Plein ecran

LEAP : 2010-2014, plongée dans la phase de dislocation géopolitique mondiale

Oct
2010

Communiqué public du Laboratoire Européen d’Anticipation Politique (LEAP), du 15 octobre 2010

(…) notre équipe présente la mise à jour annuelle des « risques-pays » face à la crise. Fondée sur une analyse intégrant cette année onze critères, cet outil d’aide à la décision a déjà fait preuve de sa pertinence en anticipant fidèlement les évolutions des douze mois passés.

L’identification, début 2009, d’une nouvelle phase de la crise (la phase de dislocation géopolitique mondiale) avait imposé de prendre en compte de nouveaux paramètres (neuf indicateurs avaient été retenus en 2009) pour intégrer efficacement les tendances qui refaçonnent le système global (1). En cette fin 2010, [le] LEAP estime désormais que les différents pays de la planète sont entraînés dans une plongée collective au sein de cette phase de dislocation géopolitique aux aspects socio-économiques et stratégiques (2).

Nos travaux nous permettent ainsi de continuer à présenter l’anticipation [par le] LEAP des « risques-pays » sur la période 2010-2014 (3), en adaptant les catégories à l’évolution de la crise, via quatre groupes de pays (4) caractérisés par des impacts contrastés de cette plongée dans la phase de dislocation géopolitique de la crise systémique globale (5).

D’autre part, dans ce numéro (…), nous présentons nos anticipations sur l’évolution des relations euro-russes d’ici 2014. Dans nos recommandations, nous nous attachons en particulier à aider nos lecteurs à faire face à un marché monétaire en situation de conflit mondial, conséquence anticipée il y a plus de 18 mois par notre équipe, du fait de la dislocation géopolitique.

D’ailleurs, à l’occasion de la sortie de son livre « Crise mondiale : En route pour le monde d’après – France, Europe, Monde dans la décennie 2010-2020 », Franck Biancheri, directeur du LEAP, et les éditions Anticipolis, nous ont autorisé à publier son analyse du processus de dislocation géopolitique globale en cours.

Troubles sociaux documentés 2009-2010 – Source : IILS, 09/2010

L’échec désormais patent du G-20 (ou du FMI) à obtenir une coopération internationale efficace pour tenter de remédier aux faiblesses structurelles de l’actuel système monétaire international illustre parfaitement l’anticipation du LEAP qui, en Mars 2009, avant le G-20 de Londres, avait expliqué que ce sommet représentait la seule fenêtre d’opportunité pour revoir fondamentalement le système monétaire mondial, au coeur de la crise actuelle.

Faute de saisir cette opportunité, nous avions indiqué que le monde commencerait à entrer dans la phase de dislocation géopolitique globale à partir de la fin 2009. A cette date, en guise d’introduction à cette nouvelle phase de la crise, le monde a pu constater l’explosion en plein vol, lors du sommet de Copenhague, de tout le processus international sur le réchauffement climatique global.

Depuis, chaque mois apporte son cortège de crises des finances publiques d’un Etat ou d’un autre, de mesures d’austérité drastiques provoquant la multiplication des troubles sociaux (6), de réunions internationales débouchant sur des constats de désaccord, de prolifération de menaces entre Etats à propos des déséquilibres commerciaux, etc., le tout sur fond de descente aux enfers de la puissance centrale du système mondial, à savoir les États-Unis (7).

Depuis quelques mois, nous assistons au déclenchement d’une vaste guerre monétaire mondiale, à l’image de ce que [le] LEAP avait anticipé il y a près de deux ans et rappelé dans son calendrier anticipatif de la crise (8). D’ici quelques semaines, l’échec inévitable (9) du tandem FMI/G-20 à résoudre ces tensions monétaro-commerciales (10) en fournira à la fois une nouvelle preuve tout en marquant un nouveau point d’inflexion de la dislocation géopolitique mondiale : le chacun pour soi devenant la règle (11).

D’ici deux semaines, avec l’annonce des détails concrets du vaste plan de réduction des dépenses publiques, le Royaume-Uni va finalement devoir affronter la crise socio-économique sans précédent (12) qu’il tente désespérément de camoufler depuis des mois (13), et il va devoir le faire seul (puisque les États-Unis ne sont pas en mesure de l’aider, et qu’il s’est mis en dehors du système de sauvetage financier européen).

Et, dans trois semaines, les Etats-Unis vont simultanément exposer une paralysie politique sans précédent, suite aux élections de mi-mandat (14), tandis que la Réserve fédérale US va se lancer dans une nouvelle tentative de sauvetage de l’économie américaine, en monétisant un plan de relance que le gouvernement fédéral n’est plus en mesure de lancer (15).

Cette tentative, dont l’ampleur sera moindre que celle que les marchés financiers attendent (car la Fed aussi est dorénavant contrainte, en l’occurrence par les détenteurs des avoirs libellés en Dollars US : Chine, Japon, Europe, pays pétroliers…) (16) mais largement suffisante pour entraîner une nouvelle chute du Dollar et plonger le système monétaire mondial dans un état de conflit encore plus grave, échouera de toute manière, car la société américaine est entrée de facto dans une phase d’austérité dont les dirigeants américains devront reconnaître ,courant 2011, qu’elle doit s’imposer également à la politique budgétaire et monétaire du pays (17).

La séquence globale des quatre années à venir peut donc se résumer assez simplement, du côté des dirigeants mondiaux (18) : dernières tentatives US pour « retourner au monde d’avant la crise » (stimulation de la consommation, maintien des déficits, monétarisation de la dette) qui échoueront toutes (19), dernières tentatives occidentales de faire face à la crise avec des méthodes issues du « consensus de Washington » (limitation des déficits par réduction des dépenses sociales, pas de hausses d’impôts sur les hauts revenus, privatisation des services publics…) qui généreront un chaos socio-politique croissant, accélération de la sortie des BRIC de la plupart des circuits occidentaux financiers et monétaires (en particulier des deux piliers financiers que sont Wall Street et Londres) qui accroîtra l’instabilité monétaire, montée en puissance de guerres commerciales (en parallèle aux guerres monétaires (20)), arrivée au pouvoir à partir de 2012 d’équipes dirigeantes décidées à tenter de nouvelles solutions (21) pour sortir des conséquences sociales, économiques et politiques de la crise, prenant acte du fait que le « consensus de Washington » est mort… car il n’y a plus de consensus et car Washington est une puissance mondiale moribonde.

Pour le reste, le maintien de la note Triple-A de la dette américaine appartient au même monde virtuel que la récente déclaration de fin de récession par les autorités économiques US (22) : la déconnexion croissante entre la parole des acteurs-clés d’un système qui s’effondre et la réalité perçue par la majorité des citoyens et des acteurs socio-économiques, est un indice infaillible de dislocation systémique (23).

D’ailleurs, les marchés financiers ne s’y trompent pas, puisque l’envolée du coût d’assurance de la dette américaine talonne l’Irlande et le Portugal : avec un accroissement de 28% de ce coût au troisième trimestre, les États-Unis sont ainsi devenus le troisième pays pour lequel les marchés de la dette craignent de très mauvaises surprises (24).

Évolution du taux d’activité de la population entre les premiers trimestres 2009 et 2010 (Indonésie, Mexique, Brésil, Allemagne, France, Corée du Sud, Argentine, Italie, Canada, Royaume-Uni, Japon et États-Unis) – Source : IILS, 09/2010


Évolution comparée du déficit des États-Unis (en milliers de milliards USD) et du montant des réserves mondiales connues détenues en Dollars US (1999-2009) – Sources : Reuters/FMI/White House OMB, 10/2010
—————–

Notes :

(1) Dès le début 2006, dans [sa lettre d'information] n° 5, l’équipe du LEAP avait indiqué que la crise systémique globale se déroulerait suivant 4 grandes phases. « Une crise systémique globale se développe selon un processus complexe qu’on peut découper en quatre phases pouvant se chevaucher :

. Une première phase dite « de déclenchement » qui voit soudain tout une série de facteurs, jusqu’alors disjoints, converger et se mettre à interagir, et qui reste essentiellement perceptible pour les observateurs attentifs et les acteurs principaux.

. Une deuxième phase dite « d’accélération » qui est caractérisée par la prise de conscience brutale par la grande majorité des acteurs et observateurs que la crise est bien là car elle commence à affecter un nombre rapidement croissant de composantes du système.

. Une troisième phase dite « d’impact » qui est constituée par la transformation radicale du système lui-même (implosion et/ou explosion) sous l’effet des facteurs cumulés, et qui affecte simultanément l’intégralité du système.

. Et enfin, une quatrième phase dite de « décantation » qui voit se dégager les caractéristiques du nouveau système issu de la crise. » Source : GEAB n° 5, 15 mai 2006.

Début 2009, dans le GEAB n° 32, l’équipe de LEAP/E2020 a identifié une cinquième phase de la crise, dite de dislocation géopolitique mondiale, qui débute en cette fin d’année 2009, suite à l’échec du G-20 à lancer un processus crédible de mise en place d’un nouveau système international, notamment dans le domaine monétaire. Cette nouvelle phase a bien entendu été intégrée au calendrier anticipatif présenté l’année dernière dans le GEAB n° 38.

(2) L’aptitude des Etats à faire face aux troubles sociaux qui vont se multiplier dans les trimestres et années à venir étant étroitement liée à leur capacité à contenir les effets sociaux les plus traumatisants de la crise, notre équipe a donc introduit un dixième indicateur corrélé à la pression fiscale de ces vingt dernières années, tandis qu’un onzième indicateur a été ajouté pour évaluer la capacité de résilience à une guerre monétaire mondiale.

(3) Nous avons choisi de maintenir comme perspective 2014, car nous estimons que les changements de dirigeants politiques qui surviendront en 2012 dans de nombreux pays importants (Chine, USA, Russie, France, …) et qui constituent le principal facteur positif potentiel à l’échelle des quatre années à venir, n’auront pas de conséquence sensible sur ces risques-pays avant 2014, le temps qu’éventuellement de nouvelles politiques commencent à donner des résultats.

(4) Notre équipe a analysé les indicateurs pour 39 pays, plus l’Euroland.

(5) Ces analyses des risques-pays peuvent être notamment utiles pour tous ceux qui prévoient un investissement dans un pays donné, qui envisagent de s’y installer ou qui souhaitent effectuer un placement dans des actifs liés à ce pays.

(6) La France en donne un exemple frappant avec l’impopularité croissante d’un exécutif qui ne parvient pas à empêcher l’agitation sociale contre ses réformes et qui risque désormais une grève générale (France 24, 14 octobre 2010). Parallèlement, partout en Europe, on constate une montée très nette des forces politiques extrémistes. Source : Le Point, 20 septembre 2010.

(7) Tous les indicateurs virent au rouge. Le transport routier recommence à décliner (Los Angeles Times, 13 octobre 2010). Les saisies immobilières continuent à croître le mois dernier, tandis que tout le système légal sur lequel elles reposent est désormais en panne (pour des raisons légales évoquées dans le GEAB il y a déjà un an) perturbant encore plus un marché immobilier sous perfusion de la Fed et du gouvernement fédéral (CNBC, 14 octobre 2010 ; USAToday, 14 octobre 2010 ; USAToday, 11 octobre 2010). Les villes s’enfoncent dans des déficits abyssaux (comme celui des retraites de leurs employés estimé à plus de 500 milliards de dollars, CNBC/FT, 12 octobre 2010) et doivent se tourner vers les états pour essayer de s’en sortir (CNBC/NYT, 05 octobre 2010) alors que ces derniers n’arrivent plus à boucler leurs budgets et doivent payer des taux d’intérêts supérieurs à ceux de pays en développement (ainsi l’Illinois doit-il désormais payer plus que le Mexique pour emprunter, Bloomberg, 05 octobre 2010).

(8) Voir notamment le GEAB n° 43.

(9) L’Histoire ne repasse pas les plats. Si nous avions tellement insisté (y compris au prix d’une pleine page dans l’édition mondiale du Financial Times) pour que les dirigeants mondiaux saisissent l’opportunité du G-20 du printemps 2009, c’était parce que nous avions conscience qu’une telle configuration ne se reproduirait plus. Désormais, les Etats-Unis sont trop faibles pour continuer à orienter le jeu mondial, aucun autre acteur n’est en mesure de pendre la direction des affaires en main… et donc, le système financier mondial ressemble de plus en plus au « bateau ivre » du poème de Rimbaud, qui décrit l’emportement [sic] vers des plages inexplorées, description parfaite du cours du monde actuel.

(10) Comme pour les négociations sur le changement climatique, un « Occident » déjà bien divisé (ici entre Dollar, Livre, Yen et Euro) tente de faire payer aux pays émergents (ici en particulier au Yuan) le coût de l’adaptation d’un système qu’ils ont inventé et qui ne fonctionne plus. Et ce n’est pas en fermant le jeu, comme le montre la volonté américaine d’empêcher la toute nouvelle agence de notation chinoise d’opérer aux États-Unis, que ce sentiment se dissipera chez les BRIC. On se souvient du spectacle de Copenhague. Il fera pâle figure par rapport à celui qui nous attend à partir de la réunion du G-20 de Séoul. D’ailleurs, l’envolée des cours de l’or en est un indicateur très fiable : même les banques centrales européennes cessent leurs ventes. Sources : New York Times, 21 septembre 2010 ; Vigile, 29 septembre 2010 ; PrisonPlanet/FT, 27 septembre 2010 ; Bloomberg, 10 octobre 2010 ; ChinaDaily, 27 septembre 2010.

(11) Comme le résume admirablement le Telegraph du 11 octobre 2010, « l’Amérique au chômage menace de tous nous emporter ». Signe des temps, Bloomberg du 08 septembre 2010 annonce l’ouverture d’une plateforme de change Yuan-Rouble à Shanghai pour financer les échanges sino-russes.

(12) Les craintes grandissent au Royaume-Uni concernant la situation sociale et politique du pays dans le contexte de « super-austérité » prévu par le gouvernement pour cause de crise financière et budgétaire : perte de près d’un million d’emplois, crise sociale, agitation… Sources : Independent, 02 octobre 2010 ; Telegraph, 13 octobre 2010 ; Guardian, 11 septembre 2010 ; MarketWatch, 21 septembre 2010.

(13) C’était d’ailleurs la principale raison d’être de la « crise grecque devenue crise de l’Euro » au Printemps 2010, alimentée en particulier par les articles du Financial Times : détourner l’attention de Londres et de la Livre sterling. Voir [les] GEAB du premier semestre 2010.

(14) Les récentes déclarations de Steve Schwarzman, patron du géant financier Blackstone, comparant la volonté de Barack Obama d’imposer plus lourdement les sociétés financières à l’invasion de la Pologne par Hitler, illustrent l’atmosphère explosive qui règne au sein des élites américaines. Source : NewYorkPost, 14 octobre 2010.

(15) À cause de l’ampleur des déficits existants et du fait du blocage politique washingtonien.

(16) A ce propos, notre équipe souhaite utile de rappeler que le mystère de la montée simultanée de classes d’actifs différentes, comme les actions ou l’or par exemple, n’a rien de mystérieux : les opérateurs fuient les bourses (comme nous l’avons montré dans le GEAB précédent) et transforment leurs actifs financiers et monétaires en or (ou autres formes d’actifs moins dangereux) et la Fed (et ses partenaires) injectent des liquidités dans les places financières pour éviter un effondrement généralisé. Seul problème, quand la musique va s’arrêter, les bourses vont connaître une situation tragique. Source : CNBC, 08 octobre 2010.

(17) La situation est si mauvaise que la lecture du New York Times du 13 octobre 2010 commence à ressembler à un copié-collé du GEAB d’il y a un an ou deux… c’est dire ! L’article de Michael Powell et Motoko Rich qui décrit la « reprise » comme une simple continuation de la récession présente sous une lumière crue la détresse des classes moyennes à travers tout le pays, tandis que le même jour Paul Reyes livre une remarquable collection de sites de photographes qui tentent de montrer les ravages de la « Très Grande Dépression US » comme l’appelle [le] LEAP depuis la fin 2006.

(18) Franck Biancheri en propose une présentation détaillée avec les deux principaux scénarios envisageables pour 2010-2020, dans son livre « Crise mondiale : en route pour le monde d’après ».

(19) Source : SeekingAlpha, 24 septembre 2010

(20) La toute récente annonce de Singapour que, dorénavant, les marges de fluctuation de sa devise par rapport au Dollar US seront plus importantes, est le dernier exemple (chaque jour en apporte un nouveau) des postures de plus en plus défensives que prennent les différents États. Chacun cherche à accroître ses marges de manoeuvre pour faire face à l’imprévu. Au passage, il est intéressant de noter que Singapour a vu son PNB décliner de 19% au troisième trimestre, preuve qu’en Asie aussi l’ambiance redevient morose. Sources : YahooFinances, 14 octobre 2010 ; MarketWatch, 13 octobre 2010.

(21) Pour la Chine, l’une des solutions consistera certainement à injecter dans l’économie du pays ses immenses réserves en Dollars US, comme le préconise déjà la nouvelle génération de banquiers chinois. Ce qui n’arrangera pas les affaires du Dollar US. Source : Dallasnews, 19 septembre 2010.

(22) C’est le National Bureau of Economic Research (NBER) qui est en charge de « dire la messe » à ce sujet.

(23) Comme le décrit fort bien MSNBC du 06 octobre 2010, c’est une fois par mois, à minuit, dans les supermarchés, que se révèle l’Amérique de la très grande dépression, quand les dizaines de millions de bénéficiaires des bons d’alimentation vont faire leurs courses. D’après l’étude du Center for Economic and Policy Research publiée le 16 septembre 2010, c’est en effet désormais un Américain sur trois qui n’arrive plus à boucler ses fins de mois (soit une centaine de millions de personnes).

(24) Source: CNNMoney, 12 octobre 2010.

Laboratoire Européen d’Anticipation Politique

Bonne dégaine

Commentaires

Les commentaires ont été archivés.
X