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La crise en 2011 ou le scénario de l'inextricabilité

Jan
2011

Par Jean Claude Werrebrouck

Notre texte concernant le scénario pour 2010, publié le 1er janvier de ladite année, se penchait longuement sur la question du retour à la souveraineté monétaire. Il était assez optimiste, en ce qu’il annonçait la difficulté croissante à faire admettre par le contribuable qu’il devrait payer pour une dette publique dont la responsabilité reposait au moins partiellement sur la rente financière.

La réalité 2010 de la crise, est qu’un certain nombre de pays ont malgré d’extrêmes difficultés, ouvertement choisi de satisfaire la rente au détriment des Etats-providences et des contribuables : Grèce, Irlande, mais aussi à des degrés moindres, la quasi-totalité des Etats européens.

Les propos de la Chancelière de la République Fédérale, consacrés au partage du fardeau de la dette avec les créanciers, étant, était-il espéré, vite étouffés par de prétendus rédempteurs resserrements budgétaires. Prétendus, car on sait depuis peu (Patrick Artus), que le multiplicateur budgétaire sur la Grèce et l’Irlande est élevé, ce qui signifie – en principe – effondrement de la croissance, suite à une faible variation du déficit budgétaire.

Sur l’exercice des droits attachés aux propriétaires des banques centrales

La monnaie fut, de tout temps, un outil privilégié permettant de déplacer – selon le vocabulaire économiciste – du bien-être, d’un groupe à l’autre. Avant l’Etat de droit, elle était une violence pratiquée essentiellement au profit des entrepreneurs politiques au pouvoir : seigneuriage, dilution, etc.

La même violence, toutefois adoucie, s’exerçait dans les débuts de l’Etat de droit au profit de la rente, la dette d’Etat étant selon Léon Say et sous la 3ème République « un engagement sacré », avant de se retourner durement contre elle avec « l’euthanasie du rentier » chère à Keynes, et les inflations du 20ème siècle.

Les choix des années 70, qui devaient construire les autoroutes de la mondialisation, étaient clairs : la violence de la monnaie ne peut plus s’exercer à l’encontre de la rente : mieux, cette dernière, durement réprimée au 20ème siècle, se doit d’être financée par l’Etat lui-même.

C’est le sens qu’il fallait donner en France, à la loi du 3 janvier 1973, déjà étudiée dans nombre d’articles de ce blog. Loi organisant l’extinction des droits du propriétaire de la banque centrale et, plus clairement, l’alliance des entrepreneurs politiques au pouvoir et des rentiers, à l’encontre de l’avenir de l’Etat providence construit au cours de la période antérieure.

La machine à prédater – l’Etat – s’étant donné un cadre légal, on peut s’étonner du brutal retournement dans le fonctionnement de la machine publique : le seul fait de « lutter contre l’inflation », terme à la mode à l’époque, suffisait à retrouver la forme moderne de « l’engagement sacré », et donc le respect des droits de propriété des créanciers.

Non, le texte du 3 janvier 1973 va plus loin, et organise un véritable renversement puisque, désormais, tout déficit public, dès le premier euro, devient rente financière.

Ce dernier point mérite quelques explications. Entre 1914 et 1973 et, plus particulièrement, entre 1945 et 1973, existe un double financement du Trésor : la vente de bons du Trésor, vente parfois forcée, à des banques et des ménages, d’une part, et les « avances au Trésor » par la banque centrale, d’autre part.

La liquidité du Trésor était ainsi assurée par ce qu’on appelait le « circuit du trésor », circuit dont les fuites étaient contenues par des actes d’autorité : augmentation des « planchers de bons du Trésor », emprunts obligatoires (très fréquents et quelquefois à taux zéro) , financement obligatoire (et légalisé par vote parlementaire) par la banque centrale, etc.

La répartition du financement du Trésor entre « dette payante » et « dette gratuite » était fixée dans le cadre d’une politique monétaire « conjointement élaborée » – si l’on ose dire – par la banque centrale et l’Etat.

Et politique qui faisait bon compte d’une industrie de l’épargne ou de l’assurance, totalement dans les mains de l’Etat et souvent durement réprimée par lui : son volume dépendant très largement du poids des avances de la banque centrale au Trésor dans le total des besoins de financement de ce dernier, d’une part, et du différentiel des taux d’inflation et de l’intérêt, d’autre part. Lorsque le poids des avances directes au trésor diminuait, il y avait augmentation de la « part de marché » de la « dette payante » et donc aide à l’épargne privée ou à l’assurance, donc à la rente.

La loi du 3 janvier 1973 est ainsi un acte majeur, acte beaucoup plus important qu’on le pense généralement : elle fonde une aide publique à l’industrie de l’épargne et de l’assurance, aide dont la hauteur est fixée par celle du déficit budgétaire.

Plus le déficit public – financé non plus par la banque centrale mais par des agents privés – devient important et plus la rente grossit. En ce sens, cette période, qui marque l’irruption de la mondialisation, est aussi celle d’une aide publique de plus en plus importante à la rente.

Car il est clair que les obligations publiques ne donnent pas lieu à versement de rente comme des obligations privées, voire l’ensemble des titres privés. Intérêts et dividendes ne sont ici que de la redistribution d’un profit entre agents privés. A l’inverse, la rémunération d’un bon du Trésor est issue de prélèvements publics obligatoires dont la nature, la hauteur, l’assiette, etc., sont fixés par les entrepreneurs politiques qui ont, eux même, comme objectif, leur reconduction au pouvoir.

L’enjeu de 2010, avec ce que l’on croyait – naïvement – être la fin possible de l’indépendance de la banque centrale et la fermeture de l’agence de financement de la dette publique – l’Agence France Trésor, pour ce qui est de la France – n’était, au fond, que l’avènement d’une certaine neutralité des Etats.

L’Etat démocratique reste une machine prédatrice, en ce qu’elle autorise toujours l’usage monopoliste des outils de la contrainte publique – ici la monnaie – à des fins privées. Le rentier, ici rentier public, s’opposant aux autres classes de la société.

Mais, de fait, ne plus subventionner l’épargne en décidant de rétablir les droits de l’Etat sur sa banque centrale revient à tuer le rentier et l’épargne correspondante… Et les services correspondants. Il est ainsi difficile d’être neutre et l’Etat moderne reste marqué par ce qui en fait son essence : il ne peut que représenter des intérêts particuliers.

Et il n’est pas facile de faire basculer le savant équilibre des marchés politiques : la lutte de classes – pour reprendre un langage que l’on a démonétisé – entre le rentier sur titres publics et le contribuable, ou le consommateur d’Etat-providence. Lutte de classes peut-être assez claire, pour ceux qui analysent au plus près l’évolution des coefficients de Gini, concernant la répartition des revenus, depuis la remontée de la rente, mais lutte évidemment obscurcie, voire niée, par ceux qui y ont intérêt.

Ainsi sera mis en avant l’idée selon laquelle, il existe des rentiers, qui « petits », sont néanmoins « trop gros » pour être aussi de larges consommateurs de l’Etat-providence. En sorte que tuer la rente par le rétablissement de la souveraineté monétaire, est aussi s’attaquer à certains éléments des classes moyennes… lesquelles contiennent peut-être aussi l’électeur médian… qu’il faut impérativement satisfaire, à peine de perdre les élections.

Dans le cas de l’Europe, la question est autrement redoutable puisque le problème ne consiste pas à redéfinir un équilibre de marchés politiques internes à un Etat, mais à un ensemble beaucoup plus vaste et, par nature, extrêmement hétérogène. C’est que l’électeur médian irlandais ou belge n’exprime probablement pas les mêmes préférences que l’électeur médian allemand, italien, ou français.

Et le problème se complique aussi en raison d’un processus de dénationalisation de la rente publique, processus largement encouragé par les procédures d’adjudications de la dette, initiées par les agences chargées de sa commercialisation. C’est ainsi que la dette publique française est aujourd’hui détenue à 70% par des investisseurs étrangers, contre moins de 23% en 1998.

Sans doute le rétablissement de la souveraineté monétaire ne développerait-elle pas de conséquence rétroactives, au détriment des rentiers existants, lesquels verraient leurs intérêts garantis ; le problème se poserait néanmoins pour l’avenir.

Au final, devant l’inextricabilité du problème – la rente est devenue insupportable avec un accroissement de dette publique hors de tout contrôle, mais on ne sait comment la réduire sauf à durcir brutalement la lutte de classes – les entrepreneurs politiques essaieront encore de louvoyer et de gagner du temps…

Sur la légitimité des agences de notation

L’évaluation de la dette publique par des agence privées ne peut s’envisager, que dans le cadre de périodes historiques où les intérêts du rentier sur titres publics l’emportent sur ceux des contribuables ou/et des consommateurs des services publics. Depuis l’apparition de l’actuelle grande crise, certains y ont même vu une collusion d’intérêts entre agences et rentiers. Dans les cas inverses, cas qui correspondent par exemple aux années d’après les deux grandes guerres mondiales, l’existence même de ces agences était à tout le moins impensable.

C’est que l’euthanasie des rentiers s’envisage mieux dans la discrétion que dans la transparence médiatique des agences, et il faut avoir conscience que de telles organisations auraient eu à affronter de sévères lois répressives, probablement aussi répressives que celles concernant le non-respect du cours forcé des billets en 1870, ou à partir de 1914.

Qui peut imaginer Fitch ou Moody’s entre 1919 et 1926, dans les tumultes financiers qui précèdent le retour de Poincaré ? Là encore, les dispositifs institutionnels ou réglementaires ne sont que le reflet des évolutions des marchés politiques et des intérêts qu’ils expriment.

Au final, lorsque les marchés politiques orientent la production de cette « usine à textes » qu’est l’Etat, vers des dispositifs réglementaires instaurant la délégation de la fermeture du « circuit du Trésor » au marché, il est logique que naissent, sur le riche terreau de ce dernier, des entreprises susceptibles d’en évaluer le fonctionnement. Les actuels Etats et leurs représentants auraient donc tort de critiquer ce qu’ils ont indirectement engendré.

A l’inverse, lorsque le fonctionnement des marchés politiques débouche sur une auto-production du service de la dette, il n’y a plus de pression des marchés…. Et plus de clients, pour des organisations privées se chargeant d’une évaluation de la dette. Nous retrouvons curieusement, dans ce dernier raisonnement, l’un des aspects célèbres de la théorie micro-économique : la logique dite du « make or buy » [faire soi-même ou acheter].

Oui, la nécessité objective de la fermeture du « circuit du trésor » fait apparaitre un choix : gérer la dette par le règlement, ou gérer la dette par le recours au marché, avec – entre ces deux extrêmes – des dosages infiniment variés de règlements et de marchés. Tout dépend du rapport des forces politiques, et de ce qu’ils traduisent en termes d’intérêts des différents acteurs sociaux.

La plus ou moins grande indépendance de la banque centrale fait partie du cadre ainsi repéré. Ainsi le rapport complexe entre Trésor US et FED fait plutôt penser que l’Etat libéral américaine est dans une logique mixte de gestion de la dette, tandis que l’absolutisme de l’indépendance de la BCE, fait pencher vers une externalisation radicale de la gestion des dettes des Etats européens.

Sans doute sommes-nous entrés dans une phase de prise de conscience des effets du recours au marché. Mais quelles entreprises politiques suffisamment généralistes peuvent prendre le risque d’un nouveau basculement de l’Histoire ? Là encore, le mot d’ordre sera de gagner du temps. Tout au plus, continue-t-on de parler d’organiser le marché des agences, de créer une agence publique dans le cas européen, etc. Ce qui ne ferait au mieux qu’ajouter de la méfiance chez les acteurs du marché.

On ne peut plus être dans le « buy » mais le basculement dans le « make » apparaît politiquement impensable, dans le cadre de l’idéologie officielle et des intérêts qu’elle représente encore. Là aussi, la situation est devenue inextricable.

Sur la résistance acharnée des drogués à la monnaie unique

En la matière, la vraie question est celle de la possibilité de mettre fin à la clandestinité des passagers, accrochés à une drogue monétaire finalement ruineuse pour beaucoup. Caractéristique étudiée dans notre article du 28 Janvier 2010 : « L’Euro, implosion ou sursaut » et ceux qui lui ont fait suite tout au long de l’année. Question évidemment liée à celle des droits des propriétaires sur les banques centrales.

Toute l’année 2010 fut consacrée à la lutte contre la clandestinité : comptes publics non sincères (Grèce), bilans bancaires maquillés (Irlande, Espagne, etc.), stratégies non-coopératives (entre Etats européens notamment), édification fragile de dispositifs de responsabilisation et de sanctions (Commission européenne), etc.

La dernière étape de la tentative d’éradication de la clandestinité sera sans doute la naissance des « eurobonds » et de l’agence bruxelloise qui sera chargée de leur commercialisation. Etape qui sera peut-être franchie en 2011… sans doute fort difficilement. La raison en est que les marchés politiques allemands, même conscients de l’intérêt d’une dette mutualisée, sont aussi conscients d’une forte opposition, et notamment du risque d’interdit en provenance de la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe.

En admettant le franchissement de l’étape constitutionnelle, il resterait que le passage à la « dette unique » ferait penser au passage à la « monnaie unique ». Avec les mêmes risques de clandestinité et les mêmes inefficacités pour la limiter.

Avec la dette unique, il faudra inventer de nouveaux critères de Maastricht, qu’il faudra d’autant plus contourner qu’ils seront édifiés en temps de crise lourde. Ceux de la monnaie unique n’étaient guère vraiment redoutés, en vertu de la prospérité générale renforcée par la drogue Euro. Ceux à venir apparaitront vite insupportables.

Dublin, Athènes, Lisbonne, Madrid, ne sont pas seulement victimes d’un spread de taux, ils sont aussi victime d’une insolvabilité radicale, qui fait que leur consommation de « dette unique » deviendra vite ingérable. Et il faudra bien rationner leur appétit, sauf à voir apparaître un spread entre l’ancien taux allemand et le taux sur la dette unique.

Curieusement, un acteur nouveau se manifeste sur le terrain de l’Euro : la Chine. Celle-ci dispose du pouvoir de maintenir la clandestinité de chacun des passagers, et donc de maintenir à flots le bateau. Parce que possiblement acteur public sur un marché primaire de la dette exclusivement réservé aux « SVT », donc des acteurs privés, la banque centrale chinoise, aux ordres de l’Etat Chinois et de ses entrepreneurs politiques, peut maintenir un taux de change élevé de l’euro.

De quoi maintenir l’extraversion de l’économie chinoise et les intérêts politiques qui lui sont associés… Les chinois aussi aiment se droguer à l’Euro…

Le débat – sauf hypothèse d’un effondrement – risque ainsi de continuer, autant que possible, en raison du fait que pour certains, le problème de l’Euro serait d’abord celui de son taux de change. Une telle position méconnaît, de fait, les vertus cachées de la monnaie unique : « s’offrir une monnaie de réserve à l’américaine », disions-nous dans le texte du 28 janvier 2010, c’est-à-dire pouvoir importer sans limite et à coût dérisoire, notamment pour les « petits un peu ronds » plus souvent désignés « PIGS ».

Ces derniers et leurs entrepreneurs politiques au pouvoir, n’ont effectivement aucune envie de voir la zone disparaître, disparition sonnant le glas des avantages de la clandestinité. C’est dire que là aussi, la situation semble inextricable : le bateau des passagers clandestins prend l’eau de toutes parts… Mais personne ne souhaite vraiment changer de navire…

D’où le thème guerrier du « tout sera entrepris pour sauver l’Euro ».

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