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La réconciliation russo-polonaise

Avr
2010

Par Xavier Moreau

La rencontre à Katyn du premier ministre russe, Vladimir Poutine et du premier ministre polonais Donald Tusk, est un événement chargé de symboles.

Du point de vue purement historique, cet événement n’a rien de surprenant et s’inscrit dans un processus initié dès la mort de Staline. Les crimes de Staline ont été dénoncés une première fois en 1956, durant le XXème congrès du parti communiste d’Union Soviétique. Katyn n’en fait pas partie. En 1992, le Président Boris Eltsine transmet au gouvernement polonais des copies des archives, prouvant notamment que le crime avait été commandité par Staline en personne. Ce sont d’ailleurs ces documents qui sont contestés aujourd’hui encore, par certains historiens russes et par le parti communiste.

Pour Vladimir Poutine, il n’y a plus de doute, Katyn est bien l’œuvre de Staline. Rien de surprenant à cela non plus. Dès son investiture, le Président Poutine a démontré qu’il fera le tri dans l’héritage soviétique. Sa rencontre avec Alexandre Soljenitsyne en 2002, le tchékiste et le dissident, est le symbole de la réconciliation de la Russie avec son histoire.

Pour Vladimir Poutine, ce crime n’est pas un crime de la Russie contre la Pologne. C’est un crime des bolchéviques contre l’élite polonaise. Il est une purge parmi toutes celles que subiront les peuples qui auront eu le malheur d’être soumis à cette idéologie inhumaine.

Le maréchal Vorochilov, proche de Staline, a lui-même supervisé, à partir de 1937, l’élimination de 40.000 de ses officiers. Il est l’un des signataires de l’ordre d’exécution des officiers polonais. Ces derniers ont été massacrés non pas en tant que polonais, mais en tant qu’élite, susceptible de s’opposer à la soviétisation de la Pologne.

En dehors de Vorochilov, les Russes sont très peu représentés au sein des dirigeants soviétiques des années 30. La plupart sont issus des minorités révolutionnaires géorgienne ou juive, comme Staline, Beria, Ordjonikidze, Skriabine dit Molotov, Mekhlys ou Yagoda. Ils sont animés par une haine revancharde contre le régime tsariste et les Russes. Ils vivent dans la paranoïa et de la « konspiratsia ». Les massacres de masses qu’ils ont commis en Russie, en Ukraine et au Kazakhstan en particulier, leur ont enlevé tout sens moral.

Si le peuple russe n’est pas responsable des crimes planifiés par ce clan sanguinaire, il fournira, en revanche, ses meilleurs généraux à l’armée rouge, comme Toukatchevski, Joukov, Koniev et Vatoutine. Ce dernier triomphe en été 1943 contre l’armée allemande, dans la plus grande bataille de chars de l’Histoire.

Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev regardent les crimes du communisme sans complaisance. Certes, il y a bien, pour une partie non négligeable de la population âgée de Russie, une nostalgie de Staline. Elle est principalement le fait des vétérans de la grande guerre patriotique. Staline, contrairement à Hitler, a laissé commander ses généraux, même s’il s’est attribué leur gloire. Le culte finissant de Staline, en tant que maréchal victorieux, disparaît au fur et à mesure que s’éteignent ces vétérans. Ces derniers ont mérité d’être laissés en paix avec les souvenirs héroïques de leurs 20 ans. Le dernier mémorial à la gloire de Staline, qui devrait être abattu, ne se trouve pas en Russie, mais en Géorgie, à Gori, dans la ville natale du dictateur.

Le peuple russe se laissa certes gouverner par le bolchévisme durant 70 ans, mais il en fut la première victime. Il se débarrassa de lui-même du totalitarisme rouge, en 1991, au moment, d’ailleurs, où certains présidents occidentaux jouaient encore la carte de la survie du régime soviétique. Les intelligentsias occidentales, pour faire oublier leur complaisance coupable pour Staline, Mao ou Pol-Pot, se sont efforcées de faire porter aux Russes en Union Soviétique, et aux Serbes en Yougoslavie, la responsabilité des crimes de leurs maîtres à penser.

La rencontre de Katyn pourrait être un tournant remarquable dans le concert des nations européennes et constituer une brèche dans le rideau de fer américain en Europe.

Depuis sa sortie du bloc communiste, en 1989, et la reprise en main de sa politique étrangère, la Pologne s’est retrouvée dans la position délicate qui fut toujours la sienne depuis le XVIIIème siècle. A l’Ouest, une Allemagne réunifiée reprenant à son compte la politique du « Drang nach Osten » (bond vers l’Est) et détruisant méthodiquement la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie, à l’Est la Russie, dont la faiblesse ne pouvait être que temporaire.

Traditionnellement, la Pologne s’est toujours tournée vers la France pour contrebalancer les deux empires. Malheureusement pour cette ancienne alliance, les années 90 sont, pour le Quai d’Orsay, synonymes de déclassement sur la scène internationale. Empêtrée dans la construction européenne, qui finit par se faire contre elle, la France se retrouve face au bloc germano-américain, auquel elle choisit de se soumettre.

Il ne reste, pour la Pologne, qu’à se mettre sous la protection de ceux qui l’ont pourtant abandonnée à Staline en 1945, les Anglo-américains. Elle s’engage avec enthousiasme dans le programme anti-russe de l’administration Clinton. Elle est ensuite dirigée par les frères Kaczynski dont l’anti-communisme est devenu un « anti-russisme » farouche. Leur politique étrangère est clairement définie, intégration économique dans l’Union Européenne et intégration politico-militaire dans l’OTAN. En 2002, la France regarde avec aigreur la Pologne acquérir des F16 américains la veille se son entrée dans l’Union.

Pour l’Amérique, l’alliance polonaise est de tout premier ordre. C’est un sujet de discorde entre les Etats-Unis et l’Europe, particulièrement en 2003, lorsque Donald Rumsfeld critique la « vieille Europe », tandis que Jacques Chirac rappelle à l’ordre les nouveaux venus dans l’Union. Ce levier anti-russe est idéal et plus docile que le couple franco-allemand qui renaît au début des années 2000.

C’est enfin, de manière plus générale, une zone de conflit entre le monde orthodoxe et le monde catholique, que l’Amérique se doit d’entretenir. Tant que catholiques et orthodoxes seront absorbés par leurs querelles doctrinales, ils ne verront pas que le véritable fossé civilisationnel se situe entre le monde chrétien et le monde anglo-saxon protestant, dont les valeurs mercantiles sont à l’opposé même des fondements de la civilisation européenne.

Le conflit entre Russes et Polonais est séculaire. Jusqu’au XVIIIème siècle, ce sont les Polonais qui menacent à plusieurs reprises le territoire russe. A partir du premier partage de la Pologne en 1772, cette dernière est écartelée entre l’Autriche, l’Allemagne et la Russie. Son seul allié reste la France, elle-même très affaiblie, à la suite des guerres napoléoniennes.

La première guerre mondiale et la révolution bolchévique permettent à la Pologne de retrouver son indépendance en 1918. En 1919, le général Pilsudski, héros de l’indépendance, décide d’attaquer l’Ukraine. Il rêve de fonder une fédération regroupant la Pologne, l’Ukraine et la Lituanie. Ses armées sont défaites par les rouges, et la Pologne évite de peu une nouvelle invasion. Le génie militaire du général Weygand sauve l’armée polonaise sur la Vistule.

Il faut ajouter que parmi la clique internationaliste qui forme le parti bolchévique, se trouve un Polonais célèbre, Félix Dzerjinski, fondateur de la Tcheka, ancêtre du KGB.

En août 1939, le pacte germano-soviétique met fin à l’indépendance, le temps de la guerre. En 1945, les soviétiques, victorieux, placent à la tête du pays un gouvernement communiste ami. La Pologne perd alors, au profit de l’Ukraine, la région de Lvov. Elle gagne en revanche de riches territoires sur l’Allemagne. Pendant 50 ans, elle est une des nations les plus turbulentes du bloc communiste, jusqu’en 1989, où Mikhaïl Gorbatchev relâche définitivement l’étreinte soviétique.

L’ancienneté de l’antagonisme russo-polonais fait de la réconciliation de Katyn un enjeu considérable, bien au-delà des drames de la seconde guerre mondiale.

Il n’y a plus, désormais, de conflit territorial entre les deux pays, ni de volonté impériale de part et d’autre. Le modéré Donald Tusk et le raisonnable Vladimir Poutine se rendent compte qu’ils ont tout à gagner à un rapprochement.

Paradoxalement, c’est la mort de l’un des Polonais les plus hostiles à la Russie, qui pourrait encore accentuer ce rapprochement. La disparition tragique du Président Kaczynski et d’une partie de son administration, a profondément et sincèrement ému le peuple russe tout entier. Les Polonais, de leur côté, ont été touchés par cette sollicitude. Les deux puissances ont désormais un socle pour construire une nouvelle relation.

Il y a bien longtemps que la lecture du Figaro n’apporte plus rien à la compréhension des relations internationales. En revanche, ce journal reste un bon révélateur des inquiétudes des milieux atlantistes, comme en témoigne le dernier article de Pierre Rousselin. On comprend son inquiétude.

En effet, une relation apaisée entre la Russie et la Pologne serait un nouvel échec de la diplomatie américaine en Europe, fondée sur l’érection du nouveau rideau de fer et le choc civilisationnel entre les mondes orthodoxes et catholiques.

L’image du Président Medvedev et du Premier ministre Poutine, priant pour le repos de l’âme de leurs frères slaves catholiques, efface celle des 250000 Serbes de Krajina épurés par les unités américano-croates en 1995.

Cette relation non-conflictuelle permettrait à la France, dans le cas où elle veuille retrouver son indépendance en matière de politique étrangère, d’entretenir ouvertement des alliances stratégiques de haut niveau avec ces peuples amis, sans qu’aucun des deux n’en prenne ombrage.

Source : Realpolitik.tv (article 1 et article 2)

Sur une malédiction des partis de résistance à la contre-colonisation
La "chasse aux roux"...

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