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Implosion occidentale et croissance chinoise

Avr
2010

Une tribune libre de Michel Drac

La plupart des Occidentaux sont encore aujourd’hui convaincus que les USA possèdent une économie infiniment plus puissante, performante et créatrice de richesses que l’économie chinoise.

Il est fréquent qu’on vous oppose, quand vous évoquez la montée en puissance de la Chine, le ratio qui existe entre le PIB US au taux de change courant (14 400 milliards de dollars en 2008) et son équivalent chinois (4 300 milliards pour la même année), soit à peu près le chiffre magique de 3.

Voyons, comment pouvez-vous évoquer une situation de quasi-parité entre Chine et USA en termes de puissance économique, alors que le PIB des USA est trois fois plus gros que celui de la Chine ? Et comment pouvez-vous dire que le système US n’est pas forcément plus performant que le système chinois, alors que les USA, quatre fois moins peuplés que la Chine, ont un PIB trois fois plus important ? Voyons, le PIB par habitant des USA est 13 fois plus élevé que celui de la Chine !

Pour mesurer à quel point ce type d’interrogation est en soi révélateur de la confusion carte/territoire qui constitue, dans l’actuelle phase de paraphrénie collective, l’essence du mode de pensée de nos contemporains occidentaux, il faut ici rappeler quelques évidences.

La performance d’un système doit être ramenée à ses finalités. Il est donc sans objet de comparer les économies chinoises et américaines au regard d’un critère de mesure, le PIB au taux de change courant, qui est fait pour mesurer le niveau d’activité inscrit dans le système de représentation promu par les Etats-Unis.

Il faut au contraire affirmer, dès l’abord, que le PIB en lui-même n’est pas un indicateur neutre : il ne mesure pas l’activité économique au sens de la création de richesses effectives, mais l’activité économique au sens de la création de valeur financière. Et on rappellera ici qu’en 2000, le PIB américain incluait entre autres la valeur « ajoutée » inscrite au confortable et très artificiel chiffre d’affaires d’Enron (139 milliards de dollars tout de même), donc un gigantesque amoncellement de jeux d’écriture et de dettes maquillées en profit. Voilà qui donne d’emblée une idée de la pertinence de l’indicateur PIB.

La réalité de l’économie n’est pas faite par sa cartographie financière (qu’on la mesure par le PIB ou par un autre indicateur), mais par l’ensemble des chaînes logistiques de production et de transport, des services rendus et des créations de valeur intellectuelle effectives, mesurées par exemple à travers les redevances versées au titre des brevets.

Il est pratiquement impossible de ramener cet ensemble à une unité de mesure unique et non contestable, pour deux raisons :

– D’une part, le territoire à cartographier n’est pas homogène dans sa substance, et on est donc obligé de retenir des équivalences conventionnelles entre, par exemple, la production physique de la marchandise et le service à valeur ajoutée greffé sur cette production, ou encore entre les marchandises elles-mêmes. Or, l’équivalence dépend implicitement du système de représentation et de construction du sens collectif dans lequel on a choisi de s’inscrire. Par exemple, dans une société où il y a de plus en plus de célibataires, le prix du mètre carré habitable est plus élevé dans les petits appartements, parce que l’offre est saturée par la demande. Inversement, si demain cette société voit une brutale poussée de la nuptialité et de la natalité, l’offre en petits appartements va saturer la demande, et le prix du mètre carré habitable sera plus élevé dans les grands appartements. De même, dans une société qui fait peu d’enfants, le fait qu’il y ait une crèche dans une résidence a peu d’importance, alors que c’est un service fortement apprécié dans une société qui fait beaucoup d’enfants.

– D’autre part, la valeur allouée à une chaîne logistique de production de marchandise ou de service n’est pas la même, selon qu’on s’intéresse à l’efficience ou à la robustesse du processus. Tous les gestionnaires industriels du monde savent qu’il est extrêmement difficile de quantifier dans l’absolu la valeur d’une solution de production, parce que cette valeur dépend en réalité du contexte dans lequel l’activité va s’exercer. En particulier (et cela est crucial, s’agissant de l’économie contemporaine, soumise à de forts risques géopolitiques à court terme, écologiques à moyen et long terme), une solution très efficiente en situation optimale peut s’avérer extrêmement fragile en situation dégradée – et son évaluation doit en tenir compte. Il est troublant, soit dit en passant, que cette évidence, expérimentée quotidiennement partout à travers le monde par des millions d’ingénieurs, n’ait jamais été sérieusement prise en compte par les macro-économistes dont les tirades remplissent régulièrement les colonnes de nos journaux. On leur suggèrera de faire, de temps en temps, un stage dans le service contrôle de gestion d’une entreprise industrielle ou de service.

En réalité, le seul moyen de juger, même très approximativement, de la performance d’un système économique (et, indirectement, du système politique qui l’encadre), c’est de ramener son action à ses objectifs, explicites et implicites, en situation optimale et en situation dégradée.

Au rang des objectifs explicites, on retiendra le bien-être de la population (plus exactement, la garantie du niveau de bien-être que la population exige, au regard de ses critères culturels) et le maintien des outils stratégiques indispensables à la protection de cette population.

Au rang des objectifs implicites, on ajoutera sans doute la capacité d’étendre les outils d’action stratégiques permettant de maintenir et, si possible, d’accroître la puissance relative du pays.

Pour la notion délicate de « situation dégradée », nous dirons qu’il faut s’intéresser à la capacité du système à maintenir sa cohésion si les chaînes logistiques sont durablement perturbées par des évènements possibles, par exemple une interruption des importations en énergies, matières premières ou produits semi-finis.

Cette définition, on le remarquera d’emblée, implique que nous ne validons pas une grande partie de ce qui fait la différence actuelle entre le PIB US et le PIB chinois.

Tout d’abord, une moitié environ du différentiel (soit 2 fois le PIB chinois) est due à la sous-évaluation de la monnaie chinoise, sous-évaluation maintenue par Pékin volontairement, afin de favoriser ses exportations, et longtemps tolérée par les USA (parce que cela permettait aux multinationales US d’utiliser une main d’œuvre asiatique très bon marché, et donc de faire pression sur les salaires partout ailleurs dans le monde). Corrigé de cet effet de sous-évaluation, le ratio entre le PIB US et le PIB chinois tombe à 2 (au lieu de 3).

Ensuite, le PIB US inclut de nombreuses prestations de service qui ne rentrent pas dans notre définition de la performance économique réelle. Par exemple, il y a aux Etats-Unis un million d’avocats, soit 3 pour 1 000 habitants (France : 1 pour 1 000 habitants). Il est évident que, si les salaires de ces avocats entrent dans la valeur ajoutée supposée de leurs firmes, donc dans le PIB des Etats-Unis, cette création de valeur comptable ne reflète pas une capacité de création de richesse de la part de la société US, mais plutôt sa tendance à la judiciarisation. On peut difficilement voire une pathologie sociale comme une richesse.

Ce point étant établi, passons maintenant à l’examen de la situation respective des USA et de la Chine, au regard de l’efficacité réelle de leurs systèmes respectifs, dans leurs contextes respectifs, et au vu de leurs objectifs stratégiques probables.

Commençons par décrire le système chinois. Il est souvent mal connu en Occident.

La Chine est désormais une économie de marché régulée. Cela lui a permis, à partir des années 80, de sortir de la stratégie contre-productive imposée par les maoïstes : au lieu de financer une industrie lourde qui demande beaucoup d’investissement et peu de main d’œuvre, les Chinois comprirent que leur ressource-clef était la main d’œuvre, et ils développèrent l’industrie légère. Ainsi, ils prirent le train de la révolution industrielle là où il peut être pris, c’est-à-dire en amont de la sidérurgie et de la construction mécanique, dans le textile, en exploitant l’exode rural.

L’erreur stalinienne (erreur imposée, précisons-le, par les exigences militaires), erreur qui avait tué dans l’œuf le développement soviétique, fut donc évitée en Chine, à partir de 1980. Et donc, à la différence de l’industrie russe (encore aujourd’hui peu diversifiée), l’industrie chinoise s’est construite sur des bases saines, de bas en haut en termes de complexification des processus et d’intensité capitalistique.

Simultanément, dans les années 80, l’agriculture chinoise fut « dé-collectivisée » : elle revint, en pratique, à un système de production sur la base de la famille, soit le système traditionnel de l’Empire du Milieu.

On peut donc considérer que l’économie chinoise, dans son organisation fondamentale, n’est de type « socialiste soviétique » ni dans l’industrie, ni dans l’agriculture.

Cependant, le système chinois ne peut pas être défini non plus comme un pur capitalisme. Les prix à la consommation sont libres, mais les prix des facteurs de production sont partiellement encadrés. Une grande partie des entreprises chinoises sont en réalité d’anciens bureaux d’Etat reconvertis en firmes commerciales, mais toujours rattachés à la sphère publique.

Au fond, le système chinois est un réseau d’économies régionales dirigées, avec encadrement de facto des prix du travail et de la terre (largement par les autorités locales), des manufactures d’Etat (souvent sous le contrôle des régions), et une interpénétration du privé et du public dans le cadre d’instances paritaires ou fonctionnant comme telles au niveau local. Bref, c’est un colbertisme adapté à l’échelle d’un continent.

La Chine nous montre tout bonnement que c’est l’Etat qui crée le Marché, et non l’inverse – comme nous le savions jadis en Occident, avant de nous faire laver le cerveau par les néolibéraux.

Ce qui est spécifique à la Chine, c’est uniquement l’effet de taille induit par ses dimensions.

En pratique, le pouvoir central agit comme une instance d’arbitrage entre des régions chinoises parfois aussi grandes que la France, qui arbitrent leur politique localement, et souvent en guerre commerciale très violente entre elles (d’où le fait qu’il existe des freins à l’importation à l’intérieur de la Chine, d’une province à l’autre). Il ne faut pas perdre de vue, à ce sujet, que le gouvernement de Pékin dirige un continent divisé linguistiquement, mais uni par l’écriture.

Aujourd’hui comme hier, la Chine n’est donc pas un pays, mais un Empire qui ne peut que se refaire à chaque fois qu’il a explosé (au reste, les Chinois ne se trompent pas quant à cette permanence : en Chinois, la « révolution » communiste se dit « changement de dynastie », en toute simplicité).

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est que cet Empire est dirigé par des adeptes de la mobilisation totale des forces productives, dans le cadre d’un système socioéconomique fondamentalement corporatiste et dirigiste, qui constitue un capitalisme alternatif. Cela, cette irruption de la Chine dans un débat jusque là cantonné au monde occidental, c’est vraiment nouveau.

Le système chinois, c’est l’économie sociale de marché moins la démocratie. Il existe, à l’Est, une nouvelle formule de régime autoritaire préservant les structures du capitalisme – en termes provocateurs : un fascisme.

Depuis vingt ans, ce système a généré une croissance considérable (environ 10 % par an, sans tertiarisation malsaine). La réalité de cette croissance est indiscutable, même si les statistiques chinoises sont sujettes à caution (les régions ont tendance à truquer les chiffres pour des enjeux de pilotage interne), d’autant plus que certains acteurs ont intérêt, au sein du monde chinois, à minorer leur performance réelle.

Cette croissance, contrairement aux idées reçues, n’est que très partiellement liée aux investissements étrangers. En fait, les implantations étrangères ont intéressé Pékin pour deux raisons : parce que c’était la garantie d’un accès plus facile aux marchés étrangers, et parce que c’était l’occasion d’opérer des transferts de technologie.

Quant à l’investissement lui-même, il a été obtenu à partir du taux d’épargne chinois, très élevé – quand on nous explique que la croissance chinoise est financée à crédit, ce qu’on oublie de nous dire, c’est que les crédits octroyés par les banques sont eux-mêmes couverts par l’expansion de l’épargne des particuliers. La Chine, actuellement, code la richesse, elle ne la surcode pas.

Sur le plan de l’organisation des flux de capital, la Chine fonctionne sur un modèle de banque-industrie qui la rattache au capitalisme rhénan, et non au capitalisme boursier anglo-saxon (ainsi, la capitalisation boursière de Shanghai est à peine supérieure à celle de Londres, et elle représente moins de 20 % de celle de New York). Cela n’empêche pas la Chine de présenter un taux d’investissement énorme (jusqu’à 40 % du PIB ces dernières années, un chiffre caractéristique d’un décollage exceptionnellement rapide).

C’est cet investissement, conduit à un rythme très soutenu, qui explique la croissance chinoise, tirée par l’accroissement des capacités de production et le transfert progressif de la main d’œuvre des activités sous-productives vers des activités productives. Contrairement à l’Occident, où la croissance est produite par la consommation (financée par la dette), en Chine, elle est le fait d’un investissement massif.

Sans nier que les décisions d’investissement soient parfois mauvaises, il reste qu’indiscutablement, la croissance chinoise a été, ces dernières décennies, plus saine que la croissance occidentale (il vaut mieux avoir des usines surdimensionnées et des ouvriers peu productifs que des consommateurs surendettés et plus d’usines du tout).

La première conclusion qu’on peut tirer de ce tableau chinois, quand on le rapporte à celui présenté par un système américain en pleine paraphrénie et désormais menacé de basculer à tout moment dans la phase d’anomie, c’est que le système chinois, en tout cas, s’est montré ces dernières décennies incomparablement plus performant que le système américain, en termes de capacité à créer de la croissance réelle. Le fait que cette performance ne traduise qu’un rattrapage n’enlève rien à sa réalité. Le fait qu’il soit évidemment plus facile de monter quand on part de bas n’empêche pas que l’on a monté en Chine, et pas aux Etats-Unis.

Cette croissance a-t-elle permis de garantir aux Chinois ordinaires le niveau de vie que leur standard culturel exige ? Il faut sans doute ici distinguer deux Chine : le monde rural (900 millions de personnes) et le monde urbain (« seulement » 400 millions), deux mondes présentant des sociologies et des mentalités très différentes.

Pour la Chine rurale, la période contemporaine est celle d’une amélioration réelle du niveau de vie, parti il est vrai de très bas (la croissance démographique chinoise des XVIII°, XIX° et XX° siècles avait fait des campagnes chinoises un véritable enfer surpeuplé). A l’heure actuelle, cette immense campagne n’a plus faim, et les familles sont en situation d’établir leurs enfants. Au regard des normes de ce monde, cela seul suffirait à faire de l’époque actuelle une période de prospérité.

Mais on se tromperait en pensant que la Chine en est encore là : il faut se méfier des statistiques qui indiquent un revenu rural moyen par tête de l’ordre de quelques centaines d’euros, elles n’ont pas beaucoup de signification dans un univers où une grande partie de l’activité économique n’est pas inscrite dans le cycle de l’échange. En réalité, plus de la moitié des ménages ruraux ont le téléphone et une machine à laver, presque tous ont la télévision.

Autant dire que pour la Chine rurale, l’époque actuelle correspond à une sorte de miracle économique. Il faut se rendre compte que nous parlons là d’un monde qui est passé, en une génération, d’un sous-développement comparable à celui de l’Afrique Noire à une opulence comparable aux zones retardataires de l’Europe. La campagne chinoise vit actuellement les trente glorieuses, elle est en train de développer son potentiel en procédant au codage du réel à travers le signifiant économique.

Bref, la Chine des années 2000 démontre tout simplement que le processus de développement vécu par l’Occident pendant les trois premiers quarts du XX° siècle, à des dates variables selon les zones, peut être conduit hors d’Occident (comme il l’a déjà été au Japon ou en Corée).

Il n’y a là rien de nouveau, rien d’étonnant. La seule chose surprenante, c’est de lire dans la presse occidentale des contre-vérités du genre : « la croissance de la Chine est dépendante de ses exportations », alors que la croissance annuelle du pays (+ 600 milliards de dollars par an en parité de pouvoir d’achat, en moyenne sur ces dernières années) est égale à environ 4 fois l’excédent commercial (+ 150 milliards environ, les bonnes années), et qu’elle résulte donc pour les trois quarts du développement du marché intérieur.

Là encore, derrière les illusions occidentales, on trouve en réalité la confusion entre la carte et le territoire : les exportations chinoises représentent le quart du PIB nominal (faussé par le taux de change), mais elles ne rapportent que 2 points de croissance réelle par an.

Cette confusion carte/territoire explique que les Occidentaux soient aujourd’hui très surpris de voir la Chine poursuivre sa croissance, ralentie mais toujours soutenue, malgré la contraction de son commerce extérieur. En l’occurrence, il aurait suffi d’analyser les données en profondeur pour comprendre que la Chine peut se développer de manière autocentrée. Plus lentement certes, mais aussi d’une certaine manière plus sainement : la réduction de l’extraversion chinoise va obliger l’économie de l’Empire du Milieu à accélérer la construction de son marché intérieur.

S’il existe évidemment des motifs de mécontentement dans les zones rurales, cela tient surtout à un fait vieux comme le monde : le mirage des villes, la fascination du paysan devant le citadin – et surtout la fascination du paysan pauvre devant le citadin enrichi. Les excédents de la main d’œuvre rurale se déversent régulièrement dans les villes, selon un phénomène très classique d’exode rural et d’immigration vers les zones industrielles. Là encore, il n’y a absolument rien de surprenant, et la Chine est tout simplement en train de vivre l’évolution que nous avons connue, en Europe, pendant les trente glorieuses – dans ce domaine-là aussi.

Le migrant rural pauvre et en situation irrégulière (la Chine a un système de passeport intérieur), qui survit en zone urbaine avec trois bols de riz par jour en sous-louant deux mètres carrés au sol dans un appartement surpeuplé, est l’exact équivalent de notre « arabe qui dort chez les marchand de sommeil », personnage typique des années 70. La seule différence est que « l’arabe » chinois parle souvent la même langue que son marchand de sommeil. Pour le reste, même motif, même punition.

Le développement des entreprises industrielles en zone rurale (une priorité du gouvernement chinois depuis deux décennies, pour limiter les migrations intérieures) n’est que l’équivalent de notre « aménagement du territoire ». Et là encore, la seule originalité de la Chine, c’est l’ampleur des phénomènes : il y aurait 130 millions « d’immigrés de l’intérieur », dans l’Empire du Milieu (dont 80 millions de « clandestins tolérés », énorme réservoir de main d’œuvre à bon marché).

Dans la Chine urbaine et fortement industrialisée se déroulent aujourd’hui des phénomènes qui évoquent nos trente glorieuses encore plus clairement que dans les campagnes. La transformation des entreprises publiques en sociétés par action a été conduite dans une logique d’économie mixte qui n’est pas sans rappeler les solutions du gaullisme en France (quand l’Etat utilise le privé comme agent de transformation bénéfique, et quand le privé utilise l’Etat comme allié stabilisateur), tandis que l’organisation interne des entreprises, avec un congrès des ouvriers influençant le conseil des superviseurs, fait penser à la cogestion allemande (dans une version plus autoritaire, puisque fortement encadrée par l’appareil du Parti).

Il est à noter que sans être parfait (certaines entreprises privatisées en quasi-monopole ont été touchées ces dernières années par une vague de scandales), le processus n’a absolument pas donné lieu à une entreprise de pillage, au contraire de ce qui s’est passé en Russie sous Eltsine. Sur ce point, le succès du passage à l’économie de marché par une Chine souveraine, par opposition aux conditions désastreuses de la Russie sous domination du capital anglo-saxon, a constitué une leçon très importante, et reçue parfaitement à Moscou.

Je crois que le signe le plus probant du caractère assez sain de ce processus de privatisation est qu’il a donné lieu à d’innombrables critiques. A la différence de l’économie version Enron, l’industrie chinoise contemporaine ne prétend pas voler de succès en succès. Elle se reconnaît des problèmes, et les assume politiquement et médiatiquement.

Par exemple, personne, en Chine, ne songe à nier que le système de banque-industrie ait débouché, dans certains cas, sur des surinvestissements massifs et désastreux, ni qu’il ait connu des scandales retentissants, essentiellement parce que le grand point faible de la gestion chinoise est le défaut d’expertise et d’audit au niveau bancaire.

Cela seul suffit à démontrer que la Chine n’est pas entrée dans une phase de surcodage préludant à la phase de paraphrénie, comme les USA l’ont fait à partir des années 1990 : elle est encore en phase de codage du réel, et donc de croissance réelle. Quand la Chine avoue qu’entre 10 % et 30 % des prêts bancaires aux entreprises sont improductifs, cela veut dire qu’en Chine, on se pose la question du caractère productif des prêts.

Par rapport à une économie occidentale où l’on en est à débloquer 17 % du PIB, en 2009, juste pour sauver les banques elles-mêmes, c’est une différence positive. Il vaut mieux savoir qu’on n’est pas parfaitement bien portant qu’être mourant et ne pas savoir qu’on l’est.

En somme, la Chine est tout simplement en train de nous démontrer qu’ayant des fondamentaux anthropologiques comparables à ceux des autres pays asiatiques, elle peut développer une économie aussi efficace que celle de ces pays. Il n’y a là rien de surprenant ni d’illogique.

Certes, c’est une évolution décisive dans l’architecture de l’économie globale, parce que le poids de la Chine en fait un acteur spécifique par nature. Mais ce n’est au fond que le retour à la situation qui prévalait avant la révolution industrielle et la guerre de l’opium : en gros, le poids économique de la Chine a vocation à dépasser légèrement celui de l’Occident pris dans son ensemble, puisque la population chinoise est supérieure (1 300 millions pour la Chine seule, contre environ 900 millions pour l’Occident), et la productivité par travailleur potentiellement comparable (on estime d’ailleurs qu’avant la révolution industrielle, la Chine avait un PIB par habitant conforme à la moyenne européenne).

L’Empire du Milieu ne fait que rattraper son retard – et il n’a accompli, pour l’instant, qu’une partie du chemin ; il faudra encore deux décennies, peut-être trois, pour que la Chine achève de concrétiser son potentiel. La rapidité de sa croissance s’explique tout simplement par le fait, précisément, qu’il ne s’agit que d’un rattrapage, et nous n’en sommes qu’au début de ce rattrapage. Cet immense pays nous offre un remake des trente glorieuses, à son échelle.

La seule question qui se pose à présent, c’est : les USA ont-ils les moyens d’empêcher la Chine de devenir la première puissance mondiale ? Et la réponse dépend, évidemment, de l’appréciation de la robustesse de l’économie chinoise, au-delà de son niveau de performance en situation normale.

Les facteurs de vulnérabilité de l’économie chinoise sont considérables. La surcapacité est importante dans certaines industries, et une brutale contraction de la demande internationale implique une augmentation rapide du taux de chômage. En outre, il est clair que les inégalités sont excessives (l’indice de Gini est comparable à celui des USA), et engendrent un vif mécontentement (les troubles sociaux sont fréquents et très violents).

Facteur aggravant, la population chinoise vieillit, et la proportion actifs/retraités va aller se dégradant dans les décennies qui viennent, entraînant une crise structurelle des systèmes de retraite (la situation de la Chine, sur ce plan, est assez comparable à celle de l’Europe, à un détail près : la population va continuer à augmenter pendant quelques années, du fait de « l’effet retard » de la forte croissance des décennies passées).

Mais il ne faut pas perdre de vue que le régime chinois n’est nullement démocratique, et que l’assouplissement de ce régime a été, jusqu’ici, très « dosé ». Même si ce constat est d’une grande tristesse, il faut l’admettre : la répression brutale sur les contestations sociales est à ce stade la seule méthode adaptée à la réalité chinoise. Ou pour le dire en termes provocateurs : le fascisme, du point de vue des fascistes, ça marche.

Conclusion : la probabilité qu’un grand mouvement de contestation sociale puisse voir le jour et déboucher sur autre chose qu’un massacre (cf. Pékin 1989) paraît relativement faible. D’autant plus que les difficultés liées à la crise des retraites vont fabriquer des pauvres vieux, donc peu remuants.

Autre facteur de fragilité, plus sérieux celui-là : la croissance chinoise est très consommatrice d’énergie. L’industrie chinoise est vorace autant que polluante, et il faudra des décennies pour qu’elle rattrape son retard en matière de lutte contre la pollution et de réduction de la facture énergétique.

Mais pour l’instant, la Chine semble se mettre en situation de couvrir ce risque par son entente avec la Russie. Il semble que les deux grandes puissances soient aujourd’hui parvenues à une alliance structurelle : la Russie ouvre à la Chine les immenses réserves de la Sibérie, la Chine se développe, stabilise sa population et évite une émigration catastrophique vers l’espace russe.

Fragilité encore : l’autosuffisance alimentaire pourrait être compromise si, les hydrocarbures venant à manquer, l’approvisionnement en engrais chimiques faisait défaut. La Chine, dont la croissance démographique ne s’achèvera pas avant deux décennies, va devoir gérer une situation tendue à ce niveau entre 2020 et 2030. Elle est autosuffisante en céréales (ce qui est l’essentiel et constitue un exploit pour un pays ayant par habitant deux fois moins de terres arables que l’Union Européenne, et six fois moins que les USA), mais le changement de mode de consommation des Chinois (qui passent à l’alimentation carnée) va l’obliger à importer (soit de la viande, soit de l’alimentation animale). Et son autosuffisance elle-même pourrait être remise en cause pendant la courte période où elle n’aura pas encore commencé à réduire sa population, et ne disposera probablement plus des mêmes ressources en hydrocarbures – d’autant plus que les structures familiales de l’agriculture chinoise peuvent freiner l’investissement, et donc nuire à l’amélioration des rendements.

Mais pour l’instant, la Chine semble se mettre en situation de couvrir ce risque en achetant des terres agricoles partout dans le monde, et surtout en Afrique (un continent aujourd’hui radicalement sous-exploité, mais qui pourrait devenir un véritable grenier à blé, si des investissements de grande ampleur étaient consentis). Par ailleurs, dans ce domaine aussi, l’alliance russe est utile : la Chine a besoin d’eau pour irriguer l’ouest de son territoire, et cette eau ne peut être captée qu’avec l’accord du Kazakhstan et de la Russie. Comme le Kazakhstan ne risque guère de s’opposer en même temps à Moscou et à Pékin…

Fragilité toujours : la Chine ne maîtrise souvent qu’un segment isolé au sein des chaînes logistiques à l’international – une situation inquiétante pour une économie très extravertie. Une grande partie des exportations chinoises est constituée ainsi de produits semi-finis dont l’assemblage final sera effectué hors du pays, ou de produits finis élaborés à partir de composants étrangers. Le niveau d’intégration verticale de l’économie chinoise est faible sur tout ce qui touche aux flux extérieurs.

Mais on gardera en tête que la Chine est bien placée pour diversifier ses fournisseurs : la France a accepté de lui fournir des centrales nucléaires et des usines aéronautiques (avec transferts de technologie dans les deux cas), l’Allemagne et le Japon seraient bien incapables de reconvertir leur industrie des machines-outils s’ils perdaient le marché chinois, etc.

En pratique, cette vulnérabilité chinoise par manque d’intégration verticale ne paraît pas excessive, parce qu’elle possède des vulnérabilités symétriques chez les partenaires de la Chine. Etre dépendant de ses partenaires est grave pour un petit pays qu’on peut « laisser tomber » facilement. Etre dépendant quand vos fournisseurs risquent la ruine en cessant de vous approvisionner, ce n’est pas la même chose.

En conclusion, à ce stade, la Chine ne maîtrise donc pas directement tous les fondamentaux de la production – mais elle est en situation de garantir un contrôle indirect sur les fondamentaux qui lui font défaut en termes de contrôle direct.

Contrôle direct : la Chine détient une main d’œuvre efficace et disciplinée, une infrastructure matérielle suffisante pour le niveau d’intégration logistique requis par l’organisation générale, une capacité d’épargne suffisante pour financer l’investissement, un mode de régulation collective relativement performant, un marché intérieur encore peu développé mais dont les réseaux sont déjà pré-dessinés (quoi qu’on en dise en Occident), ainsi que des approvisionnements en matières premières qui ne sont pas négligeables (dans l’ouest du pays) et une assez bonne capacité à mettre en concurrence ses fournisseurs sur les segments non maîtrisés de ses chaînes logistiques.

Contrôle indirect : la Chine manque de gaz et de pétrole, mais la Russie est prête à lui en fournir. La Chine manque encore de savoirs et de savoir-faire (surtout dans les industries à forte intensité technologique), mais ses fournisseurs ont tellement besoin du marché chinois qu’en pratique, Pékin n’éprouve guère de difficulté à diversifier ses sources. Et si les machines-outils et robots viennent d’Allemagne ou du Japon, ces deux pays, puissances qui ne peuvent pas survivre sans marché d’exportation solvable, constituent pour Pékin des partenaires avec lesquels une relation de dépendance mutuelle s’est nouée – et nullement des acteurs qui tiendraient la Chine en dépendance, sans être tenus par elle.

La conclusion semble claire et nette : la Chine maîtrise tous les fondamentaux de la production, et elle maîtrise aussi très largement sa capacité à les défendre, et à les renforcer. Le seul moyen pour les USA d’empêcher une situation de parité Chine-Occident (ne parlons pas de la parité Chine-USA, elle ne sera évidemment que provisoire), c’est donc la guerre. L’instant où tout est remis en cause.

Mais quelle guerre ?

Guerre financière ? Difficilement envisageable. Certains arguent qu’il suffirait aux USA de laisser filer le dollar pour détruire les réserves de change chinoises. Etrange raisonnement, qui revient à dire qu’il suffit de se suicider pour que votre adversaire perde la créance qu’il avait sur vous ! En réalité, si les USA laissent filer le dollar, un nouveau système financier international émergera, et comme la Chine jouera un rôle central dans ce système, elle n’aura plus besoin de sa réserve en dollars.

Guerre technologique ? Pour l’instant, les USA ont encore plusieurs longueurs d’avance. Mais cela ne durera pas. L’université chinoise compte 23 millions d’inscrits. Plusieurs universités sont considérées comme d’un niveau tout à fait comparable aux meilleurs établissements occidentaux (avec lesquels ont lieu des échanges). Si l’on ajoute à cela l’existence de transferts de technologie importants, pourquoi faudrait-il que la Chine reste durablement retardataire sur le plan technologique, par rapport à une Amérique au système éducatif sinistré par cinq décennies de gauchisme pédagogique ? – Précisons encore que le gouvernement chinois n’hésite pas à se montrer agressif quand il s’agit des nouvelles technologies : Pékin investit massivement dans les biotechnologies, et vient de déclencher une guerre contre Google, pour promouvoir un moteur de recherche chinois.

Reste en fait deux armes aux Etats-Unis, et seulement deux : la déstabilisation par agitation des nationalismes périphériques et instrumentalisation des troubles sociaux, et la guerre militaire.

Je ne crois pas à la déstabilisation. Non que la Chine soit un modèle de stabilité, mais parce qu’il m’apparaît que les USA auraient beaucoup à perdre à ce petit jeu. Qui, aujourd’hui, est le plus à même de déstabiliser l’autre, d’une Chine en croissance dotée d’un régime fascisant, ou d’une Amérique en crise gravissime dotée d’un régime pseudo-démocratique mal vécu par une population habituée à la liberté ? Les USA n’ont pas intérêt à entrer dans une stratégie de déstabilisation progressive, forcément lente et visible (pour les services secrets en tout cas), parce qu’une confrontation située sur ce terrain risquerait fort de leur être défavorable.

Reste donc la guerre militaire.

Encore faut-il pouvoir la faire, et surtout être à peu près sûr de la gagner. Mais comment les USA, qui ne peuvent pas contrôler l’Irak, et n’osent attaquer l’Iran, pourraient-ils se lancer à l’assaut de la Chine, fût-ce par alliés interposés et dans des conflits périphériques ? Le fait de disposer de moyens supérieurs n’a pas beaucoup d’importance, si l’utilisation de ces moyens est inenvisageable.

Le sujet, cependant, préoccupe Pékin : récemment, on a appris que l’Armée chinoise avait secrètement creusé des milliers de kilomètres de tunnels, sous les montagnes de l’Ouest du pays, pour y conserver la « deuxième artillerie », c’est-à-dire les armes stratégiques – et garantir ainsi une possibilité de contre-frappe en toute situation.

En somme, il semble bien qu’à moins d’un retournement de situation imprévisible, le XXI° siècle sera chinois ! Si l’on se demande comment on a pu en arriver là, je crois que la réponse est assez évidente. Les Etats-Unis ont laissé la Chine se développer, pendant les années Clinton, parce que :

L’élite US était fascinée par le modèle fascisant de l’Empire du Milieu (une situation qui n’est pas sans rappeler le financement de Hitler par une partie des élites anglo-saxonnes), et s’est dit qu’en implantant des multinationales US en Chine, elle pourrait capter une immense main d’œuvre, et donc gagner la guerre de classes en Occident – et tout cela, sans risquer la suprématie, parce que la Chine ne peut pas contrôler directement tous les fondamentaux de la production, et sachant que la Russie, dans l’esprit des élites US, devait devenir un satellite de l’Occident,

Puis, en 2000, la Russie étant au bord du chaos, Eltsine a dû tirer sa révérence, et les oligarques russes ont commis l’erreur fatale de soutenir la candidature d’un homme qui leur paraissait docile, un certain Vladimir Poutine,

En 2005, l’Organisation de Coopération de Shanghai s’est transformée en alliance russo-chinoise quasi-structurelle, et la Chine a acquis, par voie indirecte, via la Russie, les éléments de puissance qu’elle ne détient pas directement.

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Cet article est extrait du chapitre 8 de l’ouvrage « Crise économique ou crise du sens ? », Editions Le Retour aux Sources, 2010.

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Texte reproduit avec l’autorisation de l’auteur. Copyright Editions Le Retour aux Sources. Tous droits réservés.

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