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Crise et mutation

Jan
2010

Charles Antoni, auteur de nombreux ouvrages philosophiques (« Vis ta vie », « U.G., pertinences impertinentes », « L’Intangible »…) et éditeur (Editions Charles Antoni – L’Originel), vient de publier une oeuvre insolite, « Crise et mutation », sous la forme d’un dialogue avec Jean-Pierre Crépin, ex-associé du groupe de marketing HighCo, spécialiste de la mutation consommateur citoyen, auteur du blog Nécronomie, sur lequel il chronique la crise après l’avoir annoncée dès 2005.

Dans les prochains jours, nous publierons plusieurs passages de ce livre inclassable et surprenant. Commençons par Charles Antoni. Extraits.

On n’est sans doute pas très loin d’une nouvelle arche de Noé. Il faut s’y préparer et ne pas fermer les yeux. Comme le dit la tradition hindoue, nous sommes à la fin d’un cycle, le cycle du Kali-yuga.

Contrairement à ce que peuvent penser les humains, il est fort possible que peu de choses dépendent de nous. Nous ne sommes peut-être que des marionnettes manipulées par des forces qui nous dépassent. Dans tous les cas, que ce soit en-dehors de nos compétences, ou tout simplement par le jeu du pouvoir de certaines formes de pensées, qu’elles soient politiques, économiques, sociales, etc., il nous faut nous préparer au combat. Tel le samouraï, pratiquer un entraînement qui nous donnera la lucidité nécessaire pour affronter ces « temps de très grande dépression ».

Nous ne sommes qu’au début de ce qui inévitablement nous attend. Nous devons regarder cela comme un fait et surtout ne pas nous bander les yeux. Ce temps de récession est non seulement inévitable mais également, sans doute, la chance qui nous est offerte pour tout balayer de ces vieux concepts surannés de profit, de consommation, de « toujours plus ».

Il est toujours question de cette éternelle lutte entre le « paraître » et « l’être ». En tant qu’individu nous n’avons cesser de penser que l’avoir nous conduirait à un plus grand état de bien-être. Il n’en est peut-être pas ainsi. « Se coucher de bonne heure, se lever de bonne heure, c’est aller de bonheur en bonheur », voilà où se situe la véritable « apatheia » comme le disaient les anciens Grecs.

Pour revenir à ce monde en pleine transformation où s’abolissent les frontières, les nations n’étant plus que de vagues nébuleuses, où seul survivra le principe économique, il nous faudra faire preuve d’une grande froideur face à tous les événements qui ne vont pas cesser de nous surprendre. Je propose donc en premier lieu une grande lucidité face à l’événementiel et une plus grande distanciation devant toutes les manifestations qui ne vont cesser de déferler à une immense vitesse.

Cette récession peut être la chance qui nous est offerte pour nous réveiller du « rêve » dans lequel nous nous étions depuis si longtemps assoupis. Sortir de ce rêve, qui n’est en réalité qu’un cauchemar, où chacun de nous continue à jouer son personnage d’apparat. Comme le disait Calderon : « La vie est un songe ». Thème cher à la Bhagavad-Gîta de la tradition indienne où il nous est montré que tout n’est qu’illusion. Nous vivons, souffrons, mourons, et au final, que reste-t-il ?

Nous en sommes là, comme l’avait prophétisé, il y a deux siècles, en 1802, Thomas Jefferson : « Je pense que les institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés que des armées entières prêtes au combat. Si le peuple américain permet un jour, que les banques privées contrôlent leur monnaie, les banques et toutes leurs institutions qui fleuriront autour des banques priveront les gens de toutes possessions, d’abord par l’inflation, ensuite par la récession, jusqu’au jour où leurs enfants se réveilleront, sans maison et sans toit, sur la terre que leurs parents ont conquise. » Nous y voilà ! Tout était dit !

Je crois que si nous voulons « survivre », il nous faut en premier lieu faire preuve d’une grande lucidité sur ce qui se déroule sous nos yeux et, de plus, il nous faudra nous placer au-dessus de la mêlée. Sortir de tout. De tout ce mensonge devenu une valeur sûre comme l’annonçait Céline : « On peut très bien ne jamais voter, avoir tout de même son opinion… et même plusieurs… privilège de l’âge… un moment donné, vous ne lisez plus les articles… seulement la publicité… elle vous dit tout… et la « Rubrique nécrologique »… vous saurez ce que les gens deviennent… et vous saurez qu’ils sont morts… Suffit !… Tout le reste : blabla… gauche, centre ou droite !… » Sortir de tous ces faux combats (politiques) qui se jouent devant nous et où vous n’existez pas.

Pour notre survie personnelle, je crois que la seule solution, sera la recherche d’une « verticalité ». Toute autre façon de voir ne nous ramènera qu’à une horizontalité soumise aux valeurs de profits de petits bourgeois lobotomisés et qui ne nous conduira qu’à notre propre perte.

Notre seule chance de survie se situe dans un retour à la « grande tradition » une et indivisible.

Pour cela, sans doute, devrons-nous revenir à des textes plus anciens tels que l’ »Hagakure », le livre secret des samouraïs, ou bien « L’art de la guerre » de Sun-Tzu ou encore la Baghavad-Gîta, afin de trouver l’axe en soi. Ceux qui n’y parviendront pas seront tels les vagues de l’océan, ballotés de droite à gauche. Beaucoup de grincements de dents se feront entendre dans ce nivellement généralisé qui ne cesse de mettre en place les plus grandes supercheries jamais imaginées. Et, pour ceux qui dans un demi sommeil réussiront à se réveiller, ils seront surpris du spectacle, comme cela a pu se passer en Chine à la mort de Mao-Tsé-Toung. Et dire que des jeunes gens de Mai 68 brandissaient le « Livre rouge ». J’en avais honte ! Certains sont même allés jusqu’à la « Révolution culturelle ». Lorsqu’ils ont fini par se réveiller quelque peu, ils ont fait amende honorable en présentant leurs excuses. Eh oui ! Nous avons encore à l’oreille les vociférations qu’ils proféraient avec un mépris des plus sarcastiques à l’égard des ignorants que nous étions.

Comment sortir de cette horizontalité multiculturelle ? Par la foi. Voilà aussi ce qui nous a été ôté au fur et à mesure du temps, sous prétexte de Raison.

L’ACCELERATION

Jules César avait cette grande habitude, avant de répondre, de compter un certain nombre de fois mentalement au rythme de sa respiration. Ce qui n’est plus guère le cas de nos jours, que ce soit dans les shows-télé, dans les meetings politiques, dans les émissions philosophiques ou littéraires, où l’on peut voir certains individus éjaculer de la bouche à une vitesse folle et pour ne pas perdre de temps respirer par le nez. C’est très impressionnant. On est bien loin de ce que préconisait Tchouang-tseu : « L’homme véritable respire par les talons, l’homme ordinaire par la gorge ». Certainement que le temps est compté. Il faut absolument que la machine ne puisse s’arrêter faute de carburant. Rythme effréné qui à présent atteint son paroxysme.

Qu’y a-t-il derrière cette accélération de la vitesse, que ce soient les TGV, les jets privés, les NGV, que se cache-t-il derrière tout cela ? Où voulons-nous en arriver ? Et, très curieusement, tout le monde participe de la combine. Sans doute voulons-nous atteindre le point de non-retour, le point d’explosion, franchir l’autre dimension. Remake du film : « Le jour où la Terre s’arrêta ».

Accélération dans tous les domaines : émeutes en Grèce, manifestations étudiantes en France, terrorisme en Inde, etc. Accélération du temps mais par voie de fait, réduction de l’espace. L’un ne peut aller sans l’autre. Continuum espace-temps. Les conséquences ne peuvent en être que dramatiques. C’est sans doute la raison qui nous fait rechercher les espaces immenses : les lagons polynésiens, les steppes de la Mongolie, la Terre de Feu. Les grandes métropoles qui engendrent la promiscuité nous étouffent, et nous font haïr l’autre. D’où ce besoin chez les jeunes de drogue qui permet de retrouver un espace intérieur dans une chambre de bonne. Et, bien évidement, c’est là qu’entrent en jeu les lobbies pharmaceutiques avec leurs plans anti-stress et qui de fait rendent dépendants. Cercle vicieux. On ne peut éternellement rafistoler les orifices de la tuyauterie encrassée, il nous faut bien à un moment donné tout changer.

L’AMOUR

Malgré cette évidence, nous subissons chaque jour, que ce soit sur les ondes, à la télé, ou dans les grandes assemblées, rock-and-roll ou politique, les roucoulantes mélodies d’amour. C’en est presque à vomir. Comme le disait le maître zen : « Dès que j’entends le mot amour, je prends mon bâton et je frappe ». Car il s’agit d’éprouver et non pas de parler. L’amour que l’on peut donner à un seul être a plus de valeur que l’amour de l’humanité. Certes, la tâche est plus ardue.

En réalité, on n’observe autour de soi que rancune. Des foyers de guerre s’allument sur tous les continents et nous continuons de parler d’amour. Le Christ n’a-t-il pas dit : « Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive ». Je crois que stratégiquement il est opportun de revenir à ce sage conseil donné dans l’Hagakure : « Il est bon de considérer le monde comme un rêve. Quand on fait un cauchemar et qu’on se réveille, on se dit que ce n’était qu’un rêve. On dit que le monde dans lequel nous vivons n’est pas très différent d’un rêve ».

Pour finir citons, quelqu’un plus proche de nous, Emerson : « C’est seulement le mortel en nous qui souffre et se plaint, notre être immortel est toujours dans un état de repos bienheureux et immuable ».

LE TRAVAIL ET LA PERTE DE SENS

Je suis entièrement en accord avec la formule de Cioran concernant le boulot : « le travail permanent et soutenu abrutit, banalise et rend impersonnel. Le centre d’intérêt de l’individu se déplace de son milieu subjectif vers une fade objectivité ; l’homme se désintéresse alors de son propre destin, de son évolution intérieure, pour s’attacher à n’importe quoi : l’œuvre véritable, qui devrait être une activité de permanente transfiguration, est devenu un moyen d’extériorisation qui lui fait quitter l’intime de son être… ». Bien entendu, il nous faut réfléchir à cette dyade : œuvre / désœuvrement. En fait il s’agit bien d’un véritable travail, d’un travail permanent mais en verticalité et non en horizontalité. Malheureusement, dans cette « horreur de la situation », nous nous retrouvons face à l’effondrement de cette verticalité au profit d’une horizontalité ; d’où une inversion des valeurs qui ne peut que nous conduire à une situation d’esclavagisme volontaire.

Si nous voulons sortir du stade de « gallinacée », où l’on dit tout et n’importe quoi, nous devons revenir à la notion de « verticalité du monde ». Le problème, comme le disait Heidegger est : « l’oubli de l’être ». Le combat de « l’être » est le véritable combat, lui seul peut nous imposer sa loi, car il est le grand organisateur ; le hasard n’existant pas. Celui qui est proche de son « être » ne passe pas son temps à accumuler des richesses dans la peur de l’imprévu, il laisse ses idées créatrices y suppléer. Seul l’ego cherche à se protéger, l’infini lui, est dépourvu d’inquiétude.

Retour, à présent, à notre monde manipulateur ploutocratique, appareil d’un nouvel ordre moral, au sein duquel se déploie un univers d’absolue virtualité : le monde de la finance. Salles de marchés où le trader cocaïnomane prend ses décisions les plus risquées, pouvant le mener à sa perte. Monde de folie où toutes sortes de raisons nous sont données. Chesterton ne disait-il pas : « Le fou est celui qui a tout perdu, sauf la raison ». Dans cette optique, il est bien évident, que ceux que l’on considérait comme fous : Nietzsche, Hölderlin, Hamsun, Van Gogh, etc., à l’inverse, ont produit, des œuvres admirables.

Désenchantement du monde, où l’on voit le désert s’accroître. « Les hommes au milieu des ruines » comme le titrait Julius Evola. Un monde où la « perte du sens » nous conduit à une complète désolation et où le nihilisme règne en maître absolu.

LA PEUR

Il est bien évident que si nous en sommes arrivés là, nous y sommes également pour quelque chose, sans doute à cause de nos peurs et de nos préjugés, en particulier la peur de la solitude ; la prise en charge et l’irresponsabilité étant préférables à la peur d’être autonome. Artaud en faisait déjà le constat dans les années d’après-guerre : « Les gens sont bêtes. La littérature vide. Il n’y a plus rien ni personne, l’âme est insane, il n’y a plus d’amour, plus même de haine, tous les corps sont repus, les consciences résignées. Il n’y a même plus d’inquiétude, qui a passé dans le vide des os, il n’y a plus qu’une immense satisfaction d’inertes, de bœufs d’âme, de serfs de l’imbécilité qui les opprime et avec laquelle ils ne cessent nuit et jour de copuler, de serfs aussi plats que cette lettre où j’essaie de manifester mon exaspération contre une vie menée par une bande d’insipides qui ont voulu à tous imposer leur haine de la poésie, leur amour de l’ineptie bourgeoise dans un monde intégralement embourgeoisé… »

Je pense qu’une des clés pour tenter de s’affranchir du marasme environnant, serait de se retirer en douceur, afin de réfléchir et vivre par soi-même, et sans faire de bruit, se renfermer dans sa tour d’ivoire, qui n’est autre que nous même.

La Crise engendre, de fait, la peur. Peur qui va sournoisement s’infiltrer dans chaque foyer produisant perte de confiance et de combativité. Tous les moyens seront bons pour tenter de l’endiguer ; sécurité à tous prix : s’assurer, se rassurer. Apparition de caméras vidéo dans chaque ville, de digicodes à chaque entrée d’immeuble et pourquoi pas l’installation de « puces » au poignet de chaque individu.

Face à cet océan d’incertitude, les individus paralysés par la peur à tous les niveaux, vont se constituer des « ilôts de sécurité » qui finiront par les emmurer définitivement. Cela ne pourra que déboucher sur un état de très grande dépression. Repli sur soi, qui offrira l’occasion aux instances du pouvoir d’affermir leur position. Un des exemples les plus frappants en est l’apparition du phénomène appelé « terrorisme » permettant aux Etats, sous pretexte de « mesures de protection » pour le bien public, de contrôler impunément chaque individu, ce qui inévitablement ne pourra qu’aboutir à l’instauration de systèmes totalitaires.

Qu’est-il possible de faire face à cette situation ? Le grand stratège militaire, le Général Antoine-Henri de Jomini, dans son « Précis de l’Art de la Guerre » nous dit tout d’abord : « La guerre dans son ensemble n’est point une science mais un art. » Par conséquent, il nous exhorte à ouvrir une porte qui n’est pas du domaine horizontal. Une brèche qui ne peut être colmatée par aucune combinaison scientifique. Et il ajoute : « Tout ce que l’on peut nommer la poésie et la métaphysique de la guerre, influera éternellement sur ses résultats. » Voilà une bonne chose ! Il s’agit de passer à travers tous les parasitages qui ne cessent de nous accabler et vaincre les carcans qui nous enserrent de tous côtés. Cela ne pourra que conduire à cette sorte d’invulnérabilité dont nous parle Lie-tseu au sujet de l’Homme Véritable : « Son regard peut sonder les profondeurs du ciel, les abîmes de la terre, et jusqu’aux plus lontains horizons, sans que son esprit s’émeuve. »

LA VERTICALITE : VOIE DU RETOUR

Nous devons comprendre que nous sommes embarqués dans un processus irréversible, un point de non-retour. Peut-être s’agit-il d’une mutation comme cela a pu survenir à certaines périodes de l’Histoire. Une sorte de saut quantique. Nouveau paradigme qui dépasse de très loin la Crise que nous sommes en train de vivre, bien au-delà des fameux « subprimes », qui ne sont en réalité que de simples symptômes. L’homme devra s’inventer une autre post-modernité s’il ne veut pas succomber définitivement sous les laves du volcan.

Pour s’armer face à l’inconnu qui nous attend, il nous faudra franchir deux obstacles de taille que sont : la peur et l’indétermination de la volonté. Travail basé sur une verticalité et non sur une horizontalité. Conscience d’une présence totale dans l’ »ici et maintenant » aboutissant à l’acquisition du « vide » parfait, tel que le préconisait dans son « Traité des Cinq Roues » le samouraï Miyamoto Musashi : « On entend par «vide» l’anéantissement des choses et le domaine de l’inconnu. Naturellement le «vide» est néant. Par la connaissance des êtres, on connaît le néant, c’est là le «vide» ». Bien entendu, nous sommes loin, ici, des préoccupations habituelles de l’humain ordinaire plus attaché à satisfaire ses idiosyncrasies du moment que d’affronter ses propres démons.

Dur combat à mener, soutenu par une volonté sans faille, que rien ne devra perturber. L’épée de la vigilance sera la seule arme qui nous est échu dans cette quête de l’ »instant présent », comme l’expose Myamoto Musashi : « Le samouraï ne doit avoir plus aucun égarement d’esprit, ne jamais se relâcher à aucun moment, depuis le matin. Polir ces deux vertus : sagesse et volonté. Aiguiser les deux fonctions de ses yeux : voir et regarder. Alors les nuages de l’égarement se dissiperont, c’est là le vrai «vide» ».

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Source : « Crise et mutation », Editions Charles Antoni – L’Originel, janvier 2010

Texte reproduit avec l’autorisation de l’auteur-éditeur. Copyright Editions Charles Antoni – L’Originel. Tous droits réservés.

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