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Condé-sur-Sarthe (61) : armes omniprésentes, déradicalisation grotesque, défiance de la hiérarchie… un gardien de prison témoigne

01/07

Les premières années, j’encourageais les jeunes à s’inscrire au concours. Désormais, je les en dissuade. » Il faut dire que, récemment, un collègue a failli se prendre dans la figure une plaque chauffée à blanc. Et que, pour distribuer les repas, les commis revêtent maintenant des casques de CRS et des combinaisons renforcées de 10 kilos !

Chaque année, l’administration pénitentiaire manque un peu plus de bras. Cinq sur vingt, c’est la note minimum pour être admis au concours de l’Ecole nationale d’administration pénitentiaire (Enap). C’est dire à quel point l’Etat peine à recruter…

Seulement 20 % des inscrits (dont des candidats fichés pour radicalisation djihadiste que l’administration tente chaque année de déloger) se présentent aux examens[…]

Entrés en fonctions, 40 % d’entre eux démissionnent dès la première année. « A Condé-sur-Sarthe, les chiffres sont encore plus inquiétants. Personne ne veut travailler ici, 30 % des agents sont renouvelés chaque année. Effrayés par la violence, découragés par le système… »

En avril 2013, Christiane Taubira (à l’époque garde des Sceaux) inaugure les bâtiments. Avec 400 caméras, 4 miradors, un double mur d’enceinte, un « glacis » de plusieurs dizaines de mètres entre les deux murs, le centre pénitentiaire d’Alençon-Condé-sur-Sarthe est la deuxième prison « la plus sécurisée de France ». Y sont incarcérés des « gros poissons » comme Tony Meilhon (condamné à perpétuité en 2011 pour le meurtre de la jeune Laëtitia Perrais), Youssouf Fofana (le chef du gang des barbares ayant assassiné Ilan Halimi), Christophe Khider (braqueur multirécidiviste) ou encore Smaïn Aït Ali Belkacem (cerveau de l’attentat du RER à Paris en 1995). L’ennui, c’est que l’architecture a été conçue pour des peines courtes – il n’y a pas de gymnase et les cours de promenade y sont minuscules. Alors peu après l’ouverture, en décembre, des émeutes éclatent pendant deux mois. « Pour étouffer la mutinerie, on achète la paix sociale – et notre tranquillité – à coups de faveurs : du tabac gratuit, des rendez-vous de dernière minute avec la direction. A l’extérieur, les collègues s’amusent à dire que nous sommes “les petits toutous qui ouvrent les portes”. »

Entre deux matinées de formation, deux ateliers de cuisine, des lames de quarante centimètres circulent ! Il y a des cours de boxe et des parties de pétanque, avec des boules en acier ! Voilà notre réalité : donner des armes aux détenus… Une aberration lorsqu’on réfléchit à la dangerosité des profils. »

« Nous avons aussi un quartier de prise en charge de la radicalisation (QPR). Y sont emprisonnés des détenus pour faits de terrorisme islamiste (les “TIS”). Parmi eux, des “revenants” (des djihadistes rentrés de Syrie ou d’Irak). Tous ont été évalués par une batterie de spécialistes et de psychologues pour jauger leur radicalité. La plupart sont fourbes et malins. Faussement sympathiques. On les assomme de rendez-vous et d’activités censés les “désendoctriner”. Comme des cours d’art-thérapie ou des ateliers “peinture” où ils dessinent sur des banderoles des slogans en arabe. » Impossible de les traduire, il n’y a pas de gardien arabophone à Condé-sur-Sarthe…

Surtout, il y a la salle de sport, encombrée. « C’est flagrant, au fil des mois, les silhouettes changent et les muscles gonflent, gonflent jusqu’à exploser ! »

Ce sont des guerriers entraînés, pétris de haine contre nous, contre l’administration, contre le système et contre la France. D’un seul regard, je comprends qu’ils peuvent me tuer, en me faisant mal.

« Je suis persuadé que ces détenus préparent une attaque de grande ampleur. Reçoivent des ordres de l’extérieur. Et qu’ils attendent le feu vert pour passer à l’action. Le 5 mars dernier, le jour où Yannick et Olivier se sont fait agresser, à trois heures de route d’ici, à Château-Thierry, un prisonnier attaquait à la gorge un gardien. Dans l’indifférence. Bilan : treize points de suture et neuf jours d’ITT. Deux mois avant, un prisonnier tentait d’égorger un collègue, avec la lame d’un rasoir fourni par la pénitentiaire ! »

La prison est-elle un coupe-gorge ? On s’interroge devant les faits : un surveillant attaqué au cou par un prisonnier avec un pic, un morceau d’une grille de sas découpée. Un autre qui fabrique un marteau de guerre avec un pot de pâte à tartiner dans une chaussette. Il y a aussi des agressions à coups de barre de fer, d’eau bouillante, d’huile brûlante, d’armes artisanales fabriquées avec des chaises, des rasoirs jetables, des bouts de métaux provenant des ateliers de travail. « Nous avons aussi eu trois prises d’otages… Les risques sont inhérents à notre métier. » Dangers intérieurs et menaces de l’extérieur. Car les visiteurs passent sous un portique de sécurité qui ne détecte pas les armes en céramique, encore moins les explosifs. Si le portique ne sonne pas – et même si le gardien a un doute – il lui est impossible de fouiller le visiteur. « La plupart rentrent avec des aliments cachés sous d’amples vêtements, mais certains introduisent des armes. »

« En face, on est presque à poil. Ni flingue, ni Taser, ni gilet pare-coups. Nos pare-lames fournis par la hiérarchie pèsent huit kilos… Comment peut-on imaginer les supporter toute la journée ? Alors on se défend avec un vieux sifflet et un talkie-walkie équipé d’une alarme…

« Désormais, comme dans la société, notre parole ne vaut plus rien. Il y a une défiance de l’autorité. Et un manque de soutien de la hiérarchie. Par exemple, lorsqu’un agent est agressé, les vidéos de surveillance sont épluchées – jusqu’à plusieurs jours avant le drame – pour vérifier que le surveillant n’est pas à l’origine de l’attaque ! » Une méfiance qui mine le personnel.

Paris Match

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