bien de chacun — de s’atrophier. Ce processus de déclin social est peut-être moins avancé dans des groupes qui ont survécu à une récente adversité : les groupes d’immigrants et les minorités, ou les gens qui ont servi ensemble dans les forces armées. Les instincts qui sous-tendent ce comportement sont forts, et ils sont ce qui nous a permis de survivre en tant qu’espèce, mais ils ont besoin d’être réactivés à temps pour créer des groupes assez cohésifs pour être viables.

Stade 5 : L’effondrement culturel

La foi dans « la bonté de l’humanité » est perdue. Les gens perdent leur capacité de gentillesse, de générosité, de considération, d’affection, d’honnêteté, d’hospitalité, de compassion, de charité.

La culture peut signifier un très grand nombre de choses pour les gens, mais ce que j’entends par là est un élément spécifique très important de la culture : comment les gens s’entendent face à face. Prenez l’honnêteté, par exemple : les gens l’exigent-ils d’eux-mêmes et des autres, ou ressentent-ils comme acceptable de mentir pour obtenir ce que l’on veut ? Tirent-ils de la fierté de ce qu’ils ont ou de ce qu’ils peuvent donner ?

Notre monde est un monde froid, dans lequel les citoyens sont théoriquement tenus de se débrouiller par eux-mêmes, mais ne peuvent survivre en réalité que grâce aux services impersonnels de la finance, du commerce et du gouvernement. Cela ne nous laisse pratiquer ces vertus chaleureuses que parmi notre famille et nos amis. Mais c’est un début, et à partir de là nous pouvons étendre ce cercle de chaleur pour inclure de plus en plus de gens qui comptent pour nous et nous pour eux.

La violence n’a pas à être physique. Une forme subtile de violence mentale qui abonde dans notre monde est l’acte de refuser de reconnaître l’existence d’une personne. Nous pouvons croire que passer près des gens sans rencontrer leur regard nous met plus en sécurité. C’est certainement vrai si notre regard est vide ou indifférent, et il vaut mieux alors détourner le regard que de regarder, et dire en effet : Je ne te reconnais pas. Cela ne met certainement pas plus en sécurité. Mais si votre regard dit : je te vois, ça va, ou même : je te reconnais, alors l’effet est tout à fait opposé. Les chiens comprennent parfaitement bien ce principe, et les gens le devraient aussi.

Des raisons de se réjouir

Alors noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir, n’est-ce pas ? Non, mon message est en fait complètement optimiste. Je veux faire savoir aux gens qu’ils peuvent trouver des manières de mener une vie heureuse et épanouissante alors même que ce système condamné s’effrite tout autour d’eux.

Je crois que le système financier pyramidal et le consumérisme global sont finis. Mais je pense que ne pas avoir de gouvernement du tout n’est pas une option. Oubliez les subventions, oubliez les bases militaires sur le sol étranger, oubliez le cirque qui passe pour de la démocratie représentative ici, mais nous aurons toujours besoin d’agences pour imprimer les passeports, contrôler les réserves nucléaires, ainsi que tant d’autres services terre-à-terre mais essentiels que seul un gouvernement central peut fournir. Pour le plupart des autres besoins, l’auto-gouvernement local est peut-être le mieux que nous puissions faire, et cela pourrait ne pas être mal du tout.

L’effondrement commercial n’est pas nécessairement définitif. Il est tout à fait possible qu’une nouvelle économie émerge spontanément, sans toutes les fioritures et les déchets, mais capable de satisfaire la plupart des besoins de base. Dans les endroits qui sont socialement et culturellement intacts, c’est pratiquement inévitable, puisque les gens se prennent en charge et commencent à faire le nécessaire sans attendre d’autorisation officielle.

En ce qui concerne l’effondrement social et culturel, comme je l’ai déjà mentionné, il s’est déjà produit à un certain degré, mais il est masqué, pour l’instant, par la disponibilité des finances, du commerce et du gouvernement. Mais il peut être défait, pas partout bien sûr, mais dans pas mal d’endroits, parce que les instincts sont là, et une terrible épreuve commune peut être le catalyseur qui change la société, l’amenant plus près de la norme humaine.

Des attentes raisonnables

Savoir à quoi s’attendre peut nous procurer de la tranquillité d’esprit, même en plein milieu de l’effondrement. Se vautrer dans la nostalgie du bon vieux temps, ou nier que des changements radicaux sont devant nous : ces réactions sont absolument malsaines.

Si nous savons ce qui approche, nous pouvons commencer à ignorer les choses sur lesquels nous ne pourrons pas compter. Si nous faisons cela suffisamment, nous pouvons nous retrouver dans un monde différent, et très possiblement meilleur, plutôt rapidement. Voici un exemple personnel. Il y a quelques années, j’ai décidé d’abandonner la voiture, la trouvant tout à fait incommode, et j’ai commencé à aller en bicyclette à la place. Cela n’a pas été si facile au début, mais une fois que je m’y suis habitué, une chose étrange est arrivée à ma perception : j’ai commencé à voir les voitures très différemment. En route pour le travail le matin, je passais le long d’une section d’autoroute qui était toujours encombrée de voitures. Quand vous êtes un conducteur, vous voyez cela comme normal, parce que vous faites partie de ce troupeau d’insectes mécanisés. Mais ce que je voyais était des boites en tôle avec des gens emprisonnés à l’intérieur, attachés à un fauteuil dans une minuscule cellule capitonnée, et la plupart de ces pauvres fous n’étaient que l’image de la souffrance : une foule solitaire, furieuse et désespérée, condamnée à tourner en rond. Alors je m’éloignais en pédalant joyeusement, à travers un parc et autour d’une mare, et je laissais cet horrible monde mourant derrière moi.

Et c’est ainsi avec beaucoup de choses. Nous pouvons attendre jusqu’à ce que le style de vie qui est en train de tuer la planète et de nous rendre dingues et malades ne soit plus physiquement possible, ou nous pouvons l’abandonner avant son temps. Et ce par quoi nous le remplacerons peut être difficile au départ, mais considérablement mieux pour nous à la fin.

Alors, résumons nos découvertes. L’effondrement financier est déjà bien engagé, et il est assuré de suivre son cours. Les renflouements peuvent faire paraître solvables les institutions insolvables pendant un moment en fournissant des liquidités, mais une chose qu’ils ne peuvent fournir est la solvabilité. Par exemple, peu importe à quel point nous renflouons les constructeurs d’automobiles, fabriquer davantage de voitures sera toujours une mauvaise idée. Similairement, peu importe combien d’argent nous donnons aux banques, leurs portefeuilles de prêts, surchargés de maisons construites dans des endroits inaccessibles sauf en voiture, finiront toujours par être sans valeur. En nationalisant continuellement les mauvaises dettes, le pays va se transformer en un débiteur risqué, et les prêteurs étrangers vont s’en aller. L’hyperinflation et la perte des importations suivront.

L’effondrement commercial est assuré de se produire. L’une des importations-clef est le pétrole, et ici la perte des importations causera l’arrêt d’une grande partie de l’économie, parce que dans ce pays rien ne bouge sans le pétrole. Mais il devrait être possible de trouver des manières nouvelles, beaucoup moins consommatrices d’énergie, de satisfaire les besoins de base.

L’effondrement politique est également garanti. À mesure que les recettes fiscales s’amenuiseront, les municipalités et les États ne pourront plus répondre aux exigences minimales d’entretien des infrastructures existantes : routes, ponts, canalisations d’eau et d’égout, et ainsi de suite. Les services municipaux, y compris la police, les pompiers, le déneigement et le ramassage des ordures, seront restreints ou éliminés. Les communautés les mieux organisées pourront trouver des façons de compenser, mais beaucoup de communautés deviendront incirculables et inhabitables, générant une vague de réfugiés intérieurs.

Actuellement, la classe politique ne pourrait pas être plus éloignée de comprendre ce qui est sur le point d’arriver. J’ai prêté l’oreille à l’un des récents débats présidentiels. J’ai été frappé que les deux candidats passent la plupart du temps à discuter des façons de dépenser l’argent qu’ils n’ont pas.

En fait, je devrais être satisfait. Il y a quelques temps, j’ai proposé un saugrenu Parti de l’effondrement. Le programme du Parti de l’effondrement comprenait des propositions telles que la libération des prisonniers pour dégraisser la population carcérale avant qu’une amnistie générale devienne nécessaire en raison du manque de fonds, un jubilé — l’effacement de toutes les dettes — pour effacer l’ardoise de tous ces mauvais prêts, et quelques autres. D’autre part, je suggérais qu’il serait une bonne idée de cesser de fabriquer de nouvelles voitures — usons simplement celles que nous avons déjà, et nous manquerons de voitures juste en même temps que nous manquerons d’essence. Je suis heureux de signaler que cette année a été une année faste pour le Parti de l’effondrement. Sans mettre sur le terrain un seul candidat, nous sommes parvenus à faire passer une grande partie de notre plan : de nombreux États sont en train de relâcher des prisonniers en raison de la crise fiscale, le gouvernement fédéral s’implique maintenant pour éviter les saisies, une énorme déduction des dettes de cartes de crédit est en préparation (pas tout à fait un jubilé, et pourtant…) et à présent les fabricants d’automobiles sont prêts à fusionner ou à se déclarer en faillite. L’année prochaine, peut-être que nous rapatrierons les troupes et fermerons nos bases militaires à l’étranger, en ligne aussi avec le programme du Parti de l’effondrement.

Poursuivant notre récapitulatif, je vois l’effondrement social comme évitable, mais pas partout. Dans beaucoup d’endroits, la tâche est de reconstituer la société avant que les trois premiers stades aient suivi leur cours, et il est peut-être déjà trop tard. Mais c’est là que nous avons besoin de résister, ne serait-ce que pour laisser le souvenir de plus que la somme totale de nos erreurs.

Enfin, l’effondrement culturel est quelque chose qui est presque trop horrible à envisager, sauf qu’à certains endroits il semble s’être déjà produit, et qu’il est masqué par les institutions variées qui existent encore, pour l’instant. Mais je crois que beaucoup de gens se réveilleront et se souviendront de leur humanité, la meilleure part de leur nature, quand des circonstances désespérées les forceront à se montrer à la hauteur.

Et aussi, il y a des poches de culture intactes ici et là qui peuvent être utilisées comme une sorte de réserve de graines de culture. Ce sont des communautés et des groupes qui ont connu une certaine adversité à des époques récentes, et ont gardé une certaine cohésion sociale de cette expérience. Ils peuvent être aussi ceux qui ont pris certaines décisions conscientes, pour simplifier leur mode de vie de façon à mener une vie plus saine, plus épanouissante. Nous devons faire tout ce que nous pouvons pour éviter ce stade final de l’effondrement, parce que ce qui est en jeu n’est rien de moins que notre humanité.

Les réactions

* Stade 1 : Vivre sans avoir besoin (de beaucoup) d’argent
* Stade 2 : Subvenir aux besoins de base
* Stade 3 : Auto-gouvernement local
* Stade 4 : Communauté cohésive, responsabilité mutuelle
* Stade 5 : Vertus humaines classiques

L’effondrement n’est pas une chose monolithique. Chaque genre d’effondrement requiert une réaction, que ce soit l’esquiver à l’avance, ne pas y participer, ou s’y opposer avec tout ce que l’on a. À ce point, si quiconque essayait de nous dire que faire pour éviter l’effondrement financier, nous trouverions probablement cela très drôle. D’un autre côté, si nous attendons et que nous laissons l’effondrement social et culturel se dérouler, à quoi bon tout cela ?

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  • III – Les meilleures pratiques de l’effondrement social (14 février 2009)

Il semble que je profite de mon moment sous les projecteurs, parce que je suis l’une des très rares personnes qui ont prédit sans équivoque il y a plusieurs années la fin des États-Unis en tant que superpuissance globale. L’idée que les États-Unis suivraient le chemin de l’Union soviétique semblait absurde à l’époque. Elle ne semble plus si absurde.

La théorie comparative des effondrements de superpuissances

S’il y a une chose que j’aimerais revendiquer comme mienne, ce serait la théorie comparative des effondrements de superpuissances. Pour l’instant, cela reste une simple théorie, bien qu’elle soit en train d’être très minutieusement testée. La théorie affirme que les États-Unis et l’Union soviétique se seront effondrés pour les mêmes raisons, à savoir : un déficit sévère et chronique de la production de pétrole brut (cet élixir magique, générateur de dépendance, des économies industrielles), un déficit du commerce extérieur sévère et empirant, un budget militaire incontrôlable, et une dette extérieure se boursouflant. J’appelle cette liste d’ingrédients particulière : la soupe d’effondrement de superpuissance. D’autres facteurs, tels que l’incapacité à fournir une qualité de vie acceptable à ses citoyens, ou un système politique systématiquement corrompu, incapable de réforme, n’aident certainement pas, mais ils ne mènent pas automatiquement à l’effondrement, car ils ne mettent pas le pays sur une trajectoire de collision avec la réalité.

Je travaille sur cette théorie depuis environ 1995, quand il m’est apparu que les États-Unis retraçaient la même trajectoire que l’Union soviétique.

J’étais très bien placé pour avoir cette réalisation parce que j’ai grandi à cheval sur les deux mondes — l’Union soviétique et les États-Unis. J’ai grandi en Russie, et j’ai déménagé aux États-Unis quand j’avais douze ans, et donc je parle couramment le russe, et je comprends l’histoire russe et la culture russe comme seul un Russe peut les comprendre. Mais je suis passé par le lycée et l’université aux États-Unis. J’ai fait carrière dans de nombreuses industries ici, j’ai largement voyagé à travers le pays, et donc j’ai aussi une très bonne compréhension des États-Unis avec toutes leurs bizarreries et leurs idiosyncrasies. Je suis retourné en Russie en 1989, quand les choses là-bas semblaient plus ou moins alignées sur la norme soviétique, et à nouveau en 1990, quand l’économie était à un point mort, et que de grands changements étaient clairement en route. J’y suis retourné encore trois fois au cours des années 1990, et j’ai observé les divers stades de l’effondrement soviétique aux premières loges.

Au milieu des années 1990, j’ai commencé à voir la superpuissance soviétique ou américaine comme une sorte de maladie qui recherche la domination mondiale mais en réalité éviscère son pays hôte, laissant finalement derrière elle une coquille vide : une population appauvrie, une économie en ruine, un legs de difficultés sociales, et un énorme fardeau de dettes. Les symétries entre les deux superpuissances globales étaient alors trop nombreuses pour être mentionnées, et elles sont devenus toujours plus évidentes depuis.

Les symétries des superpuissances peuvent intéresser les cuistres politiques, les mordus d’histoire et divers sceptiques, mais elles ne nous disent rien qui serait utile dans notre vie quotidienne. Ce sont les asymétries, les différences entre les deux superpuissances, que je crois les plus instructives. Quand le système soviétique s’en est allé, beaucoup de gens ont perdu leur boulot, tout le monde a perdu ses économies, les salaires et les pensions ont été retenus pendant des mois, leur valeur a été effacée par l’hyper-inflation, il y a eu des pénuries de nourriture, d’essence, de médicaments, de biens de consommation, il y a eu une grande augmentation du crime et de la violence, et pourtant la société russe ne s’est pas effondrée. D’une façon ou d’une autre, les Russes ont trouvé des façons de se débrouiller. Comment cela a-t-il été possible ? Il se trouve que de nombreux aspects du système soviétique étaient paradoxalement résiliants face à un effondrement de l’ensemble du système, beaucoup d’institutions ont continué de fonctionner, et le mode de vie était tel que les gens n’ont pas perdu l’accès à la nourriture, au logement ou au transport, et ont pu survivre même sans revenu. Le système économique soviétique a échoué à prospérer, et l’expérience communiste de construire un paradis ouvrier sur terre fut, finalement, un échec. Mais par un effet secondaire il est parvenu par inadvertance à un haut niveau de préparation à l’effondrement. En comparaison, le système américain a pu produire des résultats significativement meilleurs, pendant un temps, mais au prix de la création et de la perpétuation d’un mode de vie qui est très fragile, et pas du tout capable de résister au choc inévitable. Même après que l’économie soviétique s’est évaporée et que le gouvernement s’est largement arrêté, les Russes avaient encore tout ce qu’il fallait pour travailler. Et donc il y a une profusion d’informations utiles et d’idées que nous pouvons extraire de l’expérience russe, que nous pouvons alors retourner et mettre à bon usage pour nous aider à improviser un nouveau mode de vie ici, aux États-Unis — un mode de vie qui soit plus susceptible de survivre.

Les meilleures pratiques de l’effondrement social

Voici l’idée clef : vous pourriez penser que lorsque l’effondrement se produit, rien ne marche. Ce n’est tout simplement pas le cas. Les anciennes manières de faire ne marchent plus, les anciennes hypothèses sont toutes invalidées, les buts conventionnels et la mesure du succès deviennent sans pertinence. Mais un autre type de but, de technique, et de mesure du succès peut être mis en œuvre immédiatement, et le plus tôt est le mieux.

Voici une autre idée clef : il y a très peu de choses qui soient positives ou négatives en soi. Presque tout est une question de contexte. Maintenant, il se trouve que la plupart des choses qui sont positives avant l’effondrement s’avèrent négatives une fois que l’effondrement se produit, et vice versa. Par exemple, avant l’effondrement, avoir beaucoup d’inventaire dans une société est mauvais, parce que les sociétés doivent l’entreposer et le financer, donc elles essayent d’avoir un inventaire juste-à-temps. Après l’effondrement, un grand inventaire s’avère très utile, parce qu’elles peuvent le troquer contre les choses dont elles ont besoin, et qu’elles ne peuvent facilement en obtenir davantage parce qu’elles n’ont pas le moindre crédit. Avant l’effondrement, il est bon pour une société d’avoir la juste quantité de personnel et une organisation efficace. Après l’effondrement, ce que l’on veut est une gigantesque et indolente bureaucratie qui ne puisse exécuter les opérations ou virer les gens assez vite grâce à un pur traînage de savate bureaucratique. Avant l’effondrement, ce que l’on veut est un secteur de la distribution efficace et un bon service client. Après l’effondrement, on regrette de ne pas avoir eu un secteur de la distribution peu fiable, avec des pénuries et des files d’attentes, parce que les gens auraient été forcés d’apprendre à bouger pour eux-mêmes au lieu de rester à attendre que quelqu’un vienne les nourrir.

L’état des États-Unis : ce que suggère Washington

Quels sont les objectifs macro-économiques actuels, si l’on écoute l’air chaud qui vient de Washington en ce moment ? Premièrement : la croissance, bien sûr ! Faire tourner l’économie. Nous n’avons rien appris du dernier énorme pic du prix des produits de bases, alors réessayons. Cela demande une stimulation économique, c’est à dire d’imprimer de la monnaie. Voyons à quelle hauteur les prix montent cette fois. Peut-être que cette fois nous atteindrons l’hyper-inflation. Deuxièmement : stabiliser les institutions financières, obtenir des banques qu’elles prêtent — c’est important aussi. Vous voyez, nous n’avons tout simplement pas encore assez de dette, c’est notre problème. Nous avons besoin de davantage de dette, et vite ! Troisièmement : des emplois ! Nous avons besoin de créer des emplois. Des emplois à bas salaire, bien sûr, pour remplacer tous les emplois industriels à haut salaire que nous avons perdus depuis des décennies maintenant, et que nous remplaçons par des emplois de service à bas salaire, principalement des emplois sans sécurité ni avantage social. En ce moment, beaucoup de gens pourraient freiner le train auquel ils s’enfoncent dans l’endettement s’ils quittaient leur emploi. C’est à dire que leur emploi est une perte nette pour eux en tant qu’individu aussi bien que pour l’économie dans son ensemble. Mais bien sûr, nous avons besoin de davantage de cela, et vite !

C’est donc là où nous en sommes maintenant. Le navire est sur la roche, l’eau monte, et le capitaine crie : En avant à toute vapeur ! Nous voguons vers l’Afghanistan ! Restez-vous à écouter Achab sur la passerelle, ou désertez-vous votre poste dans la salle des machines pour aider à déployer les radeaux de survie ? Si vous pensiez que les précédents épisodes d’accroissement incontrôlé de la dette, les chaînes de Ponzi globalisées, et le démembrement de l’économie étaient idiots, je prédis alors que vous trouverez ce prochain épisode d’agrippement à des fétus de paille macro-économiques encore plus idiot. Sauf que ce ne sera pas drôle : ce qui est en train de s’écraser maintenant est notre système de survie, tous les systèmes et les institutions qui nous maintiennent en vie. Et donc je ne recommande pas de rester passivement à regarder le spectacle — à moins que vous éprouviez un désir de mort.

Les priorités post-effondrement : nourriture, logement, transport et sécurité

En ce moment l’équipe de stimulation économique de Washington est en train de passer son scaphandre et de plonger jusque dans la salle des machines pour essayer d’inventer une façon de faire marcher un moteur diesel sous la mer. Ils parlent de changement, mais en réalité ils sont terrifiés par le changement et s’accrochent de toute leur force au statu quo. Mais ce jeu sera bientôt terminé, et ils n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils vont faire ensuite.

Alors, que pourraient-ils faire ? Oublier la croissance, oublier les emplois, oublier la stabilité financière. Que devraient être leurs nouveaux objectifs réalistes ? Et bien les voilà : nourriture, logement, transport et sécurité. Leur tâche est de trouver une manière de fournir toutes ces commodités dans l’urgence, en absence d’une économie en fonctionnement, avec le commerce au point mort, avec peu ou pas d’accès aux importations, et de les rendre disponibles à une population largement sans le sou. S’ils réussissent, la société demeurera largement intacte, et sera capable d’entamer un lent et douloureux processus de transition culturelle, et finalement de développer une nouvelle économie, une économie se désindustrialisant graduellement, à un niveau bien plus bas de dépense des ressources, caractérisée par beaucoup d’austérité et même de pauvreté, mais dans des conditions sûres, décentes, et dignes. S’ils échouent la société va graduellement être détruite dans une série de convulsions qui laisseront un pays défunt composé de beaucoup de petits fiefs misérables. Compte-tenu de sa base de ressources grandement épuisée, de son infrastructure dysfonctionnelle en train de s’effondrer, et de son passé de conflits sociaux irrésolus, le territoire des ex-États-Unis subira une dégénérescence régulière ponctuée par des cataclysmes naturels et artificiels.

Nourriture. Logement. Transport. Sécurité. Quand il s’agit de fournir ces nécessités vitales, l’exemple soviétique offre beaucoup de précieuses leçons. Comme je l’ai déjà mentionné, lors d’un effondrement de nombreux négatifs économiques deviennent des positifs, et vice versa. Considérons chacun de ces points un par un.

Le système agro-alimentaire : tirer les leçons de l’exemple soviétique

L’agriculture soviétique était rongée par une sous-performance constante. Sous de nombreux aspects, c’était le legs de l’expérience de collectivisation désastreuse accomplie dans les années 1930, qui avait détruit nombre des foyers de cultivateurs les plus prospères et parqué les gens dans des fermes collectives. La collectivisation a miné les traditions agricoles basées sur le village qui avaient fait de la Russie pré-révolutionnaire un pays bien nourri qui était aussi le grenier de l’Europe occidentale. Une grande quantité de dommages supplémentaires ont été causés par l’introduction de l’agriculture industrielle. La lourde machinerie agricole a alternativement compacté et lacéré la terre végétale tout en lui administrant des produits chimiques, en l’épuisant et en tuant la faune et la flore. Finalement, le gouvernement soviétique dû se tourner vers l’importation de céréales provenant de pays hostiles à ses intérêts — les États-Unis et le Canada — et étendre finalement cela à d’autres denrées alimentaires. L’Union soviétique a connu une pénurie permanente de viande et d’autres aliments riches en protéines, et une grande part des céréales importées a été utilisée pour élever du bétail pour essayer de résoudre ce problème.

Bien qu’il ait été généralement possible de survivre avec la nourriture disponible dans les magasins du gouvernement, le régime résultant aurait été plutôt pauvre, et donc les gens essayaient de le compléter avec la nourriture qu’ils ramassaient, élevaient, ou attrapaient, ou achetaient sur les marchés des fermiers. Les jardins potagers ont toujours été courants, et, une fois que l’économie s’est effondrée, de nombreuses familles se sont mises à faire pousser de la nourriture sérieusement. Les jardins potagers, par eux-mêmes, n’ont jamais été suffisants, mais ils ont fait une énorme différence.

L’année 1990 a été particulièrement dure quand il s’agissait de dégoter quelque chose de comestible. Je me souviens d’une plaisanterie particulière de cette période. L’humour noir a toujours été l’un des principaux mécanismes d’adaptation en Russie. Un homme entre dans un magasin d’alimentation, va au rayon viande, et voit qu’il est complètement vide. Alors il demande au boucher : « Vous n’avez pas de poisson ? » Et le boucher répond : « Non, ici ce que nous n’avons pas c’est la viande. Le poisson c’est ce qu’ils n’ont pas au rayon poissonnerie. »

Aussi pauvre qu’il ait été, le système de distribution alimentaire soviétique ne s’est jamais effondré complètement. En particulier, les livraisons de pain ont continué même durant les pires moments, en partie parce que cela a toujours été une très importante part du régime alimentaire russe, et en partie parce que l’accès au pain symbolisait le pacte entre le peuple et le gouvernement communiste, consacré par des slogans révolutionnaires réitérés. Aussi, il est important de se souvenir qu’en Russie la plupart des gens vivaient à distance de marche des boutiques d’alimentation, et utilisaient les transports publics pour quitter leurs potagers, qui étaient souvent situés dans la campagne à la périphérie immédiate de villes relativement denses et compactes. Cette combinaison de facteurs a donné des moments difficiles, mais très peu de malnutrition et pas de famine.

Aux États-Unis, le système agricole est lourdement industrialisé, et dépend d’apports tels que le diesel, les fertilisants chimiques et les pesticides, et, peut-être le plus important, le financement. Dans le climat financier actuel, l’accès des agriculteurs au financement n’est pas du tout assuré. Ce système agricole est efficace, mais seulement si vous considérez le carburant fossile comme une énergie gratuite. En fait, c’est une façon de transformer de l’énergie fossile en nourriture avec un peu d’aide solaire, au point que dix calories d’énergie fossile est incorporée dans chaque calorie consommée en tant que nourriture. Le système de distribution fait lourdement usage de camions diesels réfrigérés, transportant les aliments sur des centaines de kilomètres pour ravitailler les supermarchés. Le pipeline de nourriture est long et fin, et il ne faut qu’une paire de jours d’interruption pour que les étalages des supermarchés soient mis à nu. Beaucoup de gens vivent dans des lieux qui ne sont pas à distance de marche des magasins, pas desservis par les transports publics, et ils seront coupés des sources de nourriture une fois qu’ils ne pourront plus conduire.

En dehors des chaînes de supermarchés, une grande partie des besoins nutritifs sont satisfaits par un assortiment de gargotes de restauration rapide et de supérettes. En fait, dans nombre des quartiers les moins à la mode des grandes et petites villes, la restauration rapide et la nourriture de supérette sont tout ce qui est disponible. Dans un avenir proche, cette tendance va probablement s’étendre aux quartiers les plus prospères des villes et des banlieues.

Les groupes de restauration rapide tels que McDonald’s ont plus de moyens de réduire leurs coûts, et donc ils pourraient se montrer un peu plus résiliants face à l’effondrement économique que les chaînes de supermarché, mais ils ne se substitueront pas à la sécurité alimentaire, car eux aussi dépendent de l’industrie agro-alimentaire. Leurs ingrédients, tels que le sirop de maïs à haute teneur en fructose, les patates génétiquement modifiées, divers compléments à base de soja, le bœuf, le porc et le poulet élevés en usine, et ainsi de suite, sont dérivés du pétrole, dont les deux tiers sont importés, ainsi que le fertilisant fabriqué à partir du gaz naturel. Ils pourront peut-être rester en fonctionnement plus longtemps, en fournissant de la nourriture-qui-n’est-pas-vraiment-de-la-nourriture, mais finalement ils tomberont à court d’ingrédients ainsi que le reste de la chaîne de distribution. Avant cela, il se pourrait qu’ils vendent pendant un temps des hamburgers qui ne soient pas vraiment des hamburgers, comme ce pain qui n’était pas vraiment du pain que le gouvernement soviétique distribuait à Leningrad durant le blocus nazi. C’était essentiellement de la sciure, avec un peu de farine de seigle ajoutée pour le goût.

La nourriture : comment éviter le pire

Pouvons-nous trouver une façon d’éviter ce lamentable scénario ? L’exemple russe peut nous donner un indice. De nombreuses familles russes pouvaient jauger à quelle vitesse l’économie était en train de s’écraser, et, en se basant sur cela, décidaient du nombre de rangs de patates à planter. Pourrions-nous peut-être faire quelque chose de similaire ? Il y a déjà un solide mouvement pour le jardinage aux États-Unis ; peut-on l’élargir ? Le truc est de rendre de petites portions de terre arable disponibles pour la mise en culture non-mécanique par des individus et des familles, en incréments aussi petits que cent mètres carrés. Les coins idéaux seraient des bouts de terre fertiles avec un accès aux rivières et aux ruisseaux pour l’irrigation. Des dispositions devraient être prises pour des campements et du transport, permettant aux gens d’entreprendre des migrations saisonnières vers la terre pour cultiver durant la saison de croissance, et de haler le produit jusqu’aux centres de population après avoir fait la récolte.

Une approche encore plus simple a été utilisée avec succès à Cuba : convertir des places de stationnement urbaines et d’autres bouts de terrain vides en plantation en jardinières. Au lieu de continuellement véhiculer les légumes et autre nourriture, il est bien plus facile d’apporter le sol, le compost, et le paillis une fois par saison. Les autoroutes surélevées peuvent être fermées à la circulation (puisqu’il est improbable qu’il y ait beaucoup de circulation en tout cas) et utilisées pour récupérer l’eau de pluie pour l’irrigation. Les toits et les balcons peuvent être utilisés pour des serres, des poulaillers, et divers autres usages agricoles.

À quel point cela serait-il difficile à organiser ? Et bien, les Cubains ont en fait été aidés par leur gouvernement, mais les Russes sont parvenus à le faire plus ou moins malgré les bureaucrates soviétiques, et donc nous pourrions être capables de le faire malgré les bureaucrates américains. Le gouvernement pourrait théoriquement prendre la tête d’un tel effort, hypothétiquement parlant bien sûr, parce que je ne vois aucune preuve qu’un tel effort soit en train d’être envisagé. Pour nos intrépides dirigeants nationaux, de tels initiatives sont de trop bas niveau : s’ils stimulent l’économie et obtiennent que les banques prêtent à nouveau, les patates vont simplement pousser toutes seules. Tout ce qu’ils doivent faire est d’imprimer un peu plus d’argent, n’est-ce pas ?

Le logement : l’état actuel et l’avenir proche

Passons au logement. À nouveau, regardons comment les Russes sont parvenus à se débrouiller. En Union soviétique, les gens ne possédaient pas leur lieu de résidence. Tout le monde se voyait assigné à un lieu pour vivre, lequel était enregistré dans le passeport intérieur de la personne. Les gens ne pouvaient être délogés de leur lieu de résidence aussi longtemps qu’ils respiraient. Comme la plupart des gens en Russie vivaient dans des grandes villes, le lieu de résidence était habituellement un appartement, ou une pièce dans un appartement communal, avec salle de bain et cuisine partagées. Il y avait une pénurie permanente de logement, et donc les gens cologeaient souvent, avec trois générations vivant ensemble. Les appartements étaient souvent bondés, parfois à la limite du sordide. Si les gens voulaient déménager, ils devaient trouver quelqu’un d’autre voulant déménager, qui voudrait échanger leur pièce ou leur appartement avec eux. Il y a toujours eu de longues listes d’attente pour les appartements, et souvent les enfants grandissaient, se mariaient, et avaient des enfants avant de recevoir un lieu à eux.

Cela semble être entièrement négatif, mais considérons le revers de tout cela : la densité de population élevée a rendu ce mode de vie très abordable. Avec plusieurs générations vivant ensemble, les membres des familles étaient disponibles pour s’aider les uns les autres. Les grands-parents fournissaient la crèche, libérant le temps de leurs enfants pour qu’ils fassent autre chose. Les immeubles d’appartements étaient toujours construits près des transports publics, donc on n’avait pas à dépendre des voitures particulières pour se déplacer. Les immeubles d’appartements sont relativement économiques à chauffer, et les services municipaux sont faciles à fournir et à entretenir grâce aux courtes longueurs de tuyauterie et de câble. Peut-être plus important, après que l’économie s’est effondrée, les gens ont perdu leurs économies, beaucoup de gens ont perdu leur emploi, même ceux qui avaient encore un emploi n’étaient souvent pas payés pendant des mois, et quand ils l’étaient la valeur de leur salaire était détruite par l’hyper-inflation, mais il n’y a pas eu de saisie, pas d’expulsion, les services municipaux tels que le chauffage, l’eau, et quelque fois même l’eau chaude ont continué à être fournis, et chacun avait sa famille auprès de soi. Aussi, parce qu’il était si difficile de déménager, les gens restaient généralement au même endroit pendant des générations, et donc ils tendaient à connaître tout le monde autour d’eux. Après l’effondrement économique, il y a eu un grand pic du taux de criminalité, ce qui a rendu très utile d’être entouré de gens qui n’étaient pas des étrangers, qui pouvaient garder un œil sur les choses. Enfin, dans un retournement intéressant, le mode de logement soviétique a offert une formidable aubaine finale : dans les années 1990 tous ces appartements ont été privatisés, et les gens qui y vivaient sont soudainement devenu propriétaires d’un bien immobilier de grande valeur, clairement et nettement.

En revenant à la situation aux États-Unis : ces derniers mois, beaucoup de gens se sont réconciliés avec l’idée que leur maison n’est pas un distributeur d’argent, ni un bas de laine. Ils savent déjà qu’ils ne pourront pas prendre leur retraite confortablement en la vendant, ou s’enrichir en la rénovant et en la revendant, et un bon nombre de gens ont acquiescé au fait que les prix de l’immobilier vont continuer de descendre. La question est : à descendre de combien ? Beaucoup de gens pensent encore qu’il doit y avoir une limite inférieure, un prix réaliste. Cette pensée est liée à l’idée que le logement est une nécessité. Après tout, tout le monde a besoin d’un endroit pour vivre.

Et bien, il est certainement vrai qu’une sorte d’abris est une nécessité, que ce soit un appartement, un dortoir, une couchette dans une caserne, un bateau, un camping-car, ou une tente, un tipi, un wigwam, un conteneur… La liste est virtuellement infinie. Mais il n’y a aucune raison de penser qu’un pavillon mono-familial de banlieue soit en n’importe quel sens une nécessité. Ce n’est guère plus qu’une préférence culturelle, et de plus à courte vue. La plupart des maisons de banlieue sont chères à chauffer et à refroidir, inaccessibles par les transports publics, chères à relier aux réseaux publics à cause des longueurs de tuyauterie et de câble, et demandent une grande quantité de dépenses publiques supplémentaires pour l’entretien des routes, ponts et autoroutes, les bus scolaires, la régulation de la circulation et d’autres absurdités. Elles occupent souvent ce qui était autrefois de la terre agricole valable. Elles promeuvent une culture centrée sur l’automobile qui détruit les environnements urbains, engendrant une prolifération de centre-villes morts. Beaucoup de familles qui vivent dans des maisons de banlieue ne peuvent plus se le permettre, et attendent que les autres viennent les secourir.

À mesure que ce mode de vie deviendra inabordable pour tous ceux concernés, il deviendra aussi invivable. Les municipalités et les services publics n’auront pas de fonds à déverser sur les égouts, l’eau, l’électricité, la réparation des routes et des ponts, et la police. Sans essence, gaz naturel et fuel domestique abondant et peu cher, de nombreuses habitations de banlieue deviendront à la fois inaccessibles et invivables. Le résultat inévitable sera une migration massive de réfugiés banlieusards vers les centre-villes plus vivables, plus densément peuplés des grandes et petites villes. Les plus chanceux trouveront des amis ou de la famille avec qui rester ; pour les autres, il sera vraiment utile d’improviser une solution.

Le logement : que peut-on faire ?

Une réponse évidente serait de réaffecter les immeubles de bureau toujours abondamment vacants à un usage résidentiel. Convertir les bureaux en dortoirs est très simple. Nombre d’entre eux ont déjà des cuisines et des salles de bain, quantité de cloisons et autres meubles, et tout ce qui leur manque vraiment ce sont des lits. Y mettre des lits n’est pas si difficile. La nouvelle économie de subsistance ne générera probablement pas les grands surplus qui sont nécessaires pour maintenir la grande population actuelle de plancton de bureau. Les entreprises qui occupaient ces bureaux ne reviendront pas, donc nous ferions aussi bien de leur trouver de meilleurs usages.

Une autre catégorie de biens immobiliers qui vont probablement rester inutilisés et qui peuvent être réaffectés à de nouvelles communautés est les campus universitaires. Le premier cycle d’enseignement supérieur américain est une institution d’un mérite douteux. Elle existe parce que les écoles publiques américaines échouent à enseigner en douze ans ce que les écoles publiques russes enseignent en huit. Comme de moins en moins de gens se trouveront capables de payer les études, ce qui va probablement arriver, parce que leurs maigres perspectives de carrière après le diplôme les rendront risqués pour les prêts étudiants, peut-être que cela donnera l’impulsion de faire quelque chose pour le système d’éducation publique. Une idée serait de le démolir, puis de commencer petit, mais finalement de construire quelque chose d’un peu plus au niveau des standards mondiaux.

Les campus universitaires font de parfaits centres communautaires : il y a des dortoirs pour les nouveaux venus, des clubs d’étudiants et d’étudiantes pour les résidents plus installés, et beaucoup de grand bâtiments publics qui peuvent être employés à divers usages. Un campus universitaire comporte normalement l’habituelle désolation de pelouse tondue qui peut être réaffectée à la production de nourriture, ou, au strict minimum, de foin, et pour faire paître le bétail. Peut-être que des administrateurs, des mandataires et des membres de faculté éclairés tomberont sur cette idée une fois qu’ils auront vu les inscriptions à plat et les donations chuter à zéro, sans avoir besoin de l’implication du gouvernement. Nous avons donc ici une lueur d’espoir, n’est-ce pas ?

Le transport : des prédictions sinistres

Passons au transport. Ici, nous avons besoin de nous assurer que les gens ne se trouvent pas isolés dans des endroits où l’on ne peut survivre. Ensuite nous devons nous préparer aux migrations saisonnières vers les lieux où les gens peuvent cultiver, attraper, ou ramasser leur propre nourriture, puis revenir aux lieux où ils peuvent survivre en hiver sans geler à mort ou être rendus fous par l’enfermement. Enfin, une certaine quantité de marchandises devront être déplacées, pour transporter la nourriture jusqu’aux centres de population, ainsi que suffisamment de charbon et de bois de chauffage pour préserver la tuyauterie du gel dans les logis habitables restants.

Tout cela va être un peu un défi, parce que cela repose entièrement sur la disponibilité des carburants de transport, et il semble très probable que les carburants de transport soient à la fois trop chers et disponibles seulement en petites quantités avant longtemps. Depuis environ 2005 et jusqu’à la mi-2008 le pétrole mondial s’est maintenu constant, incapable de croître matériellement au delà d’un niveau qui a été caractérisé comme un plateau bosselé. Un record absolu a été établi en 2005, et ensuite, après une période de records de prix du pétrole, à nouveau seulement en 2008. Puis, comme l’effondrement financier prenait de la vitesse, le prix du pétrole et d’autres produits de base s’est effondré, ainsi que la production de pétrole. Plus récemment, les marchés pétroliers sont venus reposer sur un plateau bosselé tout à fait différent : les prix du pétrole cahotent à environ quarante dollars le baril [depuis février 2009, date de cette conférence, le prix est remonté aux alentours de soixante-dix dollars] et ne semblent pas pouvoir aller plus bas. Il apparaîtrait que les coûts de production du pétrole se sont élevés jusqu’au point où cela n’a pas de sens économique de vendre du pétrole sous ce prix.

Maintenant, quarante dollars le baril est un bon prix pour les consommateurs américains en ce moment, mais il y a l’hyper-inflation à l’horizon, grâce à la grande fantasmagorie de l’impression de monnaie en cours à Washington, et quarante dollars pourraient facilement devenir quatre cent, puis quatre mille dollars le baril, excluant promptement les consommateurs américains du marché pétrolier international. Par dessus cela, les pays exportateurs rechigneraient à l’idée d’échanger leur pétrole contre une monnaie de plus en plus dépourvue de valeur, et commenceraient à exiger un paiement en nature — sous la forme d’un produit d’exportation tangible, ce que les États-Unis, dans leur état économique actuel, auraient du mal à fournir en quantité importante. La production pétrolière intérieure est en déclin permanent, et ne peut fournir qu’environ un tiers des besoins actuels. Cela fait encore beaucoup de pétrole, mais il sera très difficile d’éviter les répercussions des pénuries de pétrole généralisées. Il y aura un accaparement généralisé, beaucoup d’essence va simplement s’évaporer dans l’atmosphère, exhalée de divers jerricans et conteneurs de stockage improvisés, le reste disparaîtra dans le marché noir, et beaucoup de carburant sera gaspillé à tourner en rond en cherchant quelqu’un désireux de se séparer d’un peu de l’essence requise pour une petite mais critique mission.

Le transport : ce que nous pouvons faire

Alors, que pouvons nous faire pour accomplir nos petites missions critiques malgré des pénuries de carburant chroniques ? L’idée la plus évidente, bien sûr, est de n’utiliser aucun carburant. Les bicyclettes, et les vélo-cargos en particulier, sont une excellente adaptation. Les bateaux à voile sont une bonne idée aussi : non seulement ils contiennent une grande quantité de cargaison, mais ils peuvent couvrir d’énormes distances, tout cela sans utilisation de carburant fossile. Bien sûr, ils sont restreints aux côtes et aux voies navigables. Ils seront entravés par le manque de dragage dû aux inévitables déficits budgétaires, et par des ponts qui refusent de s’ouvrir, encore une fois en raison du manque de fonds pour l’entretien, mais ici les anciennes techniques maritimes et l’improvisation peuvent être mises en œuvre pour résoudre de telles difficultés, tout cela en basse technologie et à un prix raisonnable.

Bien sûr, les voitures et les camions ne vont pas disparaître entièrement. Ici, à nouveau, des adaptations raisonnables peuvent être mises en œuvre. Dans mon livre, j’ai plaidé pour l’interdiction des ventes de voitures neuves, comme il a été fait aux États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale. Les bénéfices sont nombreux. Premièrement, les voitures usagées sont globalement plus efficaces énergétiquement que les voitures neuves, parce que la quantité massive d’énergie qui est passée dans leur fabrication est plus hautement amortie. Deuxièmement, de grandes économies d’énergie sont cumulées en arrêtant une industrie entière dévouée à la conception, à la construction, à la commercialisation, et au financement de nouvelles voitures. Troisièmement, les voitures usagées demandent plus d’entretien, revigorant l’économie locale au détriment principalement des fabricants de voitures étrangères, et aidant à réduire le déficit commercial. Quatrièmement, cela créera une pénurie de voitures, se traduisant automatiquement en trajets automobiles moins nombreux et plus courts, un taux d’occupation par des passagers plus élevé par trajet, et une plus grande utilisation de la bicyclette et des transports publics, économisant encore plus d’énergie. Enfin, cela permettrait à l’automobile d’être rendue obsolète à peu près dans la même échelle de temps que l’industrie pétrolière qui l’a rendue possible. Nous tomberons à court de voitures juste quand nous tomberons à court d’essence.

Nous y voilà, seulement un an après ou presque, et je suis extrêmement réjoui de voir que l’industrie automobile américaine a suivi mon conseil et qu’elle est en train de s’arrêter. D’un autre côté, les actions du gouvernement continuent de décevoir. Au lieu d’essayer de résoudre les problèmes, ils préfèrent continuer de créer des scoubidous. Le dernier en date est l’idée de subventionner les ventes de voitures neuves. L’idée de rendre la voiture plus efficace en faisant des voitures plus efficaces est une pure folie. Je peux prendre n’importe quelle camionnette et accroître son efficacité énergétique de un à deux mille pour cent juste en enfreignant quelques lois. Premièrement, vous entassez une douzaine de gens sur le plateau, se tenant épaule contre épaule comme des sardines. Deuxièmement, vous conduisez à quarante kilomètres par heure, sur l’autoroute, parce qu’aller plus vite gaspillerait le carburant et serait dangereux pour les gens à l’arrière. Et voilà, une efficacité énergétique par passager accrue d’un facteur vingt ou presque. Je crois que les Mexicains ont fait des recherches approfondies dans ce domaine, avec d’excellents résultats.

Une autre excellente idée défrichée à Cuba est de rendre illégal de ne pas prendre les auto-stoppeurs. Les voitures avec des sièges vacants sont arrêtées et assorties de gens qui ont besoin de faire un bout de chemin. Encore une autre idée : puisque le service de chemin de fer pour les voyageurs est dans un si triste état, et puisqu’il est improbable que l’on trouve des fonds pour l’améliorer, pourquoi ne pas restaurer la vénérable institution de la chevauchée des rails en exigeant des compagnies de fret qu’elles fournissent quelques wagons couverts vides pour les vagabonds ? Le coût énergétique du poids additionnel est négligeable, les vagabonds n’ont pas besoin d’arrêts car ils peuvent sauter en route, et seulement une paire de wagons par train serait nécessaire, parce que les vagabonds sont presque infiniment compressibles, et peuvent même voyager sur le toit si nécessaire. Une dernière idée de transport : commencez à élever des ânes. Les chevaux sont exigeants et chers, mais les ânes peuvent être très économiques et font de bons animaux de charge. Mon grand-père avait un âne lorsqu’il vivait à Tachkent en Asie centrale durant la Seconde Guerre mondiale. Il n’y avait presque rien à manger pour l’âne, mais, en tant que membre du Parti communiste, mon grand-père était abonné à la Pravda, le journal du Parti communiste, et donc c’est ce que l’âne mangeait. Apparemment, les ânes peuvent digérer n’importe quelle sorte de cellulose, même quand elle est chargée de propagande communiste. Si j’avais un âne, je lui donnerais le Wall Street Journal.

La sécurité

Et donc nous arrivons au sujet de la sécurité. La Russie post-effondrement a souffert d’une sérieuse vague de criminalité. Les mafias ethniques se répandaient, les vétérans qui avaient servi en Afghanistan se sont mis à leur compte, il y avait de nombreux contrats d’assassinat, des agressions, les meurtres restaient irrésolus à gauche et à droite, et, en général, l’endroit n’était simplement pas sûr. Les Russes qui vivaient aux États-Unis, en apprenant que je retournais là-bas pour une visite, me regardaient les yeux écarquillés : comment pouvais-je songer à faire une telle chose. J’en suis sorti indemne, de quelque façon. J’ai fait beaucoup d’observations intéressantes en chemin.

Une observation intéressante est qu’une fois que l’effondrement se produit il devient possible de louer un policier, soit pour une occasion spéciale, ou généralement juste pour suivre quelqu’un. Il est même possible d’embaucher un soldat ou deux, armés de Kalashnikov, pour vous aider à faire diverses courses. Non seulement il est possible de faire de telles choses, mais c’est même souvent une très bonne idée, particulièrement si vous vous trouvez avoir quelque chose de précieux dont vous ne voulez pas vous séparer. Si vous ne pouvez vous offrir leurs services, alors vous devriez essayer d’être ami avec eux, et de les aider de diverses façons. Bien que leurs demandent puissent sembler exorbitantes parfois, c’est quand même une bonne idée de faire tout ce que vous pouvez pour les garder de votre côté. Par exemple, ils pourraient à un certain point insister pour que vous et votre famille déménagent dans le garage afin qu’ils puissent vivre dans votre maison. Cela peut-être agaçant au début, mais est-ce vraiment une si bonne idée pour vous de vivre dans une grande maison tous seuls, avec tant d’hommes armés partout ? Cela peut avoir un sens de stationner certains d’entre eux dans votre maison même, afin qu’ils aient une base d’opération à partir de laquelle maintenir une surveillance et patrouiller dans le voisinage.

Si nous regardons les changements qui sont déjà en train de se produire, le simple et prévisible manque de fonds, comme l’État et le gouvernement tombent tous deux à sec, va transformer la société américaine de façons plutôt prévisibles. Comme les municipalités tombent à cours d’argent, la protection de la police va s’évaporer. Mais la police a quand même besoin de manger, et trouvera des manières de mettre ses compétences à l’ouvrage sur une base indépendante. Similairement, à mesure que les bases militaires autour du monde seront fermées, les soldats vont rentrer dans un pays qui sera incapable de les réintégrer à la vie civile. Les prisonniers libérés sur parole se retrouveront presque dans les mêmes difficultés.

Et donc nous aurons d’anciens soldats, d’anciens policiers, et d’anciens prisonniers : une grande famille heureuse, avec quelques brebis galeuses et des tendances violentes. Le résultat final sera un pays noyé sous diverses catégories d’hommes armés, la plupart d’entre eux inemployés, et beaucoup d’entre eux limite psychotiques. La police aux États-Unis est un groupe tourmenté. Nombre d’entre eux perdent tout contact avec les gens qui ne sont pas dans leur métier et la plupart d’entre eux développent une mentalité eux-contre-nous. Les soldats rentrant de leur période de service souffrent souvent de troubles de stress post-traumatique. Les prisonniers libérés sur parole souffrent également de diverses maladies psychologiques. Tous réaliseront tôt ou tard que leurs problèmes ne sont pas médicaux mais plutôt politiques. Cela rendra impossible pour la société de continuer d’exercer un contrôle sur eux. Tous feront bon usage de leur entraînement aux armes et autres compétences professionnelles pour acquérir quoi que ce soit dont ils auront besoin pour survivre. Et le point vraiment important à se rappeler est qu’ils feront ces choses indépendamment de ce que quiconque trouve légal ce qu’ils font.

Je l’ai déjà dit et je le répéterai : très peu de choses sont bonnes ou mauvaises en soi ; tout doit être considéré dans un contexte. Et, dans le contexte post-effondrement, ne pas avoir à s’inquiéter de ce qu’une chose est légale peut être une très bonne chose. En plein effondrement, nous n’aurons pas le temps de délibérer, de légiférer, d’interpréter, d’établir des précédents et ainsi de suite. Devoir s’inquiéter de plaire à un système juridique complexe et coûteux est la dernière chose dont nous devrions nous inquiéter.

Nourriture. Logement. Transport. Sécurité. La sécurité est très importante. Maintenir l’ordre et la sécurité publique requiert de la discipline, et maintenir la discipline, pour beaucoup de gens, requiert la menace de la force. Cela signifie que les gens doivent être prêts à venir à la défense des autres, à prendre la responsabilité des autres, et à faire ce qui est juste. Pour l’instant, la sécurité est fournie par un certain nombre d’institutions bouffies, bureaucratiques et inefficaces, qui inspirent davantage de colère et d’accablement que de discipline, et ne dispensent pas tant de violence que de mauvais traitements. C’est pourquoi nous avons la plus grande population carcérale du monde. Elles sont censées être là pour protéger les gens les uns des autres, mais en réalité leur mission n’est même pas de fournir de la sécurité ; elle est de sauvegarder la propriété, et ceux qui la possède. Une fois que ces institutions seront tombées à cours de ressources, il y aura une période d’agitation, mais à la fin les gens seront forcés d’apprendre à traiter les uns avec les autres face à face, et la justice redeviendra une fois de plus une vertu personnelle plutôt qu’une administration fédérale.

Comment se préparer ?

J’ai couvert ce que je pense être fondamental, en me basant sur ce que j’ai vu fonctionner et ce qui, je pense, pourrait fonctionner raisonnablement bien ici. Je présume que nombre d’entre vous pensent que tout cela est très loin dans l’avenir, si jamais en fait cela devient aussi mauvais. Vous pouvez évidemment vous sentir libre de penser ainsi. Le danger ici est que vous manquerez l’opportunité de vous adapter à la nouvelle réalité avant l’heure, et ensuite vous serez piégé. Comme je le vois, il y a un choix à faire : vous pouvez accepter l’échec du système maintenant et changer de cap en conséquence, ou vous pouvez décider que vous devez essayer de maintenir le cap, et alors vous devrez probablement accepter votre propre échec individuel plus tard.

Alors, comment se prépare-t-on ? Récemment, j’ai beaucoup écouté des gens puissants et brillants parler de leurs divers associés puissants et brillants. Habituellement, l’histoire se déroule à peu près comme ceci : Mon a) conseiller financier, b) banquier d’investissement, ou c) officier de commandement a récemment a) converti son argent en or, b) acheté une cabane en rondins dans les montagnes, ou c) construit un bunker sous sa maison garni de six mois de nourriture et d’eau. Est-ce normal ? Et je leur dis, oui, bien sûr, c’est parfaitement inoffensif. Il fait juste une crise de milieu d’effondrement. Mais ce n’est pas vraiment de la préparation. C’est juste être pittoresque à contretemps, d’une manière contre-culturelle.

Alors, comment se prépare-t-on vraiment ? Passons en revue une liste de questions que les gens me posent typiquement, et je vais essayer de répondre brièvement à chacune d’entre elles.

Bon, première question : que penser de tous ces scoubidous financiers ? Que se passe-t-il bon sang ? Les gens perdent leur emploi à gauche et à droite, et si nous calculons le chômage de la même manière qu’on le faisait durant la Grande Dépression, au lieu de regarder les chiffres truqués dont le gouvernement essaie de nous abreuver maintenant, alors nous nous dirigeons vers vingt pour cent de chômage. Et y a-t-il la moindre raison de penser que cela va s’arrêter là ? Croyez-vous par hasard que la prospérité est au coin de la rue ? Non seulement les emplois et la valeur immobilière s’évaporent, mais les fonds de retraite aussi. Le gouvernement fédéral est fauché, les gouvernements des États sont fauchés, certains plus que d’autres, et le mieux qu’ils puissent faire est d’imprimer de l’argent, qui va rapidement perdre de la valeur. Alors, comment pouvons nous nous procurer l’essentiel si nous n’avons pas d’argent ? Comment fait-on cela ? Bonne question.

Comme je l’ai brièvement mentionné, l’essentiel est la nourriture, le logement, le transport, et la sécurité. Le logement pose un problème particulièrement intéressant en ce moment. Il est encore beaucoup trop cher, avec beaucoup de gens payant des crédits et des loyers qu’ils ne peuvent plus se permettre tandis que de nombreuses propriétés restent vacantes. La solution, bien sûr, est d’arrêter les frais et de cesser de payer. Mais alors il se pourrait que vous deviez bientôt vous reloger. Ce n’est pas grave, car, comme je l’ai mentionné, il n’y a pas de pénurie de propriétés vacantes par ici. Trouver un bon endroit pour vivre deviendra de moins en moins une difficulté à mesure que les gens cessent de payer leur loyer et leur crédit et se trouvent saisis ou expulsés, parce que le nombre de propriétés vacantes ne fera que croître. Le meilleur plan d’action est de devenir gardien, occupant légitimement une propriété vacante sans loyer, en gardant un œil sur les choses pour le propriétaire. Que faire si vous ne pouvez pas trouver un poste de gardien ? Et bien, vous pourriez alors devenir squatteur, tenir à jour une liste d’autres propriétés vacantes où vous pouvez aller ensuite, et garder votre matériel de camping sous la main au cas où. Si vous êtes viré, il y a des chances pour que les gens qui vous ont viré pensent alors à embaucher un gardien, pour tenir éloigné les squatteurs. Et que faire si vous devenez gardien ? Et bien, vous prenez soin de la propriété, mais vous veillez aussi sur tous les squatteurs, car ils sont la raison pour laquelle vous avez un endroit légitime pour vivre. Un tiens squatteur vaut trois proprio-absent-tu-l’auras. Le logeur absent pourrait finalement arrêter les frais et s’en aller, mais vos amis squatteurs resteront vos voisins. Avoir des voisins est tellement mieux que de vivre dans une ville fantôme.

Et si vous avez encore un emploi ? Comment se préparer alors ? La réponse évidente est : soyez prêt à démissionner ou à être licencié à n’importe quel moment. Cela n’a vraiment pas d’importance que ce soit l’un ou l’autre ; l’important est de subir zéro dommage psychologique dans le processus. Rapprochez votre rythme de dépense aussi près de zéro que vous le pouvez, en dépensant aussi peu d’argent que possible, afin que lorsque cet emploi se sera envolé, peu de choses aient à changer. Au travail, faites-en le moins possible, parce que toute cette activité économique n’est qu’un fardeau terrible pour l’environnement. Laissez-vous juste porter jusqu’à un arrêt et sautez.

Si vous avez encore un emploi, ou si vous avez encore quelques économies, que faire de tout cet argent ? La réponse évidente est : accumulez de l’inventaire. L’argent ne vaudra plus rien, mais une boite de clous en bronze sera toujours une boite de clous en bronze. Achetez et entreposez des choses utiles, particulièrement des choses qui peuvent être utilisées pour créer diverses sortes de systèmes alternatifs pour produire de la nourriture, procurer du logement, et procurer du transport. Si vous ne possédez pas clairement et nettement un bout de terre où vous pouvez entreposer des choses, alors vous pouvez louer un espace de stockage, payer quelques années d’avance, et rester simplement assis dessus jusqu’à ce que la réalité reparte à nouveau et qu’il y ait quelque chose d’utile pour vous à faire avec. Certains d’entre vous sont peut-être effrayés par l’avenir que je viens de décrire, et à juste titre. Il n’y a rien qu’aucun d’entre nous puisse faire pour changer le chemin sur lequel nous sommes : c’est un énorme système avec une inertie formidable, et essayer de changer son chemin est comme essayer de changer le chemin d’un ouragan. Ce que nous pouvons faire est nous préparer nous mêmes, et les uns les autres, principalement en changeant nos attentes, nos préférences, et en diminuant nos besoins. Cela peut signifier que vous passerez à côté de quelques derniers petits plaisirs incertains. D’un autre côté, en se refaçonnant en quelqu’un qui pourrait avoir une meilleure chance de s’adapter aux nouvelles circonstances, vous serez capable de vous donner, et de donner aux autres, une grande quantité d’espoir qui autrement n’aurait pas existé.

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Vous trouverez le texte intégral des trois conférences de Dmitry Orlov, traduites en français, sur le site orbite.info, ici :

– Combler le retard d’effondrement

– Les cinq stades de l’effondrement

– Les meilleures pratiques de l’effondrement social

Bonne Dégaine

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