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Strasbourg : Quand la France construisait sa première cité

Déc
2014

En 1954, les Actualités Françaises tournent un film promotionnel sur le premier des « grands ensembles » urbains, dont le modèle s’étend alors peu à peu dans le pays. Planifiée par le ministère de la Reconstruction, cette première cité de France se situe à Strasbourg, dans le quartier du Conseil des XV. La Cité Rotterdam s’articule toujours autour de la rue éponyme. Visite guidée.

Parce qu’elle est située dans un quartier aisé de Strasbourg, celui du Conseil des Quinze, au nord-est du centre-ville, la Cité Rotterdam est la grande oubliée des chroniques de la vie des quartiers populaires strasbourgeois. Pourtant, il s’agit là du premier « grand ensemble » construit à Strasbourg après-guerre, et même du premier en France!

Cette primauté vaut d’ailleurs à la Cité Rotterdam la distinction des Actualités Françaises, qui y tournent un film de propagande sur ce nouveau modèle urbain en 1954. Ce film est une source inestimable quant aux intentions modernistes de l’époque :

Bordé au nord par la rue d’Ypres, qui sépare la Cité du cœur cossu du quartier du Conseil des Quinze, aux grandes maisons individuelles construites dans les années 1930, l’ensemble est construit en 1952-1953, selon les plans de l’architecte Eugène Beaudouin, suite à un concours lancé par le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme en 1950.

Loger les Français habitant à Kehl, ville occupée jusqu’en 1953

Objectif de la construction ultra-rapide de la cité (en moins de deux ans !) : reloger quelques-uns des 8000 Alsaciens habitant la ville allemande de Kehl, occupée par la France jusqu’en 1953. Le nouvel ensemble accueille finalement 806 familles (environ 2000 personnes) sur un terrain de 10 hectares en dent creuse non loin du Bassin des Remparts.

D’après le mémoire de maîtrise (PDF) en aménagement du territoire de Laurent Kœnig (Université Louis-Pasteur, 2005), le terrain était occupé par des jardins familiaux :

« Avant la construction de la Cité, le lieu-dit Rotterdam – Port du Rhin était constitué d’un parcellaire très morcelé sur lequel étaient implantés des jardins ouvriers. Pour les besoins de l’opération, le Ministère [ndlr, le MRU] a acquis ces terrains et le parcellaire a été fusionné. Les immeubles construits par la suite lui appartenaient de fait une fois réalisés. (…) CUS-Habitat, ex-OPHLM, possède depuis lors près de 7 ha de terrains sur les 10 que comptait la parcelle à urbaniser. Il s’agit tout d’abord des immeubles d’habitation, des ateliers et de leurs emprises respectives, de tous les espaces verts du secteur et de la plupart des voies de circulation internes : la Promenade du Luxembourg, les rues d’Amsterdam, de la Haye, de Péronne, ainsi qu’une section de la rue d’Ypres. »

La Cité, promettant « logements lumineux » et « vie saine » à ses futurs habitants, est traversée depuis l’origine par la rue de Rotterdam, ainsi baptisée en 1898. Les noms de villes belges des rues environnantes sont principalement donnés à cette époque par l’administration allemande, comme l’indique le Dictionnaire historique des rues de Strasbourg (Le Verger, 2012).

Auparavant couramment appelée Gross Grahn Woerth (Île des grues de manutention), puis Kanal-Ring (boulevard du Canal) en 1881, la rue de Rotterdam devait probablement baigner jusqu’aux années 1950 dans les activités portuaires. Jusqu’à la Révolution, la gestion de ces terrains était assurée par le Conseil des XV, ces notables qui, depuis 1433, dirigeaient les affaires intérieures de Strasbourg, ville libre d’Empire puis ville française (1681).

Dans les années 1950, pas de « mixité fonctionnelle »

Aux n°1, 3 et 5 de la rue de Rotterdam aujourd’hui, l’on est encore en dehors de ce cirque de verdure encadré d’immeubles modernes vanté par le film des Actualités Françaises. Là, la Cité compte ses quelques rares commerces, un Marché U, une pharmacie et, depuis 2013, un Naturalia (filiale bio de Monoprix). Pas de « mixité fonctionnelle » dans la Cité, les années 1950 plaident pour le compartimentage de la ville. On ne mélange pas les logements et les activités économiques, c’est l’enseignement de la Charte d’Athènes (1933).

Passé sous le porche, on entre réellement dans la Cité. Les immeubles sont orientés au sud et chaque logement possède un balcon. Si ces façades semblaient luxueuses à l’époque, en 60 ans, les bâtiments se sont dégradés. Finis les stores clairs, les balcons sont agrémentés d’antennes paraboliques et certaines envahies de pigeons (photo plus haut).

De part et d’autre de la rue, les écoles maternelle et primaire ont été construites en même temps que les immeubles, entre 1952 et 1955. Elles ont été pour parties rénovées et agrandies depuis. Ce qui frappe par ailleurs, c’est la « résidentialisation » progressive de l’espace. Originellement complètement ouvert, il est aujourd’hui fermé. Les écoles sont ceinturées de barrières, la rue à sens unique est passante et son passage, sécurisé.

À noter que les écoles sont fréquentées par seulement 15% d’enfants habitant la Cité, dont la population est vieillissante. La zone de recrutement est par ailleurs très vaste et l’école propose des sections internationales.

En descendant doucement vers le sud-est, après avoir laissé sur la gauche le parc de la Cité et passé le second porche surplombé par les immeubles de la Promenade du Luxembourg, la rue de Rotterdam sort de ses limites « naturelles » et longe à gauche l’un des bâtiments bas du grand ensemble – l’un de ceux réservés aux familles, quant les plus élevés étaient constitués de petits appartements attribués aux célibataires – et à droite un alignement d’immeubles années 1950, rétrospectivement un peu plus chics.

Quelques dizaines de mètres plus loin, la rue se termine par les numéros 27 à gauche, 36 à droite, la Légion étrangère rue d’Ostende à gauche, le boulevard d’Anvers et son collège Vauban à droite, le rond point et le Conseil presbytéral de l’église luthérienne en face.

Enchâssé dans des limites géographiques voulues par les urbanistes fifties, encore accentuées par un système de circulation automobile qui ne facilite pas la perméabilité de l’ensemble, la Cité, pourtant traversée de part en part par la rue de Rotterdam, apparaît comme un quartier dans le quartier, un peu à part. La césure sociale avec le Conseil des Quinze, son voisin immédiat au nord, est d’ailleurs flagrante.

Réputée calme, la Cité fait peu parler d’elle

De plus, construite à la va-vite – les cloisons, notamment, sont réputées très fines (revoir ce reportage de France 3 Alsace sur les 60 ans de la Cité) – pour reloger dans l’urgence de très nombreuses familles, les immeubles de l’ensemble apparaissent aujourd’hui vieillissants, malgré une rénovation effectuée par le bailleur au tournant des années 2000. Dans cette Cité réputée plutôt calme, on ne brûle pas de voitures. Ce n’est pas ici non plus que se concentrent les millions d’euros alloués à la rénovation urbaine.

Néanmoins, là comme ailleurs, le lien social se distant, comme en témoigne la triste histoire de cet homme retrouvé dans son appartement en 2012, trois ans après son décès. On douterait presque de l’existence de cet « ensemble » Rotterdam, présenté comme une innovation urbaine en 1954 et quasi invisible aujourd’hui pour les Strasbourgeois. Patrimoine du XXème siècle disparu quelque part entre l’Esplanade et les beaux quartiers de l’Orangerie.

Rue89

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