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Le travail sous tension

Oct
2009

Des conditions de travail dégradées, conjuguées à un recul des solidarités collectives, expliquent la souffrance psychique de nombreux salariés.

25 suicides en un peu plus d’un an et demi : l’effroi a saisi France Télécom, braquant une nouvelle fois les projecteurs médiatiques sur la souffrance au travail, deux ans après la série noire qui avait endeuillé le Technocen­tre de Renault, à Guyan­court.

Cette violence, que les salariés retournent contre eux, n’épargne aucun secteur : PSA, BNP Paribas, IBM, EDF ou encore l’Assistance ­publique-Hôpitaux de Paris y ont été ou y sont confrontés. Et la liste est loin d’être exhaustive.

Le phénomène dépasse donc largement le huis clos de telle ou telle entreprise, en prise avec des méthodes de management contestables. Difficile, pour autant, d’en évaluer l’ampleur de manière précise. Le nombre de suicides liés au travail est estimé à 300 à 400 par an, en extrapolant à l’ensemble de la France les résultats d’une étude réalisée en Basse-Normandie par l’Inspection médicale du travail en 2002.

Il s’agit néanmoins d’un phénomène relativement récent, apparu au cours des années 1990 dans l’industrie et les services, selon les médecins du travail. Auparavant, seule l’agriculture était repérée comme touchée. Condi­tions de vie très dures, isolement, endettement et risque de paupérisation formaient les ingrédients d’un cocktail potentiellement explosif pour les petits exploitants agricoles. Ils ne sont désormais plus les seuls à mettre fin à leurs jours au boulot. Qu’est-ce qui a changé ?

La solitude pour tous

La dépression en milieu de travail, en tant que telle, n’est pas nouvelle. Mais, jusqu’à la fin des années 1980, cette souffrance était généralement canalisée par des stratégies de défense collective, selon le psychanalyste Christophe Dejours. C’était particulièrement vrai dans le milieu ouvrier, où la peur était occultée, tournée en dérision ou somatisée, malgré un danger et une pénibilité bien réels. Bref, tout était fait pour éloigner autant que possible l’expression de la souffrance à bonne distance du monde du travail. Mais surtout, lorsque l’étendard de la virilité n’était plus suffisant pour dissimuler le malaise, la solidarité entre collègues prenait le relais.

« Qu’un suicide puisse se produire sur le lieu de travail indique que toutes ces ­conduites d’entraide et de solidarité (…) se sont effacées des usages ordinaires de la vie de travail. A la place, le chacun pour soi et la solitude pour tous sont devenus la règle », écrit Christophe Dejours [1] . Et ce sont bien les bouleversements qui ont affecté l’organisation du travail ces deux dernières décennies qui sont en cause, combinés à une tendance plus spécifiquement française à l’individualisme. Les suicides ne sont en effet que l’une des pathologies du mal-être au travail, sans doute la plus extrême. Au-delà, c’est l’ensemble des conditions de travail qui se dégradent.

Une productivité accrue

Les statistiques montrent que si la pénibilité physique n’a pas disparu, loin de là, les salariés sont confrontés à un nouveau type de contraintes : les risques ­psycho-sociaux. Ainsi, en 2003, selon l’enquête Sumer, 23 % des salariés français se sentaient en situation de job strain, c’est-à-dire privés des marges de manœuvre nécessaires pour faire face aux exigences de leur travail. Et c’est bien lorsqu’une forte demande psychologique se conjugue à une faible latitude décisionnelle que les risques pour la santé sont les plus importants, selon le modèle établi par le sociologue américain Robert Karasek, à la fin des années 1970.

Les résultats de la vague 2009 de l’enquête Sumer ne sont pas encore disponibles, mais plusieurs éléments indiquent que le travail est toujours plus stressant : en 2007, pour la première fois, la dépression et l’anxiété sont arrivées au premier rang des maladies professionnelles pour lesquelles des ­personnes ont suivi une consultation médicale, selon l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (Afsset). « Cela confirme une tendance lourde de montée continuelle de ces préoccupations depuis plusieurs années », précise l’Afsset dans un document récent.

Cette augmentation de la souffrance psychique est directement liée à l’intensification du travail. « Les pratiques de management qui dérivent, dans certains cas, vers une politique de harcèlement stratégique ne sont que la partie émergée de l’iceberg », juge François Desriaux, rédacteur en chef du magazine Santé & Travail. « Une autre dimension du problème, moins visible, est liée à l’augmentation très forte des contraintes de temps, à la rationalisation des tâches. On met les salariés sous pression et ils n’ont plus le temps d’échanger entre eux. On a gommé tous les moments de respiration pour essayer de gagner en productivité. Impossible, dans ces conditions, de faire un travail de qualité. Ce qui est une source importante de souffrance. » En 2005, 48 % des salariés déclaraient devoir se dépêcher « toujours ou souvent » et 60 % disaient « devoir fréquemment abandonner une tâche pour une autre plus urgente », selon l’enquête sur les conditions de travail de la Dares. La productivité horaire, traditionnellement élevée en France, est un autre signe révélateur de cadences particulièrement soutenues.

Perte de repères

« Le problème n’est pas seulement quantitatif, il est également qualitatif », ajoute Philippe Davezies, enseignant-chercheur en médecine et santé du travail à l’université Lyon I. « Ce n’est pas simplement le fait d’en faire toujours plus qui a un impact sur la santé, mais surtout la nécessité pour les salariés de faire le tri entre ce qu’il est possible de faire et ce qu’il faudra laisser de côté. Que privilégier ? Chacun se débrouille comme il peut. On voit se dissoudre les ­repères qui caractérisaient un travail bien fait. » De fait, avoir les moyens de bien travailler s’apparente à un privilège : seul un salarié sur cinq réunit toutes les conditions nécessaires pour accomplir correctement sa tâche, c’est-à-dire avoir suffisamment de temps, des informations claires, la possibilité de co­opérer, des collègues disponibles, un matériel et une formation adaptés.

Face à ces difficultés, ­sources de frustration, de stress et de souffrance éthique, la plupart des salariés français sont livrés à eux-mêmes : ils sont seulement 37 % à dire pouvoir obtenir l’aide de leurs supérieurs, s’ils la jugent nécessaire, et 51 % à pouvoir compter sur leurs collègues. Des chiffres très inférieurs à la moyenne de l’Union européenne (respectivement 56 % et 68 %), selon la Fondation de Dublin.

Cela ne veut pas dire que la qualité a déserté le monde du travail. Au contraire, les nouvelles méthodes de gestion, apparues à la fin des années 1980, en ont fait leur cheval de bataille. C’est le règne du zéro défaut, du client roi, des démarches qualité et autres certifications dont l’un des résultats est de standardiser le travail pour en améliorer la productivité.

Seulement, cette qualité totale prônée par les gestionnaires n’a que peu à voir avec la conception que les professionnels se font du travail bien fait. Les contraintes qu’elle impose se heurtent aux logiques de métier et à leurs cortèges de règles et de valeurs autogérées. Ces dernières ont été progressivement remplacées par toute une série d’indicateurs désincarnés, censés mesurer objectivement et évaluer individuellement le travail de chacun. Avec comme conséquence une formalisation accrue des procédures, alourdissant le contrôle et la charge de travail des salariés. Sans oublier la concurrence induite par cette évaluation individualisée des performances.

La coopération et la solidarité qui subsistaient au sein des collectifs de travail en ont fait les frais. « La référence à un métier a été bannie, le travail a été rationalisé, dépecé, et les contraintes de temps empêchent toute discussion sur la bonne façon de travailler, tout échange sur ce que l’on fait, sur la manière dont il est possible d’aménager l’organisation pour arriver à un bon résultat. Si l’on ajoute à cela l’individualisation des salaires et la mise en compétition des salariés, les gens finissent par se regarder en chiens de faïence, ils sont complètement enfermés dans leur isolement », résume François Desriaux.

La pression du chômage de masse, reparti à la hausse depuis un an, n’arrange rien et contribue à dégrader le rapport de force entre salariés et employeurs, au profit de ces derniers.

Comment inverser cette tendance ? Xavier Darcos, le ministre du Travail, a lancé début octobre un plan d’urgence sur les conditions de travail. Son objectif : obliger les entreprises de plus de 1 000 salariés à conclure d’ici au 1er février des accords sur les risques psycho-sociaux. Sans aller jusqu’à sanctionner financièrement les entreprises récalcitrantes, le ministre envisage de publier après cette échéance la liste des bonnes et des mauvaises élèves. « Il est souhaitable que des négociations s’engagent sur le sujet », commente Philippe Davezies. « Nous avons besoin d’un approfondissement très net de la démocratie en entreprise. Il faut réintroduire de la discussion sur ce qu’est le travail, sortir des indicateurs comptables. » Mais, relativise le chercheur, le calendrier paraît peu réaliste : « Si le patronat sait très bien ce qu’il veut, on ne peut pas en dire autant des syndicats. Il leur faut du temps pour réunir les conditions d’un véritable débat collectif sur le travail, pour prendre la mesure de ce que vivent concrètement les salariés sur le terrain. » Du temps, c’est justement ce qui manque.
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(1) Voir Suicide et travail : que faire ?, par Christophe Dejours et Florence Bègue, éd. PUF, 2009.

Alternatives Economiques

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