2012 : un échec pour les patriotes

Tribune Libre de Paysan Savoyard

Avec désormais quelques mois de recul, il n’est pas inutile de revenir sur les résultats des élections présidentielle et législatives afin de tenter d’en tirer quelques enseignements. Pour le camp des « patriotes », on peut considérer que ces élections ont été un échec.

MLP

  • Un échec relatif…

Le bilan, certes, n’est pas catastrophique. Premier élément positif : Marine Le Pen s’est imposée comme une personnalité de premier plan. Elle sera sans doute considérée à l’avenir comme l’une des principales opposantes au gouvernement socialiste. Notons également l’émergence à ses côtés d’un dirigeant jeune et talentueux, M. Philippot.

En second lieu, l’unité du camp patriote s’est faite derrière Marine Le Pen et il semble que le parti principal de ce courant, le Front national, ne soit pas menacé par le risque de scission, alors que les divisions internes lui avaient fortement nui par le passé.

Sur le plan électoral, troisièmement, le score obtenu efface le mauvais résultat de 2007 : les électeurs « patriotes » qui avaient voté pour M. Sarkozy au premier tour ont cette fois porté leur voix sur Marine Le Pen. Le Front national avait ainsi obtenu en 2007 10,44 % des suffrages exprimés : il atteint cette fois 17,90 %. A l’issue du scrutin de 2007 de nombreux commentateurs avaient diagnostiqué la marginalisation définitive de « l’extrême droite » : 2012 vient de montrer qu’il n’en a rien été.

  • Mais un échec tout de même

Pour être relatif, l’échec est néanmoins indéniable. Les constats suivants s’imposent en effet :

- A la différence de ce qui s’était produit en 2002, tout d’abord, Marine Le Pen n’a pas atteint le second tour. S’est ainsi effacée pour le Front national la perspective d’apparaître comme le parti principal de la droite. Bien loin de cela, le candidat de la droite a réalisé au premier tour de la présidentielle 10 points de plus que Marine Le Pen (27,18 % contre 17,90 %). Au second tour, il a de nouveau réussi à capter une grande partie des voix du Front national : beaucoup d’électeurs de ce parti ont considéré qu’il valait mieux voter cette fois encore UMP, afin d’essayer d’éviter l’arrivée au pouvoir des socialistes. A l’issue de ces scrutins, l’UMP apparaît ainsi toujours comme le seul adversaire crédible de la gauche.

- Le nombre de parlementaires du Front national n’est plus nul mais il reste très faible. Certes le FN faisait face une fois encore à un mode de scrutin qui lui est très défavorable puisqu’il privilégie les partis passant des alliances entre eux. Il n’en reste pas moins que seules deux personnalités ont réussi à passer le cap, dans la partie de la France où le Front national est traditionnellement fort.

- L’objectif stratégique du Front national dans le cadre des ces élections était clair : arriver devant l’UMP au premier tour de la présidentielle, provoquant par là même l’éclatement de ce parti, une partie de ses élus et cadres rejoignant le Front national entre les deux tours puis à l’occasion des législatives.

Cet objectif n’a pas été atteint. L’UMP a réalisé un score très supérieur à celui du Front national. Et rien ne montre que ce parti soit en passe d’éclater. Bien au contraire, les différentes composantes de la droite ont une conscience claire de ce qu’en réussissant, comme ils l’ont fait jusqu’ici, à surmonter leur désaccords et à privilégier l’unité, ils parviendront immanquablement à gagner de futures élections et à revenir au pouvoir, peut être dès 2017. Tout indique que l’UMP saura se mettre en ordre de marche pour affronter dans la cohésion les prochaines échéances.

- Pour le camp patriote le point le plus négatif est le suivant : le score atteint par le Front national en 2012 est objectivement faible et ne permet pas d’envisager raisonnablement, ceteris paribus, une accession au pouvoir en 2017.

Certes ce score est très supérieur à celui de 2007. Mais il est impossible de s’en féliciter pleinement car 2007 était un accident : le candidat de la droite avait alors réussi à faire croire qu’il réaliserait le programme du Front national, ce qui lui avait permis de devancer M. Le Pen au premier tour avant de l’emporter largement au second face à la candidate socialiste. L’illusion sarkozyste dissipée, le Front national revient à son étiage, soit un peu moins d’un électeur sur cinq, sans progresser par rapport à 2002, qui constituait jusqu’alors le sommet électoral du parcours du FN. Le score de Marine Le Pen en 2012 en pourcentage des suffrages exprimés (17,90 %) est en effet à peine supérieur à celui atteint par M. Le Pen au second tour (17,79 %).

En nombre de voix, certes, le score de Marine Le Pen dépasse nettement (de 896 392 voix) celui atteint par son père au second tour de 2002 : le nombre des électeurs ayant voté « patriote » en 2012 (6,4 millions, contre 5,5 millions environ en 2002) constitue un record. Mais s’en féliciter revient à oublier qu’entre-temps le nombre des électeurs inscrits a lui-même fortement augmenté, en lien direct avec l’augmentation considérable de la population : le nombre des inscrits est ainsi passé de 41 à 46 millions entre 2002 et 2012. Si bien qu’en pourcentage du nombre des inscrits, le score des patriotes, là encore, a stagné sur la période (13,94 % en 2012 contre 13,40 % au second tour de 2002).

Disons les choses autrement. Les observateurs honnêtes de la situation démographique de la France savent que l’augmentation de la population est attribuable en totalité à l’immigration (naissances et nouvelles arrivées suivies de naturalisation). L’indice de natalité des Français de souche européenne est probablement du même ordre qu’ailleurs en Europe, soit aux alentours de 1,4 enfant par femme, ce qui devrait normalement se traduire par une stagnation voire un début de diminution de la population : or celle-ci augmente fortement, et ce sous l’effet de l’immigration.

Dans ce contexte, le nombre des Français de souche européenne votant pour le Front national a certes augmenté et n’a même jamais été aussi élevé. Mais la proportion de la population qui est issue de l’immigration ne cesse elle-même de croître : dès lors (sauf si les immigrés choisissaient presque tous de ne pas voter, ce qui n’est pas le cas) le score du camp « patriote », rapporté aux suffrages exprimés comme aux électeurs inscrits, a les plus grandes chances de plafonner. C’est ce qui vient de se passer.

De nombreux cadres du Front national mettent en avant une analyse plus positive. Ils font valoir que Marine Le Pen est une personnalité neuve : ce ne serait donc pas par rapport à 2002 qu’il faudrait raisonner ; il faudrait au contraire considérer que le score élevé atteint dès sa première participation atteste l’existence d’un important potentiel de progression de la candidate.

Cette analyse optimiste ne nous paraît pas fondée. Certes la personnalité du candidat compte et Marine Le Pen a su brillamment prendre le relais de son père. Mais il est probable que les électeurs du Front national se déterminent avant tout par rapport aux problématiques que ce parti met en avant depuis trois décennies : c’est donc le parcours électoral du parti sur cette durée de trente ans qui doit être examiné.

  • Pourtant tout était réuni pour que Marine Le Pen obtienne un score très élevé

Toutes les conditions étaient pourtant réunies pour que le score du Front national soit très élevé et que ce parti devance nettement l’UMP. Il se trouve que la plupart de ces circonstances favorables ne se retrouveront pas en 2017.

- La première donnée favorable était qu’au cours des cinq années écoulées les faits n’ont cessé de donner raison au Front national sur les deux aspects de son programme qui rencontrent à l’évidence l’adhésion d’une grande partie de l’électorat, l’immigration et l’insécurité : faits de délinquance spectaculaires à répétitions, souvent attribuables à des immigrés, meurtres nombreux commis par des récidivistes, émeutes urbaines, Lampedusa, Roms, construction de mosquées…

En outre les électeurs qui vivent en ville n’ont normalement pas besoin des mises en garde du Front national pour constater par eux-mêmes l’augmentation forte et continue de la population d’origine immigrée. Quelques semaines seulement avant le premier tour de la présidentielle, l’affaire Merah est venue confirmer et illustrer jusqu’à la caricature la véracité de ce que dénonce le Front national depuis trente ans.

Les faits accumulés en cinq ans étaient donc suffisamment nombreux et probants pour parvenir à déciller les yeux de l’électorat : il n’en a pourtant rien été. Dans les années qui viennent les évènements continueront probablement à conforter les analyses du Front national mais rien ne permet de penser qu’ils conduiront les électeurs à sortir de leur apathie et de leur aveuglement.

- Deuxième occurrence avantageuse. Ce n’était pas grâce au versant économique de son programme, à tonalité libérale, que le candidat de la droite avait été élu en 2007 : M. Sarkozy l’avait largement emporté parce que ses électeurs avaient espéré qu’il appliquerait le programme du Front national sur la sécurité et l’immigration. Beaucoup d’électeurs adhérent en effet peu ou prou aux principales thèses du FN, tout en rejetant pour des raisons diverses le parti lui-même et ses leaders : dans ces conditions M. Sarkozy était apparu à ces électeurs comme un candidat providentiel.

Or en cinq ans, ce dernier n’a tenu aucune des promesses auxquelles son électorat avait bien voulu croire. La délinquance n’a pas reculé. Non seulement l’immigration n’a pas été interrompue mais son rythme a encore augmenté. Mieux, M. Sarkozy a opéré des réformes qui allaient directement à l’encontre des attentes de son électorat (suppression de la double peine lorsqu’il était ministre de l’intérieur, décision d’interdire l’expulsion des enfants de clandestins, régularisations de clandestins, départementalisation de Mayotte…). Sur le plan économique et social, le bilan est tout aussi mauvais : augmentation du chômage, diminution du revenu disponible des classes moyennes, dégradation rapide des finances publiques.

Un tel bilan, exactement contraire à ce que souhaitait la majorité de l’électorat de M. Sarkozy, n’a eu pourtant que des conséquences électorales très limitées. Bien loin d’être durement sanctionné, le candidat de la droite a fait dix points de plus que le FN au premier tour et atteint au second le score très honorable de 48,36 %. Mieux encore l’image de M. Sarkozy dans son électorat ne paraît pas atteinte et le score qu’il a obtenu n’interdit pas son éventuel retour à la tête de la droite.

La droite était lestée en 2012 d’un très mauvais bilan, ce qui dégageait pour le Front national, dans sa concurrence avec l’UMP, un champ d’action considérable. Cette circonstance favorable ne se reproduira pas. Dans cinq ans, ce bilan aura été oublié et la droite sera redevenue crédible pour proposer une alternative aux socialistes.

- Troisième élément propice, le candidat socialiste était particulièrement faible. Bien incapable certes de susciter une quelconque antipathie, il est apparu pour le reste comme dépourvu de charisme et d’envergure. Il ne doit d’ailleurs son élection qu’à l’âpreté de la concurrence entre la droite et le camp patriote (il faut insister sur le fait que la gauche ne l’a emporté que par défaut. Le parti socialiste et ses alliés, des écologistes à l’extrême gauche, n’obtiennent en effet à eux tous au premier tour de la présidentielle que 43,75 % des suffrages exprimés, tandis que le Front national et la droite – MM. Bayrou et Dupont-Aignan compris –  sont à eux deux très largement majoritaires).

Le peu de consistance du candidat socialiste ouvrait encore un peu plus le champ de manœuvre qui s’offrait à Marine Le Pen. Tel ne sera pas le cas en 2017 : M. Hollande sera certes alors, à son tour, lesté d’un bilan immanquablement médiocre, mais son statut de président sortant lui conférera mécaniquement une certaine crédibilité.

- Quatrième paramètre favorable. Marine Le Pen était en 2012 une candidate attractive. Elle était très connue tout en apparaissant comme un personnage neuf. C’était une femme. Elle était jeune. Sa forte personnalité a marqué la campagne. En 2017, ces éléments de nouveauté auront disparu.

Entre 2002 et 2012, la situation de la France (et de l’Europe) n’a cessé de se dégrader, confirmant ce que pronostique le Front national depuis sa création. Et pourtant le score de 2012 n’est pas supérieur à celui atteint dix ans plus tôt, tant en pourcentage des suffrages exprimés qu’en se rapportant aux électeurs inscrits. En outre, comme nous venons de le dire, un certain nombre de circonstances favorables au vote Front national qui étaient réunies en 2012 ne seront pas présentes en 2017.

On peut donc considérer que la perspective d’une accession au pouvoir des « patriotes » en 2017 est très compromise. Sauf – peut être – à changer certaines composantes importantes de la stratégie suivie jusqu’ici par le Front national. Ce sera là le sujet d’un prochain article.

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