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Violences urbaines : le pouvoir adopte des «postures de guerre»

Juil
2010

Chercheur en sciences sociales, Mathieu Rigouste est l’auteur du livre L’Ennemi intérieur (2009), un ouvrage issu de sa thèse, dans lequel il met en valeur le substrat idéologique des réponses politiques aux violences urbaines. Il estime que le «schéma colonial» est toujours à l’œuvre dans la répression des «révoltes des quartiers populaires» …

« la xénophobie est structurelle dans l’Etat-nation, l’étranger y est défini par principe comme un suspect »

Q. Vous montrez dans votre ouvrage que les forces de l’ordre observent une stratégie de contre-guérilla dans les banlieues comparable à celle dont la guerre d’Algérie a été le laboratoire. Diriez-vous que les derniers événements à Grenoble et la façon dont les forces de l’ordre sont intervenues confirment cette grille de lecture ?

A Grenoble comme à Blois, le pouvoir adopte des postures de guerre, il importe et réexpérimente en contexte intérieur, des protocoles testés à l’extérieur. (…) La différence essentielle réside dans le «zéro mort» : à l’intérieur, il faut éviter de tuer parce que cela coûte trop cher médiatiquement. Grenoble nous montre que cette distinction tend à s’affaiblir puisque les médias dominants semblent capables de faire passer le meurtre d’un humain par un policier pour un acte acceptable.

Q. Qu’est-ce qu’une « zone grise intérieure » ? Les banlieues en France le sont-elles devenues ?

Les «zones grises» désignent dans la langue militaire internationale des territoires sur lesquels les Etats n’auraient plus aucune souveraineté et qui serviraient de bases arrières à la «nébuleuse des nouvelles menaces» : «communautarisme», «islamisme», «terrorisme», «violences urbaines», «criminalité», «incivilités»… Il s’agit en fait de désigner des territoires sur lesquels on doit intervenir sur le mode de la guerre. Certains quartiers populaires français désignés comme des «zones urbaines sensibles» sont considérés comme des zones grises par des policiers, des militaires ou des dirigeants. Ces derniers tentent ainsi de justifier la radicalisation et parfois la militarisation de la répression.

Q . Les «jeunes des banlieues» ont-ils supplanté la «menace islamiste» pour devenir la nouvelle figure de «l’ennemi intérieur» ? Le décryptez-vous à travers la prose militaire ? Les cahiers de la défense nationale ? La communication officielle dans la presse ?

L’«islamiste» ou «le casseur» sont des réglages de l’appareil répressif, des «marionnettes». Comme pour toute opération, il faut communiquer, désigner l’ennemi, encore plus lorsqu’il s’agit de légitimer auprès de la population une opération intérieure menée dans la population.

Q. Voyez-vous un lien entre l’origine des populations des quartiers populaires (et donc une histoire migratoire) et la déclinaison d’une stratégie issue de l’arsenal sécuritaire colonial ? Est-on ici en présence aussi d’un rictus postcolonial ? D’une vision «racialisante» de l’ennemi intérieur ?

Il y a un continuum dans les pratiques, les techniques, les matériels, les personnels, les institutions et les imaginaires des Etats. Les sociétés postcoloniales héritent de répertoires coloniaux mais les transforment. La question est en fait de savoir ce qui change. D’autre part, la xénophobie est structurelle dans l’Etat-nation, l’étranger y est défini par principe comme un suspect. Désigner ceux qui viennent d’ailleurs comme des impurs, responsables de tous les maux que génère la société est un invariant partout où l’on trouve des Etats, des proto-Etats, une hiérarchie sociale, un groupe ou une classe dominante.

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