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Dubaï : « Les Français expatriés sont privilégiés par leur blanchité et leur occidentalité »

Déc
2019

[…] Amélie Le Renard a mené une austère recherche sociologique dont elle a tiré un livre, Le privilège occidental. Travail, intimité et hiérarchies postcoloniales à Dubaï. L’occidentalité comme norme, les « Occidentaux » comme groupe social. […] Déplaçant la focale de Stuart Hall lorsqu’il écrit « the West and the Rest », elle fait de l’occidentalité une question non pas symbolique mais sociale : il s’agit de repérer « ce que la croyance en la supériorité de l’Occident fait sociologiquement » (p. 10).

En zoomant sur les Françai·e·s expatrié·e·s à Dubaï, soit environ 15.000 personnes, A. Le Renard fait néanmoins ressortir l’hétérogénéité ainsi que les contours plus flous qu’il n’y paraît de ce groupe des « Occidentaux ». Elle découvre ainsi qu’occidentalité et blanchité ne se confondent pas totalement et que la logique du passeport influence la perception de la couleur de la peau. Les Français·e·s ayant eu conscience d’être racisé·e·s en France, souvent issu·e·s de milieux populaires, sont considéré·e·s comme occidentaux·ales dans le schéma racial de Dubaï et font ainsi une expérience contradictoire.

D’un côté, ils et elles se trouvent, au sein du groupe des Français, pris·e·s dans des sociabilités qui reproduisent des hiérarchisations et des assignations prégnantes en France. D’un autre côté, ils et elles sont, dans le contexte dubaïote, blanchi·e·s par leur passeport occidental. Ainsi, A. Le Renard confirme en les nuançant les travaux sur l’expatriation qui montrent que l’installation des Occidentaux dans des pays non hégémoniques s’accompagne de la racialisation d’une blanchité hégémonique : le groupe naturalisé des Occidentaux, socialement dominant et numériquement minoritaire, ne compte pas seulement des personnes à la peau claire et reste traversé par ses propres hiérarchies. […]

Amélie Le Renard étudie en particulier les jeunes racisés issus de classes populaires, qui rejettent le récit médiatique consistant à faire de Dubaï un « Eldorado » pour les maghrébins et musulmans de France. « Ils ont connu des formes d’oppression et de discrimination raciales, [mais] célèbrent Dubaï comme une ville offrant des chances égales à tous, […] se rendent aveugles à leur propre minoration en France ainsi qu’aux inégalités dubaïotes » (p. 140).

Appuyée sur un matériau d’enquête robuste (trois séjours de recherche, une centaine d’entretiens, une ethnographie des réseaux sociaux), la réponse est claire : cette croyance réactive les logiques de racialisation issues du colonialisme, renforce la blanchité comme norme universelle et perpétue un traitement exotique des Émiratis enchevêtrant méfiance, fascination et condescendance. La contrepartie de ces privilèges est l’injonction à « performer l’occidentalité » (p. 85), c’est-à-dire à se conformer « aux normes corporelles et de présentation de soi issues des classes dominantes des pays hégémoniques » (p. 98). La domination occidentale fonctionne en circuit fermé : est occidental celui qui est reconnu comme tel par ceux auxquels il a imposé son langage et ses codes de reconnaissance ; faire l’occidental·e, c’est renforcer la légitimité de ce langage et de ces codes. […]

La Vie des Idées

Amélie Le Renard, Le privilège occidental. Travail, intimité et hiérarchies postcoloniales à Dubaï, Presses de Science Po, 2019, 266 p.

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