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La réforme des retraites entre mensonges et manipulations

Sep
2010

Par Malakine

La journée d’action contre la réforme des retraites a semble t-il été un franc succès, ce qui n’a rien d’étonnant dans la mesure où la réforme portée par le ministre Woerth fait presque l’unanimité contre elle. On lui reproche son inéquité, son injustice, le recul des droits sociaux qu’elle implique ou l’insuffisante mise à contribution des revenus du capital. Pourtant, il est deux arguments qui me semblent insuffisamment développés dans le débat public.

L’esprit de cette réforme s’appuie sur ce que le gouvernement appelle les « mesures d’âge » censées réduire le besoin de financement sans avoir à augmenter les cotisations, ni réduire le montant des pensions. Or ce point est éminemment discutable et les opposants font à mon avis l’erreur d’accepter ce postulat, ce qui ne peut que conforter la position du gouvernement.

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L’arrivée à la retraite de la classe d’âge du baby-boom conjuguée à l’allongement de la durée de la vie, va incontestablement accroître le besoin de financement des systèmes de retraite. Le COR évalue que le nombre de retraités augmentera de 37% d’ici à 2030, ce qui ne représenterait pourtant que moins de 2 points de PIB à l’horizon 2020. Le problème se pose d’ailleurs en des termes tout à fait similaires pour toutes les dépenses sociales liées au vieillissement, assurance maladie et dépendance. Fondamentalement, il s’agit de savoir comment équilibrer les comptes sociaux, qui sont d’ores et déjà dans une situation de déséquilibre structurel avec un déficit de 10 milliards en 2008 et 20 milliards en 2009.

On considère généralement qu’il est possible de rééquilibrer les comptes, soit en réduisant le montant des prestations, soit en augmentant le montant des cotisations, ce qui est la logique même. En ce qui concerne plus particulièrement les retraites, on ajoute, une troisième solution qui tient lieu de remède miracle : l’allongement de la durée de cotisation.

Cette approche est affectée du même vice méthodologique que le « travailler plus pour gagner plus » du candidat Sarkozy, qui prétendait augmenter le pouvoir d’achat par un allongement la durée de travail hebdomadaire, avec son dispositif d’exonération des heures supplémentaires. Cette logique peut fonctionner pour un individu, mais n’est à l’évidence pas transposable au niveau macro.

Le maintien des seniors plus longtemps au travail ne pourra pas se faire sans effet d’éviction. Soit ils parviendront à s’y maintenir et cela se fera au détriment des classes d’âges plus jeunes, ce qui sera le cas notamment dans la fonction publique, qui devrait ainsi se transformer progressivement en véritable gérontocratie. Soit ils ne pourront pas et ils passeront simplement à la charge de l’assurance chômage.

On ne peut pas augmenter la quantité de travail globale d’une population en décrétant l’allongement de la durée individuelle. C’est un peu comme si on voulait rééquilibrer les comptes de l’assurance maladie en décrétant un allongement de la durée de vie en bonne santé !

Cette réforme relève d’une pure logique proclamatoire. Le gouvernement décide d’augmenter statistiquement le volume de la population active, tout en lui assignant un objectif de retour au plein emploi. Comment ? Mystère ! Probablement par la magie de la parole sarkozienne… La technique n’est d’ailleurs pas nouvelle. Le gouvernement a fait la même chose en matière industrielle, où notre génial président a assigné à l’industrie comme à la glorieuse époque du Gosplan, un objectif d’augmentation de 25% de la production d’ici à 2015, annonce qui n’a été suivie que par la mise en place d’un observatoire statistique destiné à mesurer la part du made in France.

Les mesures d’âges ne pourront avoir d’effets positifs sur les finances publiques que dans deux cas :

– lorsque les allocations chômage dont pourront bénéficier les seniors qui devront attendre 62 ans et l’ouverture de leurs droit à la retraite seront inférieures à la pension retraite qu’ils auraient touché avant la réforme.

– lorsque ceux qui ne pourront pas se maintenir dans l’emploi jusqu’à 67 ans afin obtenir la totalité de leurs droits, se verront affecter une décote qui réduira leur pension par rapport à ce qu’elle aurait été avant la réforme.

Dans les deux cas, les seules économies possibles se traduisent par une réduction des prestations. Qu’on arrête donc de considérer que le « travailler plus » est une solution alternative à l’augmentation des ressources ou la réduction des prestations !

Si la seule solution pour financer les retraites est de réduire le volume des pensions, qu’on le dise, qu’on l’assume et qu’on le fasse proprement, de manière égalitaire et sans épargner la génération dorée du baby-boom, ni même les retraités actuels qui – rappelons le – jouissent d’un niveau de vie en moyenne supérieur à celui des actifs. Car, c’est peut-être ce qu’il y a de plus choquant dans cette réforme, les mesures d’âge ne s’appliqueront pleinement qu’aux générations nées après 1956 !

Le report de l’ouverture des droits à la retraite – comme d’ailleurs la logique des heures sups dont elle partage l’esprit – ne peut fonctionner que dans une économie qui connaît des tensions sur le marché du travail. Or, avec un taux de chômage officiel de 9.3%, on ne peut pas vraiment dire que ce soit le cas de la France ! Cette mesure aura, tout comme la précédente, essentiellement pour effet de maintenir le taux de chômage à un niveau élevé. On va donc boucher un trou en en creusant un autre.

Ces mesures d’âges ne rapportent d’ailleurs pas grand chose au regard de leur coût social pour ceux qui en seront les victimes. Selon les projections officielles, elles ne devraient représenter qu’environ le tiers des économies estimées de la réforme en 2015 et moins de la moitié en 2018 (44%), le reste provenant de ressources nouvelles. Et encore, ces projections ne prennent pas en compte le report de charge inévitable sur l’assurance chômage. Ces mesures d’âges qui sont présentées comme étant le cœur de cette réforme et la garantie d’un retour à l’équilibre des comptes, apparaissent donc comme une véritable mystification !

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Ce mensonge en cache en autre. Le gouvernement nous assure qu’il s’agit de sauver l’équilibre du système de retraite et d’en garantir l’équilibre sur le long terme. Or cela est tout simplement faux.

L’objectif n’est que de rééquilibrer les comptes en 2018. Jusque-là, le système sera en déficit et, après cette date, il le sera de nouveau ! Entre-temps, on devrait mobiliser le Fonds de réserve des retraites, alors que son capital (une trentaine de milliards) ne correspond qu’à deux années de déficit prévisionnel, selon l’échéancier de retour à l’équilibre prévu par la réforme. On notera, incidemment, que le siphonage ainsi organisé du FRR est totalement contraire à l’orientation présidentielle qui prévalait encore il y a un an et qui voulait doter la France d’un « fonds souverain à la française », ce qui avait entraîné la création du Fonds Stratégique d’Investissement. Mais il est vrai que Sarkozy n’est plus à une contradiction près…

En outre, cet échéancier est basé sur la base d’hypothèses macroéconomiques qui semblent exagérément optimistes : 6,7% de taux de chômage, +2,2% de croissance du PIB et +1,8% de gains de productivité annuels pour la période 2014-2020, selon le scénario B du COR. Si ce miracle économique ne se produit pas, le système de retraite demeurera en déficit structurel et l’on reparlera d’une nouvelle réforme dans quelques années, que ce soit pour sauver les retraites ou la sécurité sociale dans son ensemble.

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A quantité de travail constant (rien dans la réforme n’est censé avoir pour effet de l’augmenter), les dépenses liées au vieillissement appellent à l’évidence la mobilisation de ressources nouvelles, ou si l’on préfère, à réaliser des économies au sein de nos 56% de PIB de dépenses publiques.

L’idéal serait encore d’éviter de poser la question en termes d’arbitrage entre actifs et inactifs pour tenter d’augmenter l’assiette qui sert de financement à la protection sociale, soit en développant l’emploi, soit en augmentant les salaires, soit par un meilleur partage de la richesse entre capital et travail, ce qui revient plus ou moins au même.

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