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Avr
2000

De la mosquée à l’église, une route solitaire

Un prêtre pour parrain, une amie pour marraine, mais ni père ni mère à ses côtés. Guy-Khaled a reçu le baptême dimanche 30 mars, dans une église du Var. Depuis, il se sent « illuminé ».

Né en France, élevé dans la tradition musulmane, le jeune homme âgé de 26 ans a rejoint les quelques centaines de musulmans qui, plus ou moins ouvertement, se convertissent chaque année au christianisme, embrassant la religion catholique ou protestante. Lui affiche ses convictions avec militantisme. Désapprobateurs, son père et ses demi-frères et soeurs lui reprochent d’avoir « renié sa culture ». Sa mère « a du mal à comprendre » mais « l’accepte » et l’accompagne parfois à des rencontres avec des chrétiens. Certains de ses anciens amis l’accusent d’apostasie et ne lui parlent plus.

Khaled assure avoir flirté avec le salafisme, un courant rigoriste de l’islam, lorsqu’il avait 17 ans. Au cours d’un été en Algérie, le lycéen, pétri « de littérature et de civilisation françaises », entreprend « son chemin vers l’islam » sous la houlette d’un cousin salafiste. A son retour, tout en débutant des études de droit, le jeune homme fréquente assidûment la mosquée. Mais, à 20 ans, « mal à l’aise dans le communautarisme » imposé par ses nouvelles orientations religieuses, taraudé par des « questions de fond auxquelles l’islam ne répond pas », il éprouve le besoin d’une « pause » religieuse. Des discussions avec Guy, un professeur de philosophie catholique retrouvé par hasard, lui font découvrir une « proximité avec le Dieu chrétien » et comblent ses attentes. Le prénom de baptême qu’il s’est choisi rend hommage à cette rencontre.
Le parcours de Fatima, arrivée d’Algérie dans le nord de la France à 13 ans, est plus tortueux. Séduite par la lecture de la Bible et « convaincue » dès l’adolescence qu’elle deviendrait chrétienne, elle a mis plus de trente ans avant de se convertir, il y a cinq ans, à l’âge de 52 ans. Pendant des années, elle a assisté à des groupes de prière, en secret. Aujourd’hui, certains de ses huit frères et soeurs connaissent sa nouvelle foi, d’autres non. « J’ai encore peur d’être agressée ou que l’on se moque de moi, et je ne me sens pas assez sereine pour l’assumer », explique cette célibataire, qui s’est fait baptiser dans une commune éloignée de son domicile. « Même ici, des musulmans pensent que ceux qui changent de religion sont des apostats. Dans ma famille, beaucoup ne mettraient jamais les pieds dans une église. »

Apaisés ou pas, les rapports qu’entretiennent les convertis avec l’islam restent marqués par un point noir indépassable : l’accusation d’apostasie, qui expose éventuellement les convertis à des menaces.

« Le manque de tolérance et le fait que les musulmans pensent qu’ils détiennent la seule vraie religion me révoltent. Et quand je pense au statut de la femme, ça me donne envie de vomir », confie Fatima, qui se dit pourtant « calmée » par rapport à l’islam. « Au départ, avec d’autres convertis, j’étais très agressif envers l’islam, reconnaît de son côté Guy-Khaled. C’est un phénomène psychologique normal qui s’atténue quand on avance dans sa nouvelle foi. »

« L’opposition et le dénigrement n’étaient pas les armes du Christ. On peut dénoncer la face noire de l’islam avec amour et respect », affirme pour sa part le pasteur évangélique Saïd Oujibou, un converti de 39 ans, qui se méfie des « fausses conversions, seulement destinées à répondre à une overdose d’islam ».

Tous regrettent en tout cas que les représentants de l’islam en France ne prennent pas davantage position pour affirmer le principe de la liberté religieuse, notamment en ce qui concerne les mariages mixtes, dans lesquels « la partie chrétienne est souvent incitée à se convertir ». Discrète sur ce sujet jusqu’à ces dernières années, l’Eglise catholique, qui baptise chaque année entre 150 et 200 adultes d’origine musulmane, affirme désormais juger la « liberté religieuse et la réciprocité essentielles ». « Ne faut-il pas parvenir à se dire les choses, sans marcher dans le secret ? », s’interroge Mgr Michel Dubost, évêque d’Evry (Essonne), engagé dans le dialogue avec l’islam. Une dizaine de musulmans sont baptisés chaque année dans son diocèse ; cette année, un baptême a dû être célébré de manière « non publique ». Plus décomplexé, le diocèse de Fréjus-Toulon a mis en place un forum « communion et évangélisation », spécifiquement consacré aux pratiques missionnaires envers le monde musulman.

Dans ce contexte, la conversion médiatisée d’un musulman italien, le 22 mars au Vatican, a réjoui les convertis de France. « Je bénis le pape, qui a mis le doigt là où ça fait mal », commente Mohammed Christophe Bilek, fondateur de Notre-Dame-de-Kabylie, à Créteil (Val-de-Marne). « Ces conversions sont de plus en plus nombreuses ; tant pis si cela déplaît aux gardiens du temple de l’islam. Chacun doit pouvoir être baptisé, cela relève des droits de l’homme. » Converti il y a trente-huit ans, ce commercial originaire d’Algérie rappelle qu’à l’époque « personne ne faisait attention à cela. Les familles n’étaient pas forcément d’accord, mais personne ne se faisait agresser ».

Comme d’autres communautés, les Français de culture musulmane, croyants ou agnostiques, sont de fait de plus en plus confrontés à une offre spirituelle diversifiée. Parmi les convertis, on retrouve notamment les enfants de couples mixtes. « Souvent embarqués dans l’islam par leur parent musulman, comme le souligne un prêtre, ils remettent en question cet héritage arrivés à l’âge adulte. » Le rejet d’un système de valeurs qui ne paraît pas adapté à la modernité, une rencontre, une expérience mystique ou la découverte des textes chrétiens expliquent d’autres parcours de conversion, selon des catholiques qui accompagnent les convertis. « Dans mon diocèse, une jeune fille musulmane a découvert que saint Augustin était berbère ; elle s’est mise à lire ses textes, et cela l’a mise sur le chemin de la conversion », témoigne Mgr Dubost.

Côté protestant, les évangéliques et charismatiques, qui n’hésitent pas à parler de Jésus en arabe, en turc ou en kabyle, attirent des croyants « en quête de nouvelles communautés ». « Chaque année, on accueille trois fois plus de convertis que les catholiques », assure le pasteur Oujibou, qui milite pour la visibilité de ces nouveaux chrétiens dans la société française.

« Il faut rappeler qu’en se convertissant, on ne trahit pas sa culture », insiste ce père de famille qui s’affirme fièrement « Marocain et chrétien ». Au départ, pour ses parents et la plupart de ses onze frères et soeurs, sa conversion et celle de sa soeur aînée ont pourtant signé « l’échec de leur migration en France ».

Contrairement à d’autres, Saïd n’a pas accolé un nom de baptême à son prénom d’origine. « J’aurais eu l’impression de renier mon identité », sourit-il. Les convertis aimeraient qu’un jour en France un « Mohammed » ne soit pas forcément étiqueté « musulman ».

Stéphanie Le Bars
Article paru dans l’édition du 02.04.08.