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La croisade de Marc Fiévet, dealer « au service de l'État »

Mai
2010

Après onze ans de prison, l’ex-aviseur des douanes, « lâché » par la France, fait le tour du pays pour réclamer réparation.

Fievet à côté de Tournus, fin novembre (DR)

Quand il en parle, il compte en jours : 3888 passés derrière les barreaux, pour avoir « servi l’État, » dit-il. Trafiquant de drogues international, ont répondu les justices canadienne et française. Après onze ans de prison, beaucoup auraient tourné la page. Lui pas. Depuis quelques mois, Marc Fiévet fait un « Narcotour. » Seul dans un camping-car aménagé par son gendre, l’ancien aviseur des douanes fait un tour de France et mène campagne sur le Net. Contre les « stups ,» contre Michel Charasse et contre tous ceux qui l’ont « lâché. »

L’histoire de Fiévet est celle d’un gars au bagout incomparable. A l’aise partout, il s’installe à Gibraltar dans les années 80, se fait beaucoup d’amis et flaire les bonnes opportunités. Trafics en tout genre, opérations de blanchiment, ce père de famille aux allures de VRP est un parfait « aviseur. » Un indic de la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED), rémunéré en fonction des saisies qu’il permet.

Roublard et très observateur, il finit par faire ami-ami avec de gros trafiquants. Colombiens, italiens ou marocains, ses contacts lui permettent de monter des coups qu’il « signale » ensuite à ses officiers traitants. Sur 107 tonnes de drogues ainsi signalées, il prétend que les douanes ne lui en ont créditées que 18. Le reste ? Évaporé… « Les primes d’aviseurs », dit-il, « sont parties conforter les caisses de la DNRED, qui n’arrivait pas à se satisfaire des fonds qui lui étaient destinés. »

Et puis un jour, c’est l’opération de trop… celle qui lui vaut de se retrouver dans une prison canadienne, condamné pour trafic international de stupéfiants.

Derrière les imprécations contre le système ambigu de l’État jouant la partition des dealers internationaux, NS55 (son nom de code) met en évidence le rôle trouble des services spéciaux, déjà dénoncé par le chercheur américain Alfred Mc CoyLa politique de l’héroïne en Asie du Sud-Est, », éditions du Lézard). McCoy décrit notamment comment le Sdece, puis la CIA, financèrent leurs opérations clandestines en contrôlant les routes du marché de l’opium.

C’est pour faire reconnaître cette politique clandestine des États, que Marc Fiévet n’hésite pas à installer son camping-car devant les directions régionales des douanes pour entamer un dialogue. Le tout sous l’oeil de la caméra d’Emmanuel Desbouiges et d’Olivier-Jourdan Roulot, deux journalistes qui autofinancent un projet de documentaire.

Dernier regard sur cette histoire hors normes, celui de Jean-Henri Hoguet, ancien patron de la DNRED (1987-1991), qui a « recruté » Fiévet. A la retraite depuis dix ans, M. Hoguet a préfacé le dernier livre de l’aviseur. Il a accepté de répondre, par mail, à quelques questions. Sans fioritures :

Comment expliquez-vous l’absence de soutien des responsables politiques vis-à-vis de Fiévet ?

Les dits « responsables » se sentent éventuellement concernés par les actions qu’ils ont conduites ou autorisées ou qui sont intervenues durant leur mandat, mais rarement pour celles qui sont intervenues des années auparavant. A fortiori lorsque la majorité politique a changé.

Pensez-vous que cette affaire puisse remettre en cause le système des aviseurs ?

Plus qu’un aviseur, Fiévet était un infiltré. Il est clair que ne pas soutenir un infiltré ne peut que tarir le recrutement. L’aviseur normal ne doit pas s’attendre à une protection particulière. Il donne une information, on l’exploite et si il y a un résultat il sera rémunéré en fonction de celui-ci. Tout ce qu’on lui garantit, c’est de conserver son anonymat.

Marc Fiévet estime que certains de ses signalements n’ont pas débouché sur une intervention des douanes…

C’est vraisemblable et c’est normal. Toutes ces affaires sont internationales, elles mettent en jeu de nombreux services et les informations doivent transiter par des chaînes hiérarchiques relevant de plusieurs pays. Vous pouvez ajouter le facteur temps, souvent essentiel, le facteur météo, la chance ou la malchance, pour comprendre que donner une info et réaliser une affaire sont deux choses différentes.

Comment se situe la France, en matière de lutte contre le trafic international ?

En Europe, je crois que nous sommes parmi les gens qui comptent, comme les Britanniques. Il faut tout de même savoir que l’on estime que l’on n’arrête que 5 à 10% de la drogue et qu’il a été jusqu’ici impossible de faire mieux. Beaucoup de pays font plus mal ! C’est le problème de la demande qu’il faudrait traiter, car il est illusoire de croire que l’on réglera la question en jugulant l’offre, ce qui est impossible dans un monde de plus en plus ouvert, avec des États aux motivations souvent antagonistes. Croit-on résoudre l’alcoolisme en supprimant l’alcool ?

Que faudrait-il changer pour accroître l’action des douanes en la matière ?

Le problème ne concerne pas que la douane, mais aussi la police et la gendarmerie. Il faut développer le renseignement aux plans national et international. L’échange de renseignements se heurte à de nombreuses difficultés : égoïsme des services qui travaillent d’abord pour eux mêmes, rivalités entre services, confidentialité des sources, rémunération des indics, etc.

Après le triste exemple Fiévet, il faudrait se donner les moyens d’avoir des infiltrés, de s’en occuper, de leur fournir protection. Ce qui implique des moyens considérables, notamment juridiques. Je doute qu’on en prenne le chemin, car les efforts à consentir ne peuvent être garantis au niveau des résultats à en escompter.

Rue89

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