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Ceux qui se sentent français, levez le doigt

Avr
2000

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Article publié le 19 Octobre 2008 par Mustapha Kessous

Source : LE MONDE

Après les incidents au Stade de France, un professeur de collège en Seine-Saint-Denis a invité ses élèves, arabes ou noirs pour la plupart, à réfléchir sur l’identité nationale.

« Monsieur, quand je suis en vacances au Maroc, mes copains me disent : ‘Tu as de la chance de vivre en France’. » Moi, c’est le contraire, lâche Yacob, 15 ans, je veux rester là-bas. » Le professeur se saisit de ces paroles pour lancer à sa classe : « Que ceux qui se sentent français lèvent la main ! » Sur les trente élèves, quatre petits bras se tendent… timidement.

13 h 15, vendredi 17 octobre. C’est cours d’instruction civique et sociale au collège Roger-Martin-du-Gard, à Epinay-Sur-Seine (Seine-Saint-Denis). Deux heures de « libre » discussion. Pas de jugement, pas d’insultes, juste comprendre pourquoi certains des élèves, présents le 14 octobre au Stade de France, lors du match amical France-Tunisie, ont sifflé La Marseillaise.

« Vous avez le droit à l’erreur, c’est comme cela qu’on se construit, qu’on apprend les uns des autres », rappelle le « prof », Jean-Claude Tchicaya. A 43 ans, il est aussi porte-parole de Devoirs de mémoire, un collectif fondé avec le rappeur Joey Starr et Olivier Besancenot, dont l’un des objectifs est de lutter contre les discriminations à l’encontre des « enfants de l’esclavage et de la colonisation ».

« ON NE SAIT PAS D’OÙ ON VIENT »

Parmi les élèves – âgés de 12 à 16 ans, de la 6e à la 3e -, un seul Blanc, une Asiatique, les autres sont des Maghrébins et des Noirs. « Moi, j’ai sifflé », assume, avec le sourire, Maher, 13 ans. « Ça ne se fait pas, coupe Laetitia. Et pourquoi ? » « Chais pas, avoue-t-il. Pourquoi Lââm a chanté l’hymne national ? Elle est tunisienne, elle ne devait pas le faire. » Le professeur lui répond : « Elle est née ici, où est le problème ? »

« C’est comme (Hatem) Ben Arfa, poursuit Maher, c’est un traître, il aurait dû jouer avec son pays. » « Je l’ai eu comme élève dans une autre école, lui répond M. Tchicaya, il est comme toi, il est né ici. » Un autre garçon, Ismaël, s’adresse à son camarade : « Et si toi tu étais footballeur et que la France te sélectionnait, t’irais ? » Maher : « Oui ! Mais je ne jouerais pas contre mon pays ! » Pourtant, quand Thierry Henry a marqué, Maher s’est levé, a applaudi, sauté, crié de joie : « Ouais, mais ça ne veut pas dire que je suis français. » Iptissem enchaîne : « C’est débile ! C’est un peu de toi que tu as sifflé. » Anissa, aussi, a hué. Elle ne regrette rien. « Mais ça ne veut pas dire que je suis raciste des Français », clame-t-elle. « Je ne suis pas française, souffle Anissa. Si, de nationalité. » Elle hésite, silence dans la classe. « J’en sais rien. Je ne sais pas ce que je suis. Je veux me considérer comme une Française, mais dès qu’on me traite de sale Arabe, ça me perturbe, ça me travaille. » Sahra lui vient en aide. « On se sent plus français quand on est au bled, argue la jeune fille, parce que, là-bas, on nous prend pour des immigrés. Mais, ici, on est des Arabes. » Anissa : « C’est vrai, on ne sait pas d’où on vient : t’es d’ici, de là-bas, nous sommes un peu de nulle part. »

Toute la classe acquiesce. M. Tchicaya : « Quand vous dites « On nous traite d’Arabe, de sale nègre », qui est-ce, « on » ? » Sahra : « Les Français, les Blancs, qui se croient supérieurs. » Sabrina, 16 ans, la plus ancienne, riposte. « Si, en France, on me pointe du doigt en disant que je suis arabe, où est le problème ?, débite-t-elle. Je ne veux pas choisir entre la France et mes origines, et quand on te dit « T’es une Arabe », il ne faut pas le prendre comme une agression. Tu es les deux à la fois ! » Yacob : « Je respecte, mais moi j’ai choisi le Maroc. » Puis, il médite : « Peut-être que ces sifflets vont créer encore plus de préjugés sur nous. » « De toute façon, dit Anissa, les Français pensent que ce sont que les Arabes et les Noirs qui foutent la merde dans ce pays. »

15 h 15. La cloche sonne. M. Tchicaya considère ses élèves comme « des petits héros » : « Toutes ces questions qu’ils se posent sur eux-mêmes, c’est dingue ! C’est une souffrance sourde. Ça prouve que la question identitaire est complexe. » Il s’indigne, comme ses élèves, que des membres du gouvernement aient pu les traiter d’ »imbéciles », de « voyous ». « Ils sont où ? », interroge-t-il. M. Tchicaya se dit, comme ses élèves, « écoeuré » par les récents propos de Fadela Amara, secrétaire d’Etat à la ville, qui, au lendemain du match, a déclaré au journal télévisé de France 2 qu’il fallait donner « un gros coup de Destop » à ces comportements dans les stades. Destop est un produit pour déboucher les canalisations… des toilettes.

Avant de se quitter, le professeur pose une ultime question : « Que ceux qui se sentent plus français lèvent la main. » Sur les trente élèves, quatre petits bras se tendent… toujours aussi timidement.



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