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Brève histoire de l'oligarchie en Russie

Nov
2010

Par Xavier Moreau

Mikhaïl Khodorkovski

Le mot oligarque symbolise à lui tout seul l’histoire de la Russie de ces vingt dernières années et nous le trouvons utilisé pour désigner tout et n’importe quoi. Ce terme qui, au milieu des années 90, était synonyme de puissance et était ouvertement revendiqué est aujourd’hui récusé par les grandes fortunes de Russie, tant il est lié aux pires heures de l’ère Eltsine.

L’oligarchie a fortement évolué tout au long de la période. Certains oligarques sont tombés dans l’oubli, d’autres ont fui ou sont en prison. Les plus pragmatiques se sont adaptés en renonçant à toute prétention politique, ce qui rend d’autant le terme inadéquat pour les désigner aujourd’hui.

C’est Boris Berezovsky, l’éminence grise du Président Eltsine, qui popularise pour la première fois le terme en 1996, lors d’un entretien donné au « Financial Times ». Il qualifie ainsi lui-même les sept banquiers qui ont réuni leurs moyens afin de permettre à Boris Eltsine d’être réélu Président. La misère et l’anarchie dans lesquelles était plongée la Russie, rendait un deuxième mandat peu probable pour ce piètre gestionnaire.

Ces sept banquiers prétendaient contrôler plus de 50% de l’économie russe. On les surnomma « semibankirschina ». Ce terme était l’adaptation contemporaine de celui de « Sémiboyarschina », les sept boyards qui trahirent le Tsar et livrèrent Moscou aux envahisseurs polonais en 1610. En 1996, il s’agit pour ces banquiers de sauver les actifs industriels, malhonnêtement privatisés pendant les premières années de l’ère Eltsine, d’un possible retour des communistes au pouvoir.

Après s’être enrichis en détournant les fonds publics, grâce à la complicité d’hommes politiques haut-placés, ces hommes d’affaires se sont ensuite emparés pour des sommes ridicules, de pans entiers du patrimoine industriel russe, notamment dans le secteur des ressources naturelles. En ces temps troubles, pour assurer la sécurité physique du produit de leur prédation, ils s’associèrent avec les mafias qui avaient éclos un peu partout en Russie.

Ces mafias constituaient également des entités économiques disposant de liquidités considérable à un moment où celles-ci faisaient justement défaut, et où tout était à vendre. Le plus célèbre de ces mafieux fut Anatoli Bykov, qui prit part à la guerre de l’aluminium.

Boris Abramovitch Berezovsky, homme d’affaires russo-israélien, est le plus connu de ces oligarques. Sa fortune trouve son origine dans la vente frauduleuse des voitures produites par la société d’Etat AvtoVaz, plus connue en Europe sous le nom de LADA. Il parvient ensuite à se rapprocher de la « famille » Eltsine. Il s’empare alors d’actifs pétroliers et industriels, puis de la gestion de la compagnie Aéroflot, qu’il amène au bord de la faillite.

L’éditeur de la version russe du magazine « Forbes », le russo-américain Paul Klebnikov, lui consacre un ouvrage très critique, « le parrain du Kremlin ». Sa liberté de parole lui vaut d’être assassiné le 9 juillet 2004 à Moscou. Le soutien ouvert de Paul Klebnikov à la politique de restauration de l’Etat de Vladimir Poutine explique que son assassinat a eu très peu d’écho en France, contrairement à celui d’Anna Politkovskaïa deux ans après.

Vladimir Alexandrovitch Goussinski, est également un homme d’affaires russo-israélien. Sa fortune provient de la banque qu’il fonde en 1989, et de son alliance avec le maire de Moscou, Youri Loujkov. Il fonde le premier groupe de médias privé et regroupe ses activités au sein de «Média Most». Il livre à Boris Berëzovski un combat à mort au début des années 90, puis se réconcilie avec lui en 1996, afin de soutenir la candidature d’Eltsine. Il est un membre éminent du Congrès juif mondial, et fonde avec Mikhaïl Friedman, le Congrès juif russe. La
crise de 1998 l’affaiblit durablement.

Vladimir Olegovitch Potanine, dont le poste au ministère du commerce extérieur, lui permet de s’enrichir considérablement et de créer son groupe financier, INTERROS, et sa banque, ONEXIM est un autre oligarque fameux. En 1995, il est le concepteur du système de prêts contre actions, qui permet aux banquiers d’acquérir à peu de frais des pans entiers de l’industrie russe. Pour quelques centaines de millions de dollars prêtés à l’Etat russe à la limite de la banqueroute, les oligarques s’emparent alors d’actifs qui en valent plusieurs milliards. Vladimir Potanine, grâce à ce système, s’empare de Norilsk Nickel.

Mikhaïl Borisovitch Khodorkovski débute sa carrière comme membre influent du Komsomol de Moscou (organisation de jeunesse soviétique où étaient recrutées les futurs cadres du parti communiste). C’est grâce aux fonds de cette organisation et à ses liens avec le parti communiste, qu’il fonde sa banque, la MENATEP. Il s’empare ensuite des actifs de la compagnie Ioukos grâce au système prêts contre actions.

La privatisation de Ioukos est émaillée de nombreux assassinats et se fait au mépris le plus absolu du droit des actionnaires minoritaires, notamment étrangers. Le maire de Neftyougansk, où se trouve le plus gros actif de Ioukos, et qui avait entrepris une grève de la faim pour obtenir le paiement des taxes dues à sa ville au bord de la ruine, est assassiné le 26 juin 1998, jour de l’anniversaire de Khodorkovski. Le chef de la sûreté de Ioukos, Alexeï Pitchouguine, est toujours en prison pour ce crime.

Ceux qui s’apitoient sur le sort de l’oligarque en pensant qu’il paie très cher des opérations financières feraient bien de s’informer sur les crimes de sang de l’ère Khodorkovski. Khodorkovski se lie avec les milieux d’affaires états-uniens et dépense sans compter auprès des agences de communication pour se construire une image positive, abusant les très complaisants médias occidentaux.

Mikhaïl Maratovitch Friedman reste encore aujourd’hui l’un des plus puissants hommes d’affaires russe. Avec son associé Piotr Aven, ministre du commerce extérieur au début des années 90, il fonde le groupe consortium « Alfa », dont les fleurons sont la banque « Alfa » et la compagnie pétrolière « TNK ».

Vladimir Victorovitch Vinagradov privatise à son profit la banque d’état « Inkombank » en 1993. Il disparaît de la scène politico-économique après la banqueroute de sa banque, lors de la crise de 1998.

Alexander Pavlovitch Smolenski, condamné à l’époque soviétique pour divers trafics refait lui surface en créant la banque « Stolichny ». La privatisation à son profit de la banque d’état AGROPROM, lui permet de fonder « SBS AGRO », première banque privée et deuxième banque de Russie. En 1998, la banque est emportée par la crise et ruine plusieurs millions de petits épargnants. Il perd alors toute influence politique, même s’il conserve sa fortune.

Ces sept banquiers ne sont pas les seuls hommes riches et influents de l’ère Eltsine, mais ce sont eux les « faiseurs de rois ». Ils ont construit leur fortune sur le triptyque « Tchénovnik » (responsable politique), mafieux, homme d’affaires. On trouve également dans les provinces russes, des oligarques locaux très puissants, ayant construit leur pouvoir sur la même base.

La crise de 1998 entraîne la disparition de deux des sept banquiers, Vinogradov et Smolenski. Une nouvelle génération apparaît alors sur les ruines de la Russie d’après la crise. Ils ont fait leur fortune dans les années 90 et sont alors au sommet de leur puissance. Ils sont plus jeunes que la première génération, mais ils lui sont très liés.

Les plus célèbres sont Mikhaïl Prokhorov, partenaire de Vladimir Potanine au sein de Norilsk Nickel, Roman Abramovitch lié à Boris Berezovski, et Oleg Déripaska, homme-lige des frères Mikhaïl et Lev Tchernoï au sein de Russki Alumini. C’est également à cette époque que les hommes d’affaires commencent à prendre leur distance avec les mafieux qui les ont protégés.

Au début des années 2000, les oligarques se trouvent, comme en 1996, face au risque de retour au pouvoir des communistes. Même avec un contrôle quasi complet de la presse russe, les oligarques ont besoin d’un candidat crédible pour défendre leurs intérêts. Ils jettent leur dévolu sur un homme, dont la loyauté pour le Président Eltsine, leur laisse supposer qu’ils le manipuleront aussi facilement que le Président sortant. Porté par sa victoire en Tchétchénie, Vladimir Poutine est ainsi élu Président le 26 mars 2000. Mais pour les oligarques, c’est le début de la fin.

Après l’élection de Vladimir Poutine à la présidence en mars 2000, la grande question qui anime la presse occidentale est de savoir si le nouveau Président sera une marionnette entre les mains des oligarques. Etonnamment, plus Vladimir Poutine fera rentrer les oligarques dans le rang, plus il se sera la cible des attaques de cette presse, qui quelques mois auparavant, dénonçait leur emprise sur la Russie.

Le premier à faire les frais du changement de pouvoir est Vladimir Goussinski, dont les médias avaient attaqué Vladimir Poutine durant les élections. Il s’enfuit en Espagne, puis en Israël en juillet 2000. Le holding « Média-Most », criblé de dettes est démantelé et finit entre les mains du monopole gazier public, Gazprom. Ce même mois de juillet 2000, le Président Poutine convoque les oligarques pour leur annoncer les nouvelles règles auxquelles ils doivent se soumettre, s’ils ne veulent pas avoir à rendre compte de leurs multiples prédations.

Ces règles sont au nombre de quatre :

  • Payer les impôts.
  • Arrêter l’évasion fiscale.
  • Réinvestir les profits des sociétés en Russie.
  • Enfin et surtout, ne plus faire de politique.

La plupart des oligarques sentent le vent tourner et se soumettent aux nouvelles règles. Deux des sept banquiers tentent pourtant de s’opposer à la volonté du nouveau Président.

Le premier est Boris Berezovski, l’ancienne éminence grise d’Eltsine, qui n’admet pas son déclassement. Mais Vladimir Poutine dirige désormais la Russie d’une main de fer. Il purge rapidement l’administration présidentielle, et sait qu’il peut compter sur le soutien des structures de forces. En 2001 Berezovski est contraint de fuir à Londres. Il complote depuis la capitale anglaise et devient un ennemi juré du Kremlin.

Il finance toutes les formes d’opposition à Vladimir Poutine, en Russie comme à l’étranger. Il soutient la prise de pouvoir de Mikhaïl Saakhachvili en Géorgie en 2003, puis la révolution orange en Ukraine en 2004. Il soutient le terroriste tchétchène Akhmed Zakaïev, réfugié également à Londres. Il promet régulièrement de grandes révélations sur Vladimir Poutine, sans que rien de concluant ne soit jamais publié. Il bénéficie en outre de la protection des services secrets anglais.

Le deuxième oligarque à ne pas accepter la nouvelle donne est Mikhaïl Khodorkovski. Les médias occidentaux, alimentés par les agences de communication américaines ont, à tort, attribué l’arrestation de l’oligarque à de prétendues ambitions politiques, et ont tâché d’en faire un nouveau Soljenitsyne.

Khodorkovski tombe pour des motifs moins glorieux. A partir de 2003, Il se met à financer toutes les oppositions possibles à la Douma, des communistes jusqu’aux libéraux. Il espère ainsi former un groupe parlementaire lequel lui permettrait de bloquer la réforme fiscale qu’a entreprise Vladimir Poutine. Entre 2003 et 2004, la taxation des bénéfices des compagnies pétrolières russes est effectivement passée de 5% à 30% en moyenne.

L’oligarque a également l’intention de faire entrer massivement des compagnies américaines dans l’actionnariat de Ioukos, que ce soit Chevron ou Exxon. Enfin, il veut s’affranchir du monopole du transport des hydrocarbures de « Transneft » et construire avec les Chinois, un pipeline qui relierait directement ses forages à la Chine.

Il est peu vraisemblable que Khodorkovski ait eu une ambition politique personnelle, il était trop intelligent pour ne pas savoir qu’il représentait tout ce que le peuple russe haïssait. La condamnation de Khodorkovski et de ses associés, extrêmement populaire auprès des Russes, marque réellement la fin du système oligarchique en Russie.

Il semble en outre que Vladimir Poutine considère personnellement, que Khodorkovski doive payer pour les crimes de sang trop nombreux qui ont entouré la privatisation de Ioukos, notamment celle du maire de Youganskneft, le jour de l’anniversaire de l’oligarque. C’est dans ce sens que Vladimir Poutine a comparé dernièrement la situation de Khodorkovski à celle d’Al Capone, ce mafieux américain, condamné non pas pour ses crimes de sang, improuvables, mais pour fraude fiscale.

L’exemple de Khodorkovski porte ses fruits, les conglomérats de matières premières paient désormais leurs taxes. Le Kremlin en profite pour remettre la main sur plusieurs actifs industriels. Ceux de Ioukos passent sous le contrôle de la compagnie publique Gazprom en 2004. En 2005, Sibneft, la compagnie de Berezovski puis d’Abramovitch est également rachetée par Gazprom et devient Gazpromneft.

Des sept banquiers de 1996, il n’en reste que deux.

L’un des deux, Vladimir Potanine, a annoncé en février 2010, qu’il léguera sa fortune de plus de 5 milliards de dollars à des œuvres de bienfaisance.

Le second est Mikhaïl Friedman, dont on annonce la chute depuis plusieurs années sans qu’elle se soit produite pour l’instant. La jeune génération des Déripaska, Abrahmovitch ou Prokhorov a abandonné la politique au profit des affaires, des stations de ski et des clubs de football. De plus, la crise de 2008 a affaibli durement Déripaska, qui ne doit la préservation de son empire qu’au prêt de 4,5  milliards de dollars que lui accorde le gouvernement russe au travers de la VnechEconomBank.

Comme un signe des temps, Dimitri Medvedev et Vladimir Poutine ont annoncé le lancement d’une vague de privatisations, mais cette fois, elles rapporteront plus de 40 milliards de dollars à l’Etat russe, et permettront à des sociétés étrangères d’entrer dans le capital et la gestion de ces sociétés.

Le temps des oligarques est désormais révolu, aucun homme d’affaire russe, si riche soit-il, n’a plus les moyens de faire élire le Président de la Fédération de Russie. Contrairement aux affirmations romanesques de Pierre Avril dans le Figaro, ceux qu’il appelle les « nouveaux oligarques » sont en fait des hommes d’affaires, qui sont certes très proches du gouvernement et en ont profité pour accroître leur fortune, mais n’influent pas sur les décisions politiques.

Ce défi que Vladimir Poutine a réussi à relever, vaincre les oligarchies dont certaines l’avaient mené au pouvoir, est exactement le même qui se pose aujourd’hui à Viktor Ianoukovitch en Ukraine et… à Barack Obama aux Etats-Unis.

Realpolitik.tv (article 1 et article 2)

Strauss-Kahn : « Cela a du sens d'avoir recours à l'immigration »
L'Irlande, la Grèce et le Portugal ne paieront pas leurs dettes

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