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Turkménistan : Bouygues, le bâtisseur du dictateur

Mar
2015

Absence totale de liberté et culte caricatural de la personnalité n’ont pas empêché le Turkménistan d’entretenir de bons rapports tant avec les Occidentaux qu’avec les Russes ou les Chinois. Ce pays neutre d’Asie centrale, au sous-sol gorgé de gaz, représente un client de choix pour les entreprises étrangères qui savent ne pas poser trop de questions, à l’instar du champion français du bâtiment.

Vingt et un décembre 2006. Les télévisions d’État annoncent en boucle la mort du président du Turkménistan, Saparmourad Niazov. « Nous sommes tous sous le choc », indique alors à l’Agence France-Presse un haut responsable gouvernemental. Chez Bouygues aussi, c’est la consternation. Il y a de quoi. Implanté depuis 1994 dans cette république gazière d’Asie centrale, le groupe français de construction voit s’éteindre un client fidèle.

Autoproclamé « père des Turkmènes », le Turkmenbachi n’a jamais regardé à la dépense. Potentat mégalomane régnant d’une main de fer sur une population réduite à l’obéissance, Niazov n’a cessé de couvrir la capitale d’édifices de prestige. Un opulent palais présidentiel, des ministères somptueux, une banque centrale en forme de lingot, une maison des journalistes agrémentée de son profil…

Prestataire zélé, Bouygues a tapissé la capitale, Achkhabad, d’un écrin de luxe. Au nom de Niazov ou pour le compte de son successeur, l’actuel président Gourbangouly Berdymoukhammedov, aussi prompt à remplir le carnet de commandes du groupe.
Au cours des deux dernières décennies, l’entreprise française a livré soixante-quatre bâtiments. A elle seule, la filiale turkmène représente la moitié de l’activité internationale de Bouygues Construction durant cette période selon le ministère français des affaires étrangères.

Sitôt informé, M. Charlie Senter, le numéro deux de Bouygues à Achkhabad, téléphone à son supérieur hiérarchique, rentré en France pour fêter Noël en famille : « Le président est mort cette nuit, et avant de mourir il a demandé que ce soit Bouygues qui s’occupe de ses obsèques. Il faut trouver un cercueil de présentation avec deux couvercles, un vitré et un en bois. »

A l’autre bout du fil, M. Aldo Carbonaro, directeur général de Bouygues Turkmen, de 1999 à 2009, encaisse le choc. Cet échange téléphonique figure dans un manuscrit de lui non publié. Dans ce texte inédit retraçant sa carrière au sein du groupe, il dévoile avec une profusion de scènes saisies sur le vif, et de l’intérieur, la connivence assumée assumée entre une multinationale et un régime impitoyable envers ses rares opposants.

Proche parmi les proches du chef d’État défunt, M. Carbonaro prend naturellement en main l’opération «cercueil présidentiel». Un seul exemplaire satisfaisant était alors disponible sur la place de Paris; unique et «énorme», comme le précise savoureusement le mémorialiste.

Au point qu’il ne rentre pas dans la soute du Boeing 737 effectuant la liaison régulière Paris-Achkhabad. En désespoir de cause, M. Carbonaro appelle au secours le commandant en chef de Bouygues Air, la flotte aérienne de l’entreprise. Ce dernier doit autoriser le démontage de la carlingue d’un avion, le Challenger, afin de pouvoir introduire le cercueil.

Nostalgique d’un âge d’or enfui, M. Carbonaro relate avec émotion l’ultime voyage de celui qui fut pour lui plus qu’un commanditaire, un ami véritable : «La dépouille de Niazov, enveloppée dans un drapeau turkmène, traversa toute la ville [d’Achkhabad] et emprunta la grande route menant à Kiptchak, distante de douze kilomètres, sous les applaudissements de la population, qui s’était amassée tout le long du parcours (…). Après la cérémonie religieuse dans “sa” mosquée, le corps de Niazov rejoignit sa demeure éternelle, auprès des siens

Quand TF1 se mettait en quatre pour le Turkmenbachi Kiptchak, ville natale de l’ancien président, près de huit ans plus tard, en juillet 2014. Le Turkmenbachi repose dans le mausolée familial en forme de rotonde, coiffé d’une coupole recouverte d’une pâte de verre incrustée d’une feuille d’or, spécialement conçue par Bouygues.

Plantés au milieu d’une guérite, deux militaires immobiles encadrent l’entrée du sépulcre, dans la touffeur de l’été turkmène. Un troisième, vêtu d’un uniforme vert olive et libre de ses mouvements, scrute les visiteurs d’un œil sévère et rabroue ceux qui sont munis d’un appareil photo, en croisant les mains en signe d’interdiction. Comme dans la plupart des bâtiments d’État, la prise de photographies est strictement prohibée.

Impossible également de poser des questions à un Turkmène, sous peine de provoquer son arrestation sitôt l’article paru. Le mémorial est vide. Notre jeune et diligent chaperon débite sagement la propagande sur les très riches heures du Turkmenbachi.

En contrebas, le marbre noir des cinq tombeaux du clan Niazov contraste avec la blancheur éclatante des autres marbres ornant le sol et les murs. Saparmourad trône au centre d’un espace d’une rare froideur, entouré des sépultures vides de sa mère et de ses deux frères, victimes du tremblement de terre qui détruisit Achkhabad en octobre 1948.

Aucun des corps n’a été retrouvé. Pas plus que celui de son père, combattant soviétique tué durant la seconde guerre mondiale. Du marbre à foison recouvre également les façades de la mosquée érigée à quelques mètres du mausolée. La plus grande d’Asie centrale, se plaît à proclamer Bouygues.

La plus tape-à-l’œil aussi. Du marbre, de l’or et des grandes eaux, le triptyque niazovien : « L’ensemble terminé avait fière allure avec ses immenses fontaines et son mur d’eau bouillonnant bordant la route », se congratule le chef d’orchestre Carbonaro. Et qu’importe si le pays, désertique à 80 %, souffre de pénuries hydriques chroniques.

Le Turkménistan ne manque pas seulement d’eau. Vingt ans de bourrage de crâne, de répression et de culte de la personnalité ont anesthésié les consciences, nettoyé les cerveaux de toute velléité d’esprit critique. Instrument d’endoctrinement de la population en général et de la jeunesse en particulier, le Ruhnama, «Livre de l’esprit», de Niazov, est un tissu d’inepties obscurantistes.

Ce pavé publié en 1993 mêle maximes et considérations sur l’histoire et la culture turkmènes. Il est devenu l’ouvrage de référence pour les élèves du primaire, du secondaire, et même à l’université. A sa lecture, les Turkmènes découvrent par exemple qu’ils ont «inventé la roue et l’écriture».

Dans ce pays de culture musulmane, ils doivent aussi apprendre que «la barbe pousse depuis le cerveau. Plus la barbe est longue, moins il y aura de cerveau. Moins il y a de cerveau, moins la personne est sage (2)». Sans grands scrupules, Bouygues a couvert les minarets et les murs intérieurs de la mosquée de Kiptchak de citations du Ruhnama.

Le groupe français a même poussé le zèle jusqu’à financer la traduction en français du second volume de ce texte. Le satrape apprécia le geste et remercia personnellement M. Carbonaro et son adjoint Senter lors d’une réception organisée en septembre 2006. A sa décharge, Bouygues ne fut pas la seule entreprise à mettre la main à la poche pour satisfaire le moindre caprice de Niazov.

En Allemagne, une traduction du Ruhnama a vu le jour grâce à Daimler Chrysler. Des multinationales hongroise, irlandaise et italienne payèrent également leur écot à la pensée niazovienne, comme le retrace le journaliste finlandais Arto Halonen dans son documentairePyhän Kirjan varjo («L’Ombre du livre saint », 2008).

En attribuant à ce film le grand prix du Festival international du film des droits de l’homme de Paris, le jury expliqua qu’il avait voulu «interpeller l’opinion française sur la compromission de la première entreprise mondiale de BTP [Bouygues] avec un régime totalitaire, qui viole régulièrement les droits humains (3)».

La nuit tombe sur Kiptchak. Perdu dans l’immensité d’un sanctuaire pouvant contenir dix mille fidèles, un homme prie seul, adossé à un pilier, les yeux tournés vers lemihrab (4). Quelques minutes plus tard, le muezzin appelle à la prière, du haut de l’un des quatre minarets culminant chacun à quatre- vingt-onze mètres. Sur l’allée centrale, deux retardataires sprintent entre les jets d’eau.

Autant dire que le plus vaste lieu de culte de l’Asie centrale, qui a coûté près de 129 millions d’euros au gou- vernement turkmène, ne déplace pas les foules. Avec ses huit cent mille habitants, Achkhabad est pourtant toute proche. Quasiment vide, la mosquée l’est tous les jours de l’année, à quelques rares occasions près.

A l’image d’un pays de cinq millions d’âmes dont la faible densité – à peine plus de dix personnes au kilomètre carré – est inversement proportionnelle à l’abondance de ses ressources naturelles. Depuis cinq ans, le Turkménistan connaît une croissance économique d’environ 10 %, tirée principalement par ses exportations de gaz, dont il possède les quatrièmes réserves mondiales.

Une manne accaparée par une minorité : après la Russie, le Turkménistan est le deuxième pays le plus inégalitaire de l’ex-bloc soviétique. Si 40 % des actifs sont au chômage, les Turkmènes bénéficient tout de même d’une quasi-gratuité du gaz, de l’électricité, de l’essence, de l’eau et du sel. Le coup de foudre réciproque entre Bouygues et Niazov remonte au 27 mai 1993.

En visite privée de trois jours en France, le chef d’État turkmène est alors conduit à Saint-Quentin-en-Yvelines, près de Versailles. Bâti comme un palais et baptisé Challenger, le siège social de Bouygues étire sa masse compacte sur trente hectares de verdure. Arrivant d’une contrée lointaine et méconnue, émancipée de la tutelle soviétique depuis à peine deux ans, Niazov est reçu comme autrefois les ambassadeurs à la cour de Louis XIV.

« On l’a bien promené le long des bassins et des sculptures », s’amuse un membre éminent de l’équipe Bouygues. Fantastique vitrine du groupe, Challenger « évoque immanquablement le despotisme d’un roi qui désirerait régenter la vie de ses sujets dans ses moindres détails, sans rencontrer d’obstacles », relèvent les biographes de Francis Bouygues, décédé en juillet 1993, fondateur de l’entre- prise et père de Martin, l’actuel dirigeant (5).

Le faste séduit un Niazov soucieux d’administrer la vie quotidienne de la population turkmène jusqu’à l’absurde : « Une simple remarque du président, même si elle ne fait l’objet (…) d’aucune directive formelle, peut immédiatement être appliquée comme une loi. (…) En février 2004, il reproche aux hommes de se laisser pousser les cheveux ou la barbe. Tout le monde se coupe les cheveux et se rase », explique le chercheur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer (6).

Dans l’euphorie des commencements, Bouygues fait feu de tout bois. Avec un atout décisif, qu’aucun de ses concurrents ne possède : TF1, la télévision la plus puissante d’Europe. Séduit, le Turkmenbachi confie à ses nouveaux partenaires français la rénovation de la première chaîne nationale turkmène.

«La qualité de l’image était déplorable, leurs studios étaient dans un état dégradé, de gros câbles pendaient dans tous les sens. Les techniciens de TF1 ont modernisé les équipements et nous leur avons cédé un lot de programmes culturels et de loisirs, avec quelques films français », précise un dirigeant de Bouygues en poste à l’époque, aussi disert sur la technique que discret sur la nature des programmes diffusés par la première chaîne de télévision turkmène.

Exemple, ce vendredi 25 juillet 2014 : à l’écran, le président Berdymoukhammedov parle, donne des consignes, pendant que ses ministres prennent note en silence, tels des écoliers sages et obéissants. Ce genre d’émission se répète à l’infini sur les cinq chaînes contrôlées par l’État, peu regardées, les Turkmènes leur préférant les quelque cinq cents chaînes disponibles grâce au satellite.

On cherchera en vain le «mieux-disant culturel». Il en fut pourtant beaucoup question lors d’une invraisemblable émission spéciale offerte sur un plateau au Turkmenbachi. La séquence se déroule le 10 septembre 1996. A l’invitation du président français Jacques Chirac, Niazov est à nouveau en visite en France, trois ans après avoir été l’hôte de François Mitterrand. L’occasion pour l’état-major de Bouygues de frapper un grand coup et de ferrer définitivement son client.

Après la signature à Challenger d’un contrat portant sur la construction d’un palais des congrès à Achkhabad, le chef d’État turkmène est transporté à Boulogne-Billancourt, aux portes de Paris. Direction les studios de TF1, où, en compagnie de MM. Martin Bouygues et Patrick Le Lay, le président-directeur général (PDG) de la chaîne, il rejoint le présentateur-vedette Jean-Claude Narcy, pour un entretien croisé de quarante-cinq minutes.

Le patron de TF1 n’a qu’un mot à la bouche : la culture. «Difficile de développer la culture grâce à la télévision avec un noyau de population aussi faible [qu’au Turkménistan]. Même en France, avec dix à douze fois plus de population, on a du mal, on le voit bien, au niveau de la télévision (…) à continuer à développer la culture française», pontifie M. Le Lay.

Niazov répond tout aussi sérieusement : « Vous disposez de la télévision la plus puissante du monde, et c’est le plus grand vecteur de culture. » Si le cynisme était coté en Bourse, son cours aurait explosé dans la foulée de ce grand moment de télévision. Dans les coulisses, le staff dirigeant de Bouygues exulte. « Nous savions que passer à la télévision française ferait plaisir au président. Bien sûr, il n’a jamais été question de diffuser cette émission, mais s’il l’a cru… », glisse avec un large sourire un ancien cadre dirigeant du groupe.

Les pelleteuses ont tous les droits, les citoyens aucun Quitte à verser dans l’autopromotion, TF1 aurait pu en revanche éclairer le téléspectateur sur l’empreinte architecturale de Bouygues à Achkhabad. Située dans le sud du pays, la capitale s’insère dans une oasis à la fois proche du désert du Karakoum et de la frontière iranienne, de l’autre côté des montagnes du Köpet Dag.

L’hypercentre voué au pouvoir suprême a été entièrement conçu par l’entreprise française, à commencer par le colossal complexe présidentiel (voir le plan ci- contre). Typiques d’Achkhabad, trois dômes dorés massifs mêlés à une imposante colonnade blanche suggèrent une architecture classique européenne mâtinée d’orientalisme islamique. Interdiction d’esquisser un mouvement d’approche dans sa direction : une escouade de policiers et de militaires verrouille chaque côté du bunker.

En face, le même cadenas empêche l’accès aux luxueux ministères de la justice et de la défense. Quant au palais Ruhyet, hôte d’événements culturels, ses gardes en surveillent les abords de très près. Fontaine et bancs publics compris… Plus haut, l’avenue Bitarap offre le même visage désertique, à l’exception de ses hommes en uniforme. Matin, midi et soir, les artères principales de la ville, immenses et bordées de larges trottoirs, demeurent clairsemées.

Rares sont les civils qui s’aventurent dans ce no man’s land, théâtre d’un culte de la personnalité présidentielle constant depuis l’indépendance, en 1991. Seul changement depuis 2006, les statues de feu Niazov cohabitent BRUNO FERT. – L’arche de la Neutralité, Achkhabad, 2005

Notes:

(1) « Le béton d’Allah », par Aldo Carbonaro, qui a autorisé Le Monde diplomatique à en diffuser des extraits. Sauf mention contraire, les verbatim de M. Senter précités et les siens sont issus de ce manuscrit.

(2) Cité dans Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Turkménistan, CNRS Editions, Paris, 2010.

(3) Ibid.

(4) Niche pratiquée dans le mur d’une mosquée, orientée vers La Mecque.

(5) Elisabeth Campagnac et Vincent Nouzille, Citizen Bouygues. L’histoire secrète d’un grand patron, Belfond, Paris, 1988. (6) Turkménistan, op. cit.

Monde Diplomatique

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