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Qu'est-ce que le capitalisme ?

Août
2012

Alors que le capitalisme semble régner sans partage sur tous les recoins de la planète, les historiens débattent comme rarement sur sa genèse. Depuis que des chercheurs ont entrepris de réviser de fond en comble l’histoire économique des contrées non européennes, c’est une nouvelle histoire du capitalisme qui se profile.

Les travaux d’histoire globale ont remis sur le tapis la question des origines du capitalisme en montrant que nombre de ses ingrédients constitutifs peuvent être repérés bien avant le XVIe siècle, tant en Europe qu’en Asie, qu’il s’agisse de l’existence de marchés développés, du système de crédit, de contrats salariaux, de l’impérialisme (1)… Ce courant de recherche prolonge en ce sens la vision de Fernand Braudel, pour lequel le capitalisme se définit comme un ensemble de pratiques présentes dans de multiples sociétés, à de multiples époques (2).

D’une manière qui semble contre-intuitive aujourd’hui, tant on a pris l’habitude, bien à tort, d’assimiler le capitalisme à l’économie de marché, l’historien français définit le premier en l’opposant à la seconde. Alors que l’économie de marché renvoie à des échanges de proximité intervenant dans des marchés réglementés et transparents, comme ceux des foires de Champagne au Moyen Âge, pour Braudel, le capitalisme consiste à contourner les règles de la concurrence pour dégager des profits exceptionnels. Le capitalisme est alors la recherche de positions de monopole, obtenues notamment en allongeant le circuit commercial jusqu’à le rendre opaque. Il trouve ainsi sa meilleure incarnation dans le commerce au long cours, pratiqué tout autant par les marchands vénitiens que par les diasporas juives, arabes ou indiennes qui, dès le Ier millénaire, font transiter des marchandises de la Méditerranée à l’océan Indien, de la mer Noire à la Chine.

Comme l’observe l’historienne Ellen Meiksins Wood, cette vision présente néanmoins le risque de « naturaliser le capitalisme (3) », et finalement de considérer que, puisqu’il est présent depuis la nuit des temps, il représente l’horizon indépassable des sociétés humaines. Elle risque aussi de faire perdre de vue la singularité d’un système économique dont l’émergence a bouleversé l’histoire de l’humanité. C’est sur cette singularité qu’insistaient autant Karl Marx, Max Weber ou Karl Polanyi. À leurs yeux, un mode d’organisation économique entièrement inédit était né en Europe, quelque part entre le XVIe et le XIXe siècle. Comme le montre bien Philippe Norel, le meilleur usage de l’histoire globale consiste à expliquer comment un tel système a pu voir le jour en Europe et éventuellement pourquoi seulement sur le Vieux Continent.

La quête rationnelle du profit

Raison de plus pour rappeler en quoi consiste la spécificité du capitalisme. Marx identifie sans hésitation la rupture fondatrice de son avènement : il la trouve dans la formation d’un prolétariat obligé de vendre sa force de travail pour subvenir à ses besoins. Dès cet instant, les entreprises capitalistes peuvent prospérer. Possédant le contrôle des moyens de production (les équipements acquis, les terres louées aux propriétaires terriens), elles sont en mesure d’« exploiter » les travailleurs, c’est-à-dire de s’approprier une partie de la valeur qu’ils produisent (la plus-value). Elles peuvent également organiser le travail à leur guise afin d’en tirer le meilleur profit. Pour Marx, elles n’ont d’ailleurs guère le choix, et c’est là à ses yeux le second trait distinctif du capitalisme : se livrant une concurrence sans relâche, elles doivent sans cesse accroître les rendements pour avoir une chance de survie.

La vision wéberienne n’est au fond pas très éloignée de celle de Marx. Pour Weber, le capitalisme est le premier système économique entièrement organisé autour de la quête rationnelle du profit (4). Si l’appât du gain est une affaire ancienne, elle ne devient le principe d’organisation de la société que si certaines conditions sont réunies, parmi lesquelles Weber, comme Marx, place l’appropriation des moyens de production par des entreprises privées, ainsi que l’existence de travailleurs prêts à l’embauche et le développement de marchés libres. Mais il insiste aussi sur la nécessité d’institutions préalables au déploiement de cette rationalité singulière, telle que l’existence d’un système de comptabilité (sans laquelle aucun calcul de rentabilité n’est possible), ou celui d’un droit rationnel (indispensable pour garantir la propriété privée et trancher les différents commerciaux). Cet ordre social singulier est enfin fondé sur des valeurs : Weber disserte sur les origines protestantes de l’« esprit du capitalisme », cet ensemble de maximes à connotation éthique qui modèlent selon lui les comportements d’épargne et de dur labeur.

L’économiste hongrois Karl Polanyi complète la définition en insistant, comme le faisait déjà Marx, sur une prégnance inédite de l’échange marchand. Cela signifie que tant la satisfaction des besoins élémentaires que l’acquisition des objets qui peuplent le quotidien des hommes impliquent une transaction. Cela signifie aussi que le travail et la terre sont transformés en marchandises, de sorte que la vie humaine et la nature sont désormais régies par les conditions du marché. C’est ce que Polanyi appelle la « marchandisation » de la société. Alors que toutes les sociétés antérieures avaient veillé à contenir cette logique, selon l’économiste hongrois, le propre du capitalisme est de lui donner libre cours, et même de la pousser toujours plus loin, au risque de mettre la société en péril (5).

Pour nos trois auteurs, donc, seule l’Europe s’est engagée dans la voie capitaliste de développement. Polanyi y voit une impasse. À ses yeux, la société ne pouvait que réagir à ce processus de marchandisation en tentant de contenir sévèrement la sphère de l’échange marchand : il voyait dans l’émergence des États providence et de leurs mécanismes redistributifs les signes d’une « grande transformation ». Marx et Weber considèrent au contraire, chacun à sa manière, que le capitalisme engage l’humanité sur la voie d’un mouvement irréversible de changement social. Marx voyait ainsi d’un bon œil l’aventure coloniale européenne, qui emporterait l’ensemble de la planète sur une voie de développement certes profondément inégalitaire, mais qui jetterait les bases de l’avènement du socialisme. Weber a quant à lui ouvert une longue lignée de travaux qui inscrivent le capitalisme au sein d’un mouvement séculaire de modernisation des sociétés, tradition à laquelle on peut rattacher autant l’œuvre de Joseph Schumpeter que les travaux de Walt Whitman Rostow (6). En énonçant ses « stades de la croissance économique », ce dernier considérait les transformations survenues en Europe comme la voie naturelle du développement économique. Ses phases de « démarrage » (diffusion de l’esprit scientifique, premiers entrepreneurs), « décollage » (révolution industrielle) et « maturité » (deuxième révolution industrielle, développement de la consommation de masse) étaient tout simplement calquées sur l’expérience européenne. Bref, l’avènement du capitalisme, tel qu’il s’est déroulé en Europe, est le passage obligé de la modernisation économique pour l’ensemble de la planète.

Ne négligeons pas l’histoire de la Chine !

C’est là une conviction que les recherches en histoire globale ont considérablement relativisée. Elles ont solidement établi que les autres régions du monde n’ont pas attendu les lumières européennes. La Chine a ainsi connu sous la dynastie des Song une phase de modernisation économique (il n’y a pas d’autres mots) tout à fait remarquable, fondée sur l’essor du marché intérieur et l’avènement d’innovations technologiques de premier ordre (des techniques agricoles à la navigation au long cours, en passant par la machine à filer) (7). L’historien américain Kenneth Pomeranz (8) a par ailleurs établi que la région chinoise du delta du Yantzé possédait jusqu’à 1820 des niveaux de productivité du travail et de consommation équivalents ou supérieurs à ceux de l’Angleterre. Il est donc erroné d’identifier capitalisme occidental et modernisation économique. De même qu’il est trompeur de considérer la « réémergence » contemporaine de l’Asie comme le fruit de sa conversion au capitalisme occidental, même si le déploiement planétaire de ce dernier y a contribué. L’histoire globale a ainsi mis au jour l’existence d’une autre voie de modernisation économique, qui ne se réduit pas à celle suivie par l’Occident.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Adam Smith, le grand économiste écossais, est peut-être le premier historien global. Dès la fin du XVIIIe siècle, il s’attachait à comprendre les trajectoires respectives de l’Europe et de la Chine. Smith voyait dans la voie chinoise le « cours naturel » de la richesse des nations, fondé sur l’essor du marché intérieur. Partant des progrès de l’agriculture, le pays avait progressivement développé des activités industrielles, jouant à plein sur le cercle vertueux de la spécialisation et de l’amélioration des techniques. Smith constatait que l’Europe avait procédé à l’inverse. Depuis les premières cités-États italiennes jusqu’à l’apogée des Provinces unies hollandaises, le Vieux Continent avait fondé son essor économique sur la capture de marchés extérieurs – l’Empire britannique se préparait déjà à prendre le relais.

Pourquoi l’Europe s’est-elle engagée dans une telle voie ? L’analyse de Braudel constitue sur ce point un jalon important lorsqu’il insiste sur une singularité de l’Europe : la facilité avec laquelle les pratiques capitalistes ont pu s’épanouir, alors qu’elles se sont heurtées ailleurs à l’opposition du pouvoir politique. C’est en croisant les analyses de Smith et de Braudel que des historiens contemporains comme Giovanni Arrighi (9), Beverly Silver ou Eric Mielants s’attachent à préciser les contours de cette « voie occidentale » – la « voie capitaliste ». Celle-ci s’appuierait en définitive sur la proximité, la complémentarité même, entre les élites économiques et le pouvoir politique. Alors que la Chine a toujours tenu ses capitalistes à distance, les États occidentaux ont généralement prêté main-forte aux velléités conquérantes de leurs élites marchandes, puis industrielles. Ce cocktail d’expansionnisme et de militarisme constituerait en définitive la spécificité de la voie de développement occidentale.

La voie occidentale

Une telle analyse est contestée par tous ceux qui relativisent le rôle joué par les conquêtes de territoires et de marchés extérieurs dans l’expansion du capitalisme. Ceux-là n’entendent pas (toujours) justifier l’aventure coloniale. Ils considèrent en revanche que les capitalismes européens n’en avaient pas besoin pour fonder leur essor – une affirmation qui fait évidemment l’objet de débats. Ce diagnostic s’applique en particulier à l’après-guerre, lorsque la progression des rémunérations ouvrières a assuré des débouchés intérieurs aux grandes entreprises fordistes.

Il n’est cependant pas interdit de retenir une intuition stimulante, suggérée tant par la pensée smithienne que par les apports de l’histoire globale. Comme le pensait Braudel, le capitalisme n’est pas réductible à l’économie de marché. C’est plutôt un agencement singulier du marché et des pouvoirs économique et politique, un agencement parmi d’autres possibles.

NOTES :

(1) Voir P. Norel, L’Histoire économique globale, Seuil, 2009.
(2) F. Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVe-XVIIIe siècle), 3 vol., 1979, rééd. LGF, 2000.
(3) E. Meiksins Wood, L’Origine du capitalisme. Une étude approfondie, Lux, 2009.
(4) M. Weber, Économie et société, 1921, rééd. Stock, 2003.
(5) K. Polanyi, La Grande Transformation, 1944, rééd. Gallimard, coll « Tel », 2009.
(6) W.W. Rostow, Les Étapes de la croissance économique. Un manifeste non communiste, 3e éd., Economica, 1997.
(7) Voir E.H. Mielants, The Origins of Capitalism and the « Rise of the West », Temple University Press, 2007.
(8) K. Pomeranz, Une grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale, Albin Michel, 2010.
(9) G. Arrighi, Adam Smith à Pékin. Les promesses de la voie chinoise, Max Milo, 2009.

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