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Automne 2010 : la course à la ruine généralisée

Sep
2010

Par Jean-Claude Werrebrouck

Ce que nous appelions fordisme boiteux dans l’article du 19 juillet dernier correspondait à la construction – depuis la fin des Trente Glorieuses – d’un désajustement macroéconomique entre offre globale et demande globale. La mondialisation (étape 2) permet d’échapper au partage classique des gains de productivité. Mais la demande globale se maintient par « artificialisation de la plus value relative » (étape 3), mais aussi par la magie financière au profit des ménages (étape 4) et la magie financière au profit des vieux Etats-providence (étape 5). La crise elle-même apparaissant comme le dépassement des limites autorisées par la fuite en avant par la dette et donc, la dislocation de la magie financière.

Nous disions aussi qu’il n’y aurait pas de rétablissement du paradigme perdu.

Certains souhaitent apparemment aggraver les choses, et soutiennent que la crise n’est pas mondiale et se borne pour l’essentiel aux vieux pays victimes d’un défaut de productivité devenu abyssal. Point de vue jusqu’ici majoritaire, d’où les purges qu’il faudrait infliger, et que l’on inflige, par exemple, aux pays du « Club Med ». Comme le rappelle fort justement Paul Fabra, la mondialisation est plus que le libre-échange, et les « moins bons » ne disposent pas « d’avantages comparatifs » qui faisaient que dans le célèbre exemple du vieux Ricardo, l’Angleterre ne disparaissait pas, malgré la surproductivité absolue du Portugal. Aujourd’hui, la mondialisation, est en théorie, un déménagement autrement radical, puisque tout ou presque, peut être produit à meilleur compte en Asie. Le défaut de productivité n’est pas seulement abyssal : il est irrattrapable. D’où notre proposition – dans notre article du 16 juillet – d’un accord international sur l’obligation réglementaire d’un équilibre des comptes extérieurs de chaque pays. Les entrepreneurs politiques au pouvoir dans la plupart des pays, parce que nourris à la théorie néoclassique dominante, pensent qu’il y a va de leur intérêt de continuer à agir comme avant le séisme de la crise.

D’autres, apparemment moins écoutés par les entrepreneurs politiques présents, pensent que le conflit de répartition de la valeur ajoutée doit connaître une modification des rapports de forces. S’il y a eu développement de la magie financière, ce que nous appelions la « gigantesque finance » dans notre article du 6 mars dernier, c’est précisément en raison de la chute – en longue période – de la part des salaires dans la valeur ajoutée brute. Point de vue repris dans nombre de travaux économétriques et parfois – mais très rarement – contestés s’agissant de la France (Denis Clerc). Approximativement, cette thèse repose sur le mythe du paradigme des Trente Glorieuses qui, par la redistribution des gains de productivité, permettait un partage satisfaisant des PIB. Il s’agit donc d’une pensée issue de la famille keynésienne, pensée qui depuis quelques mois, se structure chez des auteurs anglo-saxons comme Krugman ou français comme Artus.

Il est tout d’abord exact de constater que le conflit traditionnel de répartition de la valeur ajoutée brute continue de fonctionner au désavantage des salariés. Le tableau suivant mérite attention :

Cliquez sur le tableau pour l'agrandir

Il révèle, en premier lieu, une corrélation entre l’importance des gains de productivité et la chute de la part des salaires dans la valeur ajoutée brute. C’est particulièrement vrai pour le cas des USA. Cela signifie que la première économie mondiale (14.204 milliards de dollars pour 2008 contre 13.565 pour la zone euro et 4.909 pour le Japon) souffre d’un déficit de demande interne qui ne justifie pas un investissement élevé, malgré l’accroissement des profits. Les ménages titulaires de salaires voient leurs revenus décroître et se mettent à épargner 6% de ces mêmes revenus en 2010, contre 1% en 2007. Autant dire qu’il ne peut être mis fin à l’abyssal déficit fédéral (plus de mille milliards de dollars) sans effondrement de l’économie américaine.

En second lieu, si la zone euro est en meilleure position sur le plan de la demande globale, elle souffre d’une extrême hétérogénéité. L’Irlande et l’Espagne sont dans une situation désespérée et, là aussi, une baisse en valeur absolue des déficits publics risque de se matérialiser par une hausse des valeurs relatives, le dénominateur (PIB) baissant plus rapidement que le numérateur (déficit absolu). La position de Standard & Poor’s, qui vient de dégrader la note de l’Irlande, est probablement justifiée. Les chiffres concernant la Grèce ne révèlent pas encore l’importance des mesures prises au printemps dernier, mais rejoindront bientôt ceux des deux pays susvisés : la chute brutale du niveau de l’emploi se traduira par une augmentation rapide de la productivité et une baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée brute.

De fait, si la zone euro est en meilleure position en termes de demande globale, c’est – fort peu – en raison de la position de la France et presque uniquement en raison de la position de l’Allemagne. Si, dans ce dernier pays, la productivité a beaucoup baissé, c’est en raison des mesures prises concernant le chômage partiel. De fait, la croissance allemande nouvelle (jusqu’à plus de 3% de croissance prévue pour 2010) va se traduire par l’augmentation de la productivité, sans qu’il soit possible de dire quoi que ce soit sur l’évolution future de la part des salaires.

Nous n’avions pas à notre disposition les chiffres concernant la Chine. Toutefois, l’effet de l’énorme plan de relance a logiquement abouti – en maintenant artificiellement une très forte croissance – à une chute de la part de la consommation dans le PIB, laquelle n’a – avec seulement 32% du PIB – jamais été aussi faible. La Chine est donc aussi dans une position de faiblesse de la demande globale, avec une consommation trop faible, mal compensée par des investissements pharaoniques dans le secteur public ou immobilier (62 millions de logements neufs seraient aujourd’hui inoccupés).

Au niveau mondial maintenant, selon Natixis, la productivité par tête progresserait de 3% en 2010, tandis que le salaire réel ne progresserait que de 1,5%.

Au total, les partisans d’une répartition de la valeur ajoutée plus favorable aux salariés semblent voir, dans l’inversion d’une tendance lourde d’augmentation de la part des profits, la solution à la crise, et la possibilité de voir le secteur privé prendre le relais des relances publiques aujourd’hui à bout de souffle.

Les lecteurs de ce blog savent que les deux points de vue exposés mènent également à l’impasse.

Les partisans de la « logique sacrificielle » (Stiglitz) ne font qu’accélérer la catastrophe annoncée : la Grèce risque de mourir sur l’autel du « dieu productivité », lequel exige des sacrifices toujours plus élevés et jamais libérateurs.

Les partisans de la nouvelle répartition devraient comprendre que la mondialisation, telle que conçue jusqu’à maintenant, est une barrière à toute élévation de la demande globale. Dans les années 30, la barrière à l’élévation de la demande autorisant les débouchés à l’énorme production de masse d’un fordisme naissant, était l’absence d’entrepreneurs politiques, qui ne voyaient pas encore la gigantesque rente qu’ils pouvaient percevoir en faisant naître l’Etat-providence. Ce que Ford avait conçu par tâtonnements successifs : production de masse associée à des salaires élevés – le fameux « five dollars/day » [cinq dollars par jour] de 1913 – n’était pas généralisable à l’ensemble de l’espace social. La barrière était la concurrence sauvage, empêchant une augmentation des salaires payée par la productivité et assurant les débouchés de la production de masse. Ce sont les entrepreneurs politiques qui ont vendu sur les marchés politiques la régulation globale, c’est-à-dire la généralisation du fordisme : législation du travail, protection sociale, etc. Pour le plus grand succès du paradigme fordien, et ce pendant plusieurs dizaines d’années dans beaucoup de pays. Aujourd’hui, c’est d’une nouvelle généralisation dont le monde a besoin. La forme nouvelle de la concurrence sauvage est ce qu’on appelle la mondialisation, dont on pense, à tort, qu’elle est l’aboutissement naturel du libre-échange. Elle est, au contraire, ruineuse en ce qu’elle disloque les sociétés et contrarie des droits fondamentaux (cf. notre article du 5 juillet dernier). Les entrepreneurs politiques des pays dits émergents l’ont parfaitement compris. Les BRIC ne sont pas des entités solubles dans le marché mondial. Ce sont simplement des Etats en développement. Etats reprenant, de façon au moins temporaire, tout ou partie des recettes qui firent le succès de l’Occident.

La nouvelle généralisation est, pour le moment, utopique en ce qu’elle bouleverse l’ordre des marchés politiques à l’échelle de la planète. C’est la raison pour laquelle le paradigme qui sera plus probablement mis en place, passera par la négociation planétaire de la sortie de la mondialisation. Comme on le sait, même pour ce qui n’est qu’un « second best » [pis-aller], les esprits, comme les intérêts, sont encore très loin d’y voir autre chose qu’une utopie rétrograde. C’est la raison pour laquelle les idées en vogue aujourd’hui – idées que nous venons de rappeler dans le présent texte – additionnent leurs forces pour accélérer la course à la ruine généralisée.

Bonne rentrée à toutes et à tous.

La crise des années 2010

(Merci à SPOILER)

N.B. : tous les liens hypertexte ont été introduits dans l’article par fortune.fdesouche.com.

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