L’affaire DSK : chronique de l’oligarchie française

Tribune libre de Paysan Savoyard

Malgré l’absence de recul, autorisons-nous à évoquer l’affaire Strauss-Kahn, qui nous paraît à ce stade pouvoir inspirer trois types de réflexions :

Les politiciens actuels semblent avoir perdu tout sens de l’intérêt général

L’affaire DSK illustre d’abord nous semble-t-il cette réalité de la vie politique. Les politiciens prétendent se placer au service de l’intérêt général : en réalité pour la plupart d’entre eux le moteur premier de leur engagement politique est l’attrait du pouvoir. Pouvoir de domination. Pouvoir de susciter l’admiration et l’envie de ceux que l’on domine. Plaisir de décider. Plaisir de changer la vie des personnes que l’on nomme ou que l’on disgracie, que l’on promeut ou que l’on évince, que l’on récompense ou que l’on punit. L’aisance financière que procure le pouvoir entre également en ligne de compte : si la politique ne permet pas en principe de s’enrichir, elle garantit du moins un train de vie élevé, lié notamment aux avantages en nature dont les politiciens bénéficient. Le pouvoir des politiciens-hommes exerce en outre manifestement un puissant attrait sur les femmes (cette constatation conduit, au passage, à mettre en doute la pertinence des analyses féministes).

Le pouvoir engendre des effets de jouissance et d’addiction comparables à ceux que procurent les drogues les plus actives. C’est pourquoi les politiciens se vouent à temps plein, et pendant toute la durée de leur vie, à l’entreprise de conquête du pouvoir puis à son exercice et sa conservation. Ils y déploient une énergie sans rapport avec ce que peuvent connaître les personnes menant une vie ordinaire. Il leur faut accepter l’extrême dureté d’un univers où les rapports humains sont fondés sur la domination, la conquête, la séduction et la destruction. Ils doivent se conformer à l’une des règles de base de la carrière politique qui consiste à se placer d’emblée dans les pas d’un chef, avant de le trahir lorsque le moment est venu de passer soi-même au premier plan. Ces différents aspects de la vie politicienne, relèvent en quelque sorte de la zone « primaire » de la nature humaine ; fort éloignés, certes, de la sphère des concepts et des principes, ils n’en sont pas moins très réels et très humains.

Ces mœurs au demeurant ne sont pas propres à la société politique française contemporaine. La chose est aussi vieille que la politique et il en allait probablement ainsi à Rome ou à Byzance. De même tous ces mécanismes jouent à l’identique dans tous les lieux de pouvoir, la politique comme l’administration, les entreprises comme les ONG. Loin de nous l’illusion qu’il puisse en être autrement. Nous n’irons pas plaider naïvement pour que les responsabilités politiques ne soient confiées qu’aux plus vertueux. Une telle aspiration serait tout à fait utopique et vaine. Elle serait également injustifiée : l’appétit du pouvoir et la recherche de leur intérêt personnel, en effet, n’empêchent pas nécessairement les politiciens de se soucier également de façon sincère de l’intérêt général, au nom duquel ils exercent les responsabilités qui leur sont confiées. Sous l’Ancien Régime, il était admis qu’un ministre de talent puisse s’enrichir au service de l’Etat, à l’instar de Richelieu ou de Mazarin. Là se situe sans doute l’un des aspects délétères de la période en cours : il semble bien que depuis plusieurs décennies, l’ivresse du pouvoir et de ses attraits ait fait perdre aux politiciens qui gouvernent notre pays toute conscience de l’intérêt général et même pour un certain nombre d’entre eux tout sens moral. Le phénomène n’est pas sans lien avec l’évolution d’ensemble de la société vers l’individualisme (le passage à une société athée joue également un rôle clé, nous semble-t-il).

 

Hypocrisie et mensonge, leviers des carrières politiques

S’agissant de leur vie privée, le parcours des hommes de pouvoir est souvent fondé sur le mensonge et l’hypocrisie. Dans les dernières décennies, M. Giscard d’Estaing puis à son tour M. Chirac ont fait croire à l’opinion qu’ils menaient chacun une vie de couple ordinaire, alors que leurs infidélités conjugales étaient notoires dans le microcosme politico-médiatique. M. Mitterrand avait placé très haut la barre de l’hypocrisie en présentant aux électeurs une épouse dont en réalité il vivait depuis longtemps séparé. Un nouveau sommet d’immoralité semble atteint avec l’affaire DSK.

Les socialistes se présentent depuis qu’ils existent comme le parti de la morale, le parti des belles âmes, le parti des « gens biens ». Et voici que le leader qu’ils s’apprêtaient probablement à choisir se révèle amoral et pervers. Certes les socialistes vont réclamer de ne pas être chargés du même opprobre que M. Strauss-Kahn lui-même. Or le comportement du parti et de ses responsables a lui aussi été parfaitement immoral. Les responsables socialistes n’ignoraient rien en effet des caractéristiques du personnage obsédé sexuel qu’est DSK. L’agression dont une journaliste affirme avoir été victime en 2002 avait fait l’objet d’articles et de témoignages consultables sur internet. Récemment encore, en 2008, M. Strauss-Kahn avait montré avec l’affaire Nagy qu’il appartenait à la catégorie de ces hommes qui usent de leur position professionnelle et de l’autorité dont ils jouissent pour obtenir les faveurs sexuelles de subordonnées (remarquons que le système des « promotions canapé », répandu selon toute apparence dans nombre d’organisations et de structures, vient là encore invalider les thèses féministes). Les socialistes ont pourtant soutenu ce personnage parce qu’ils escomptaient par son truchement parvenir au pouvoir. Ils s’apprêtaient ainsi à faire courir au pays le risque de placer à sa tête un individu dont le comportement était susceptible de porter gravement préjudice à son image. Les socialistes, ou du moins leurs dirigeants, sont évidemment moralement coupables de leurs dissimulations.

Tout cela se termine en apothéose. Le PS est le parti des féministes, le parti des immigrés, le parti des pauvres. Et c’est le candidat putatif des socialistes qui, non content de mener une vie de millionnaire, se rend coupable, si la chose est confirmée, d’un viol commis sur une femme de ménage de race noire. Avec ses affaires d’infidélités conjugales, de mariage people, de Rolex, de yacht et de Fouquet’s, Nicolas Sarkozy en apparaîtrait presque, par contraste, comme quelqu’un de fréquentable.

 

La collusion des journalistes et des politiciens

Cette affaire met enfin en évidence, une fois encore, la connivence qui existe entre le monde des médias et celui de la politique. Les journalistes, eux aussi, savaient ce qu’il en était du cas DSK et ils n’ont rien dit. Ainsi que l’illustrent plusieurs essais traitant de M. Sarkozy parus ces derniers mois, les journalistes sont étroitement liés aux politiciens. Ils vivent avec eux. Ils copinent avec eux. Ils partagent leur intimité. Leur proximité avec le pouvoir leur permet de bénéficier de divers avantages (régime fiscal favorable, intégration dans l’administration…). Mieux, de nombreux politiciens vivent en couple avec des journalistes (à commencer par ceux dont le nom est ou a été évoqué pour une candidature à la présidentielle, comme MM. Strauss-Kahn, Hollande, Borloo, Montebourg ou Juppé).

Les journalistes entretiennent avec les politiciens des relations malsaines. Ils ne peuvent donc jouer le rôle (enquêter, vérifier, informer, dévoiler…) qui est en principe le leur. Loin d’être indépendants, les journalistes constituent une composante essentielle de l’oligarchie française.

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L’affaire Tapie, l’affaire Elf, l’affaire Woerth, l’affaire DSK… Ces scandales qui se succèdent éclairent chacun tel ou tel aspect du régime d’oligarchie à la française. La plupart impliquent au même degré les différents partis de l’UMPS. Combien de temps va-t-il encore falloir aux électeurs pour qu’ils expriment le souhait d’un renouvellement complet du personnel politique ?

 

 

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