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Comment les Allemands deviennent eurosceptiques

Déc
2010

La question de l’euro et de sa survie est clairement posée en Allemagne. Hans-Olaf Henkel, ancien patron des patrons, et europhile convaincu, prêche désormais pour l’éclatement de la zone euro et l’émergence de deux euros, un pour le Nord, un pour le Sud. Ce sentiment grandit outre-Rhin et explique nombre de choix de la chancelière.

« L’ultime bataille. Comment l’Europe ruine sa monnaie »

Quand, en France, on évoque Henkel, c’est plutôt au géant Allemand de la chimie et à ses produits ménagers « vus à la TV » comme Décapfour ou Minidoux, que l’on pense. De l’autre côté du Rhin, et davantage encore dans les milieux économiques, on pense Hans-Olaf, le prénom de l’ancien patron des patrons allemands. Lequel Hans-Olaf Henkel s’est dernièrement illustré par ses propos décapants sur la monnaie unique.

Dans son dernier livre, « Sauver notre argent, l’Allemagne est bradée » – tout un programme -, il ne propose rien moins que de liquider l’euro.

Sa thèse ? La solution à la crise européenne passe par la fin de la monnaie unique. Du moins sous sa forme actuelle, puisque y est prônée la séparation la zone euro en deux devises : une pour les pays du Nord, incluant l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-bas, et la Finlande et une autre pour les pays du Sud, dont la France.

Et Hans-Olaf Henkel, à l’instar du patronat allemand, de décliner ce qui ne convient pas à l’hyper puissance continentale. Cette nouvelle Zollverein, pourrait s’étendre à ses autres voisins germaniques : non membres de l’euro, il est persuadé que le Danemark, comme la Suède adhéreraient à l’euro du Nord.

Les critiques de l’ancien patron de la puissante fédération allemande de l’industrie se résument en trois principaux points :

1) La contribution budgétaire de l’Allemagne au budget européen est trop importante.

2) La politique monétaire est totalement inadaptée au pays : trop restrictive de 2002 à 2005, expansionniste voire laxiste depuis.

3) La participation aux mécanismes de solidarité comme le Fonds européen de stabilité financière (FESF) représente une ruine pour les Allemands et une incitation à l’inconséquence pour les autres pays.

Volte-face d’un europhile

Cette véritable volte-face, pour cet ancien europhile actif, entre en résonance avec une opinion allemande sous l’emprise d’une « eurosceptie » aigue, convaincue qu’elle est, d’être le dindon de la farce.

Cette défiance, Angela Merkel ne l’ignore pas. Un récent sondage mesure ce mécontentement grandissant : 36 % des Allemands se déclarent favorables au retour du D-mark, tandis qu’ils sont 57 % a dire regretter sa disparition au profit de l’euro. Même Der Spiegel, le très pro européen magazine de centre-gauche, relaye cette inquiétude dans son dernier numéro : « L’ultime bataille. Comment l’Europe [ruine] sa monnaie ».

En pleine tempête sur l’euro, la Chancelière a pris la mesure de l’angoisse qui travaille son pays. Ses choix politiques transparaissent lors de l’élaboration du plan de sauvetage de l’Irlande, accepté de justesse par l’Allemagne. Non sans avoir imposé ses conditions pour la création et le fonctionnement du véhicule doté de 450 milliards d’euros. Le FESF (Fond européen de stabilité financière) reflète davantage le souci de préserver le système financier privé dans lequel sont largement impliqués les établissement allemands qu’un message de confiance renouvelée à l’euro.

Ce scepticisme germanique s’exprime au grand désespoir des Français. L’Elysée, Bercy, ou encore Jean-François Copé, le ministre de l’UMP, ont beau faire vivre l’idée d’un G2, liant l’Allemagne et la France, pour copiloter le navire en pleine bourrasque, la barre est clairement dans les mains allemandes. Et la vision française donne à voir plutôt de l’érotomanie qu’une véritable union des égos.

Certes, l’Allemagne a dû reculer à deux reprises face aux exigences françaises. Lorsque Angela Merkel demandait l’exclusion de l’euro de la Grèce. Ou quand elle a échouait à mettre en place des mécanismes automatiques pour sanctionner les pays défaillants. Mais ces deux demandes, inacceptables pour les autres colocataires de la zone euro, n’auraient abouti à rien moins qu’à l’éclatement de la monnaie unique.

Sur la rupture franco-allemande, la froide analyse d’Hans-Olaf Henkel, dans l’interview au journal belge l’Echo, du 9 décembre est sans appel : « si vous voyez ce qui s’est passé ces six derniers mois, vous constatez une divergence totale entre la France et l’Allemagne sur des questions fondamentales ». Position qu’il exprime encore hier, dimanche 12 décembre, dans une interview accordée cette fois à nos confrères du Journal du dimanche.

Non à l’Eurobond, le plus sur moyen de dire non au fédéralisme

Dans une tribune publiée dans le Financial Times, le quotidien britannique de référence économique, deux ministres des finances l’Italien Giulio Tremonti et le Luxembourgeois Jean-Claude Junker, par ailleurs président de l’Eurogroup, ont appelé à la création d’Eurobonds (des euros obligations). Ce premier pas vers un fédéralisme, puisque cette dette serait indistinctement portée par chacun des citoyens de l’Union monétaire, porte un seul et unique message : l’irréversibilité de l’euro : « L’Europe doit formuler une réponse forte et systémique à la crise, afin d’envoyer un message clair aux marchés mondiaux comme aux citoyens européens. Ce message est celui de notre engagement politique à l’union économique et monétaire, et de l’irréversibilité de l’euro. »

C’est tout simplement « nein ». Pour la Chancelière, il ne peut être question de solidarité sans limite de temps, d’espace et de montant. Cette fille de pasteur ne pardonne pas les erreurs, et ceux qui ont péché périront par là où ils ont péchés : « La concurrence entre des taux d’intérêt est une incitation à respecter les critères de stabilité ».

La réalité est donc douloureuse. Nicolas Sarkozy n’a pas eu d’autre choix que de se rallier à Angela Merkel dans son refus des Eurobonds. Cette solution qui avait les faveurs de Paris a été clairement enterrée. Certes, elle ne fut officiellement pas portée par la France, mais par ses messagers.

Angela Merkel ne fait que suivre les demandes renouvelés du patronat allemand excédés de « payer » pour les pays « huile d’olive ». « On va filer vers une situation où les contribuables de Finlande vont soutenir les contribuables d’Athènes. Et le gouvernement allemand va voir une augmentation énorme de son taux d’intérêt à cause de l’effet égalisateur de l’euro-obligation, alors que l’Espagne le verra diminuer pour la même raison. Monsieur Juncker a raison : l’introduction de l’euro-obligation va résoudre tous les problèmes, il n’y aura plus d’attaques sur l’euro. Mais il y a un inconvénient énorme : nous entrons dans une union où tout le monde est responsable de tout le monde, et au final, personne n’est responsable de rien. », poursuit Hans-Olaf Henkel dans son interview.

Bref l’Allemagne, qui sous son impulsion et avec la bénédiction de Gerhard Schröder a mis en place une politique d’hyper-compétitivité dont elle retire aujourd’hui les fruits, ne veut plus payer pour les « dilettantes », les « oisifs » et pire les « impécunieux » de la zone euro. En cela il partage un sentiment largement répandu, d’abord dans la sphère patronale, puis dans la sphère politique, et qui gagne, au final l’opinion publique.

Quel est ce sentiment ? Primo, les autres pays de la zone euro n’ont pas fait les « ajustements structurels » (blocage du pouvoir d’achat, augmentation des horaires) que l’Allemagne a opérés. Secundo, les politiques « non conventionnelles » mises en place par la BCE (prêts entre pays, monétisation des dettes publiques, et éventualité de l’Eurobond) sont dangereuses. Bref, l’économie allemande se porterait on ne peut mieux sans l’euro.

Ce qui se traduit en une phrase par Hanz-Olaf Henkel par « En Allemagne nous avons une expression qui dit : nous préférons avoir une fin difficile que des difficultés sans fin. » Hanz-Olaf, on l’a compris fait plutôt dans le Decapfour que dans le Minidoux.

Répondre aux préventions allemandes n’est pourtant pas difficile : la croissance ne résulte pas seulement de la lutte entre la rigueur et le gaspillage ou entre la vertu et le mal. Elle découle aussi de la demande. Or, si les voisins de l’Allemagne vont d’un même pas plus loin sur la voix de la rigueur, elle en paiera un prix douloureux : en 2007 avant la crise, l’excédent commercial allemand sur les pays de l’Union représentait 127 milliards, 65% du total des exportations allemandes !

Le rebond récent de la croissance allemande s’est effectuée au détriment des Européens, la rigueur généralisée à laquelle l’Allemagne appelle se ferait forcément au détriment de l’Allemagne.

Marianne2

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