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La globalisation néolibérale contre l'intérêt général

Nov
2009

Laurent Pinsolle, blogueur dont nous avons déjà parlé et acolyte de Nicolas Dupont-Aignan, vient de publier sur son site trois articles pourfendant le mythe de la « mondialisation heureuse » (Dominique Strauss-Kahn) et proposant une alternative : la « ré-internationalisation » (terme forgé par l’économiste Frédéric Lordon).

Qu’est-ce donc que cette intéressante notion ? Laissons-le nous l’expliquer.

I – La globalisation néolibérale contre l’intérêt général

Depuis 30 ans, la globalisation néolibérale a transformé la planète. Ses promoteurs affirment que la liberté, promue objectif absolu de l’humanité, est le meilleur moyen de faire avancer le bien commun. Pourtant, aujourd’hui, il est difficile de ne pas constater qu’elle œuvre contre l’intérêt général.

Un idéal de liberté travesti

A la base, le libéralisme est porteur d’un bel idéal, celui d’une émancipation des hommes de sociétés féodales, où le destin des individus était trop souvent dans les mains d’un autre. Cet idéal a dirigé certains des plus grands progrès de l’humanité, notamment la fin de l’esclavage dans toutes ses formes. [Note de Fortune : nous laissons évidemment à l’auteur l’entière responsabilité de ces propos.] En cela, le mot « liberté » prend une place particulière dans le triptyque de notre République. Malheureusement, cet idéal a été travesti par sa transformation en néolibéralisme.

Un intellectuel affirme que cette mutation du libéralisme, qui se serait opérée vers la fin du 19ème siècle, s’explique par deux évènements : la théorie de Darwin et la mathématisation des sciences économiques. La première aurait poussé certains économistes à adopter la théorie de l’évolution aux sociétés humaines et à vouloir laisser faire la nature dans tous les aspects de l’économie. La seconde a favorisé des constructions purement abstraites, déconnectées de la réalité.

Une société injuste et instable

Cette volonté de liberté absolue trouve sa première expression sur le terrain économique et social. La liberté ne devient plus un moyen à destination d’une fin, le progrès humain, elle devient un objectif en soi. Le meilleur exemple reste le Traité Constitutionnel Européen qui avait fait de « la concurrence libre et non faussée » un objectif de l’Union Européenne. Le « laissez faire » et le « laissez passer », pour reprendre les mots du Général de Gaulle, ont été érigés en horizons indépassables de la modernité.

Pourtant, force est de constater que cette anarchie néolibérale (monétaire, commerciale et financière) n’a fait que provoquer une course au moins-disant social, salarial et environnemental. Le bilan de cette anarchie économique globale est désastreux dans tous les pays développés puisque nous assistons à une montée inédite des inégalités (90% de la population ne profite pas de la croissance), à des crises à répétition et de plus en plus violentes, et une montée de l’endettement.

Un affaiblissement de nos Républiques

Mais cette globalisation néolibérale pose également de graves problèmes dans le fonctionnement de nos sociétés et de nos démocraties, comme l’illustre bien le cas des Etats-Unis, pays le plus « avancé » dans cette évolution. Elle porte en elle une remise en cause partielle de l’idée même de démocratie, puisqu’elle aboutit à sanctuariser une partie croissante du pouvoir politique (la monnaie notamment) dans des instances « protégées » des choix démocratiques et structurellement favorables à cette évolution.

La société que construit la globalisation néolibérale tend également à profondément remettre en cause l’égalité des chances, comme le montre bien Paul Krugman. Le « rêve américain » est battu en brèche par l’argent : un mauvais élève riche a autant de chances d’arriver à l’université qu’un bon élève pauvre. L’ascenseur social se grippe, une nouvelle aristocratie de l’argent se forme. De plus en plus, les citoyens constatent qu’il y a deux poids, deux mesures, et pas pour les bonnes raisons.

Enfin, en mettant autant l’accent sur l’individu, elle tend à distendre le lien entre les citoyens et des Etats-nations, dont la perte de marge de manœuvre ne permet pas de renouveler le lien national. Comme le montre Jacques Généreux, elle pousse l’individu à l’individualisme au détriment du collectif ou tend à promouvoir des communautarismes de toutes sortes.

Un monde où règne le chacun pour soi

Et comment ne pas voir la patte de la globalisation néolibérale dans l’évolution des rapports internationaux ? A force de promouvoir le pur intérêt égoïste, dont la somme serait censée produire un intérêt commun, les pays ne sont plus capables de dépasser leur propre intérêt pour envisager le bien commun de la planète. C’est ce que montrent les discussions plus mesquines les unes que les autres sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, que ce soit au niveau européen ou mondial.

Cette évolution consacre également la très darwinienne loi du plus fort, qui a présidé aux interventions des Etats-Unis en Irak ou celle d’Israël au Liban, malgré l’opposition de la majorité du concert des nations, et sans la moindre conséquence pour ceux qui ont pourtant violé les règles de la communauté internationale. L’expression d’un bien commun planétaire semble désormais un doux rêve.

Les trente dernières années montrent que la globalisation néolibérale est incapable de produire du bien commun. Elle ne tend qu’à produire un monde égoïste, injuste et instable, sans doute le signe que le cadre mondial n’est pas capable de produire de l’intérêt général.

II – Ré-internationalisation contre globalisation

Les dix dernières années ont démontré la faillite de la globalisation néolibérale. Pourtant, certains parient que le salut viendra du cadre global. Et si, tout simplement, ce cadre n’était pas adapté à une quelconque expression de l’intérêt général et que seul le cadre national le permettait ?

Quels intérêts sert la globalisation néolibérale ?

Un examen froid de l’évolution des dernières décennies montre qu’il y a deux grands gagnants à la globalisation. Les premiers sont le 1 % des ménages les plus riches, dont les revenus représentent près de 20% des revenus totaux aux Etats-Unis. Plus fort, une étude montre que les revenus des 0.1% des ménages les plus riches y ont progressé quatre fois plus vite que la moyenne (8% du total). Les autres gagnants sont les actionnaires qui extraient une part croissante des richesses.

Certains crient volontiers à une conspiration mondiale qui viserait à asservir 99% de la planète. Je n’y crois pas. Joseph Stiglitz lui-même, pourtant très dur vis-à-vis du FMI, affirme qu’ils agissent en pensant sincèrement servir l’intérêt général. Pour lui, la racine du problème vient du fait de confier des pouvoirs politiques à des non politiques (FMI, banques centrales…). Coupés de la réalité et sans système de pensée alternatif, ils croient réellement que la libéralisation est porteuse de progrès.

La nation, cadre indépassable de l’intérêt général

Frédéric Lordon souligne bien qu’ « en appeler au gouvernement mondial est le plus sûr moyen d’avoir la paix – entendre : pas de gouvernement du tout » et que « la mondialisation a précisément eu pour effet de redéployer les marchés à l’échelle mondiale, c’est-à-dire dans un environnement de faible densité institutionnelle ». En clair, le processus de globalisation est intrinsèquement lié à des politiques d’inspiration néolibérale puisqu’elle organise l’absence de prise du politique.

En fait, de plus en plus d’intellectuels, y compris de gauche, reconnaissent aujourd’hui que seul le cadre national permet une expression de l’intérêt général. Les nations sont elles-mêmes structurellement l’expression d’un bien commun, où une minorité accepte le choix démocratique d’une majorité lors des élections, et où la solidarité entre membres de la communauté nationale s’exprime de multiples manières, notamment à travers le système de sécurité sociale ou les services publics.

Vers une ré-internationalisation

Je me permets d’emprunter ce terme à Frédéric Lordon, qui l’utilise dans son dernier livre car il me semble parfaitement résumer ce que nous devons faire pour combattre l’anarchie néolibérale. Le progrès humain doit redevenir le but de nos sociétés au lieu de cette volonté de liberté tellement absolue qu’elle vire à l’anarchie, à la loi du plus fort et donc à un nivellement par le bas salarial, social, environnemental, démocratique et républicain. Au 21ème siècle, plus que jamais, l’homme aura besoin des nations.

Bien sûr, les défenseurs de la globalisation diront que les nations sont responsables des guerres et ferons un parallèle avec l’Albanie. Mais ne sont-ils pas les promoteurs d’une guerre économique de plus en plus violente (délocalisations, crises, suicides) ? Le cadre plus national des politiques des Trente Glorieuses était plus pacifique… Enfin, cela ne signifie pas fermeture à l’autre, bien au contraire. C’est parce que nous serons bien dans notre pays que nous serons d’autant plus ouverts aux autres.

La globalisation néolibérale produit un asservissement des hommes à des dogmes abstraits qui ne profitent qu’à une petite minorité. Le retour aux nations, et aux frontières, est un préalable indispensable pour refaire du progrès humain pour tous l’objectif de nos sociétés. Voilà un vrai débat sur l’idée nationale !

III – Quelques idées pour la ré-internationalisation

Le terme « ré-internationalisation » est particulièrement intéressant, car, par rapport à « globalisation », il signifie à la fois retour aux nations et coopération entre ces nations. En cela, il peut être un moyen plus positif de présenter la construction d’un retour à la nation.

Ce que la ré-internationalisation n’est pas

Les promoteurs de la globalisation néolibérale chercheront sans doute à présenter toute alternative comme une aventure albanaise, une voie vers l’autarcie rétrograde et passéiste. Pourtant, entre l’autarcie et la libéralisation absolue, il y a d’innombrables nuances. Et la récente crise montre justement que les nations sont le dernier recours quand il s’agit de sauver le monde financier de son autodestruction. Ce ne sont ni la Commission, ni la BCE qui ont trouvé la solution, mais bien les Etats.

La ré-internationalisation, ce ne sont donc pas des Etats-nations repliés dans leur pré carré. Ce sont des Etats-nations qui pensent à leur intérêt, sont responsables devant leurs citoyens, mais qui sont parfaitement capables de coopérer ensemble pour résoudre des crises qui ne peuvent être résolues que par une action commune, comme l’ont fait les Etats européens lors de la crise des subprimes.

En économie, un dirigisme national

L’alternative à la globalisation néolibérale peut donc être un dirigisme national. Un dirigisme dans le sens où les politiques reprendraient le contrôle des évènements, qu’ils abandonnent trop volontiers à des instances européennes (BCE, Commission) ou au marché (cours des monnaies, cours des matières premières agricoles, mouvements de capitaux, réglementation financière…). Ce dirigisme doit marquer un retour du politique au détriment du technique, renouvelant le contrat démocratique.

Mais pour pouvoir être effectif, le dirigisme politique devra se faire dans un cadre national, seul cadre permettant l’expression d’une volonté populaire démocratique. Nous aurons besoin de frontières pour que chaque pays puisse de nouveau exprimer sa volonté sans être trop contraint par des traités européens et internationaux qui agissent trop souvent comme des corsets trop serrés pour la démocratie. Les frontières commerciales, monétaires et financières sont le moyen de redonner une liberté au politique.

A l’international, le retour des nations

Le retour des nations, doit s’opposer au rôle grandissant des organisations technocratiques et au non démocratiques. Les hommes politiques doivent cesser de confier des pans entiers de leur responsabilité politique à des organisations non élues dont le jugement est de plus en plus contesté. Il n’est pas normal qu’après cette crise, ce soit toujours le comité Bâle 2 qui soit en charge de réfléchir aux nouvelles normes prudentielles. Les politiques doivent prendre cette responsabilité.

La ré-internationalisation des relations internationales, parce qu’elle s’oppose à une globalisation uniformisante, sera également une transformation des rapports entre les nations, qui s’opposera à l’occidentalisme obtus de George W. Bush. Elle doit ouvrir la voie à un monde plus ouvert sur les autres, et respectueux de l’indépendance de chaque nation, qui ne seront pas sommées de choisir un camp, comme le Général de Gaulle le disait déjà il y a quelques décennies.

Au niveau européen, cela signifie une construction européenne souple, à la carte, où les coopérations ponctuelles entre Etats sont encouragées, quelles que soient les configurations, au lieu de devoir passer sous les fourches caudines uniformisatrices de Bruxelles. Cette plus grande liberté donnée aux nations permettra sans doute de multiplier les projets, même s’il est vrai que le paysage européen en sera sans doute plus différencié. Une Europe diverse au lieu de l’absurde taille unique qui ne va à personne.

Parce que les nations sont le cadre naturel de l’expression du bien commun, c’est un retour des nations qui permettra de remettre le monde dans une direction plus favorable à l’intérêt général. Il sera donc essentiel que chaque nation sache renouveler le contrat national, souvent malmené par cette globalisation.

Laurent Pinsolle : 1 , 2 et 3 .

L'Afrique et les Africains à Aulnay-sous-Bois
(06.11.2009)

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