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Aux États-Unis, la fin des certitudes

Jan
2010

L’ultralibéralisme n’a plus le vent en poupe. Les universitaires s’interrogent. Après les banques, c’est au tour des écoles de commerce et universités d’être mises en cause pour leur rôle dans la crise économique, aux États-Unis. Et outre Atlantique, les MBA (Master of Business Administration), réputés mettre l’accent sur la rentabilité sont en première ligne de ces attaques.

Le théoricien des affaires canadien, Henry Mintzberg, lui-même diplômé de l’école de commerce du célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT), reproche aux enseignants de vouloir faire du management une science exacte. A trop privilégier les chiffres et négliger les considérations sociales, Mintzberg estime que l’on va droit à la catastrophe; les étudiants de ces écoles étant les acteurs de Wall Street de demain. L’auteur du livre «Des managers, des vrais ! Pas des MBA,» épingle aussi bien la Harvard Business School que la plus prestigieuse école de finance américaine, la Wharton Business School de l’Université de Pennsylvanie. Le problème, souligne dans l’une de ses publications la Fondation Carnegie pour l’Avancement de l’Éducation, réside dans le fait que «les techniques analytiques, les méthodes d’ingénierie financière et l’idéologie même du programme des écoles de commerce sont profondément hostiles à l’éthique des affaires.»

Nouvelle formule. Les doyens semblent avoir reçu le message. Depuis l’automne noir de 2008, les établissements américains sont en quête d’une nouvelle formule, plus adaptée, plus performante aussi. Et l’on assiste de New York à Los Angeles, à un véritable chamboulement des programmes d’enseignement. Des cours et séminaires sont modifiés, supprimés, de nouveaux sont créés, voire imposés.

La récession est même vécue par certains comme une «aubaine.» Edmund Phelps, professeur d’économie politique à l’Université de Columbia à New York, et prix Nobel d’économie, a presque accueilli la crise à bras ouverts: «J’avais soudain une bonne excuse pour concentrer mon cours sur une conception théorique plus moderne. Notre enseignement est dominé depuis trente ans par la théorie néo-classique de l’école de Chicago, qui suppose que les marchés financiers fonctionnent parfaitement.»

Edmund Phelps fait référence à l’école de pensée économique de l’Université de Chicago, le vivier de penseurs libéraux dont est sorti Barack Obama. Pour lui, l’effondrement de la finance est une belle leçon pour les économistes trop confiants dans la rationalité des marchés. Aux étudiants, il explique cependant que le système financier a besoin d’une «meilleure régulation et d’un grand sens de la décence.» Dans le contexte actuel, l’enseignement de l’éthique des affaires prend toute sa légitimité, assure-t-il, mais «ne compter que sur la responsabilité personnelle serait très précaire.»

Ignorance. Un point de vue que partage sa consœur Elizabeth Bogan, professeur d’économie à l’Université de Princeton. «Il n’est pas certain que l’éthique ait eu un grand rôle dans cette histoire, chacun a tenté de faire du mieux qu’il pouvait, c’est plutôt un problème d’ignorance,» affirme celle qui propose désormais aux étudiants de premier et deuxième cycle, en classe de macro-économie, des cours sur les instruments financiers. «On ne peut plus leurrer les élèves avec l’idée que les marchés financiers ne sont source que de profit et n’ont aucun impact sur l’emploi, l’inflation ou la croissance,» insiste l’enseignante, dont la plupart des anciens élèves travaillent aujourd’hui à Wall Street. Depuis 2008, elle préconise ainsi la mise en place d’une régulation des marchés à juste dose, «qui réduise les risques systémiques sans pour autant casser les instruments financiers.» Son collègue, José Scheinkman, qui lance le mois prochain à Princeton un cours sur la crise financière, va plus loin: «L’enseignement de l’éthique est important pour réduire la cupidité, mais la solution doit venir du gouvernement, on ne peut faire confiance en l’individu.»

La Darden School of Business de l’Université de Virginie est selon Dean Krehmeyer, président du Business Roundtable Institute for Corporate Ethics, l’établissement avant-gardiste par excellence en matière d’enseignement de l’éthique des affaires. Et ce depuis 25 ans ! Les étudiants de MBA y reçoivent un cours sur ce thème dès la première année.

A Harvard et à la Anderson School of Management de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), réputées très en pointe en la matière, des cours sur les produits financiers exotiques viennent d’être ajoutés. «Jeter le blâme sur les écoles de commerce et MBA est un peu simplet, nous sommes face à une situation complexe qui appelle des réponses tout aussi complexes,» conclut Dean Krehmeyer.

Libération

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