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Les britanniques victimes de la mode

Oct
2010

Par Paul Krugman

Au printemps 2010, la rigueur fiscale est devenue une mode. J’utilise le terme en connaissance de cause : le soudain consensus des Gens Très Sérieux autour du fait que tout le monde devait équilibrer les budgets là maintenant tout de suite n’était basé sur aucune espèce d’analyse sérieuse.

C’était plutôt une lubie, un truc que tout le monde prétendait croire parce que c’était ce que disaient les gens en vue.

Et c’est une mode qui est en train de passer ces derniers temps, à mesure que s’accumulent les preuves que les leçons du passé restent pertinentes, que chercher à équilibrer les budgets dans un contexte de chômage important et d’inflation en recul reste une idée vraiment mauvaise. Plus particulièrement, on a montré que la fée de la confiance n’était qu’un mythe.

L’idée que la réduction des déficits ferait en fait baisser le chômage car elle rassure les consommateurs et les entreprises est très répandue ; mais de nombreuses études historiques, dont l’une du Fonds monétaire international, ont montré que cette affirmation n’avait aucun ancrage dans la réalité.

Aucun engouement de masse ne passe, néanmoins, sans laisser quelques victimes dans son sillage. Dans le cas présent, les victimes sont la population britannique, qui a la malchance d’être gouvernée par un gouvernement qui a pris ses fonctions au plus fort de l’engouement pour la rigueur, et qui ne veut pas admettre qu’il avait tort.

La Grande-Bretagne, comme les États-Unis, souffre des conséquences de la bulle immobilière et de la bulle de la dette. Ses problèmes sont aggravés par le fait que Londres est un centre financier international. La Grande-Bretagne a trop compté sur les profits des affaires pour soutenir son économie, et sur les impôts du secteur financier pour payer les politiques gouvernementales.

Cette trop grande confiance dans le secteur financier explique pourquoi la Grande-Bretagne, qui entra dans la crise avec une dette publique relativement faible, a vu son déficit budgétaire atteindre 11 pour cent du PIB – légèrement pire que le déficit américain.

Et il est évident que la Grande-Bretagne devra un jour équilibrer ses comptes en réduisant les dépenses et en augmentant les impôts.

Or l’expression à retenir ici devrait être « un jour. » La rigueur déprimera encore davantage l’économie, sauf à être compensée par une baisse des taux d’intérêt. Aujourd’hui, les taux d’intérêt en Grande-Bretagne comme aux États-Unis sont déjà très bas, avec peu de marge pour descendre davantage. La chose raisonnable serait alors de concevoir un plan pour mettre en ordre la fiscalité du pays, tout en attendant une solide reprise économique pour asséner le coup de hache.

Mais la mode actuelle, presque par définition, n’est pas à la raison, et le gouvernement britannique semble bien déterminé à ignorer les leçons de l’histoire.

Le nouveau budget britannique annoncé mercredi ainsi que la rhétorique qui accompagna cette annonce, auraient pu venir directement du bureau d’Andrew Mellon, le secrétaire au Trésor qui a dit au président Herbert Hoover de combattre la Dépression en mettant sur la paille les paysans, les ouvriers, et en baissant les salaires. Ou si vous préférez des précédents plus britanniques, il rappelle le budget Snowden de 1931, qui tenta de restaurer la confiance, mais finit par aggraver la crise économique.

Le plan du gouvernement britannique est audacieux, selon les experts. Certes. Mais il va audacieusement dans la mauvaise direction. Il réduirait l’emploi public de 490 000 fonctionnaires – l’équivalent de près de 3 millions de licenciements aux États-Unis – à un moment où le secteur privé n’est pas en position d’offrir une alternative. Il réduirait les dépenses à un moment où la demande privée n’est pas du tout prête à prendre le relais.

Pourquoi le gouvernement britannique fait-il cela ? La vraie raison est très liée à l’idéologie : les Tories se servent du déficit comme d’un prétexte pour dégonfler l’État-Providence. Mais la raison officielle est qu’il n’y a pas d’autre choix.

En effet, il y a eu un changement notable dans la rhétorique du gouvernement du Premier ministre David Cameron ces dernières semaines – un glissement de l’espoir vers la crainte. Dans son discours présentant le budget, George Osborne, le chancelier de l’échiquier, semble avoir renoncé à la fée de la confiance – c’est-à-dire, aux affirmations que le projet aurait des effets positifs sur l’emploi et la croissance.

Au contraire, tout le discours tournait autour de l’apocalypse qui menacerait si la Grande-Bretagne ne prenait pas ce chemin. Peu importe que la dette britannique exprimée en pourcentage du revenu national se situe en fait sous sa moyenne historique, peu importe que les taux d’intérêt britanniques soient restés faibles alors même que le déficit budgétaire explosait, reflétant la croyance des investisseurs que le pays pouvait contrôler ses finances et le ferait. La Grande-Bretagne, déclara Osborne, était « au bord de la faillite.« 

Que va-t-il se passer maintenant ? Peut-être que la Grande-Bretagne aura de la chance, et que quelque chose viendra sauver l’économie. Mais il est plus que probable que la Grande-Bretagne de 2011 ressemblera à celle de 1931, ou aux États-Unis de 1937, ou au Japon de 1997. C’est-à-dire, que l’austérité entraînera une nouvelle récession économique. Comme toujours, ceux qui refusent de tirer les leçons du passé sont condamnés à le reproduire.

RTBF

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